A propos de l'émission annulée par Arte, "La cité du mâle"…

Le documentaire « La cité du mâle » prévu fin août sur Arte, a été déprogrammé in extremis par la chaîne, sous prétexte de menaces sur des protagonistes. Déprogrammation temporaire, reportée au 29 septembre. Intitulée «Femmes: pourquoi tant de haine?», la soirée Thema s’est vue amputer, à la dernière minute, de sa première partie.
Le documentaire est un retour filmé dans la cité Balzac, à Vitry-sur-Seine, cette ville du Val-de-Marne où, en 2002, Sohane a été brûlée vive dans un local à poubelles par un jeune homme de 19 ans. « À travers les scènes de la vie quotidienne, les dits et les non-dits, se dégagent les valeurs autour desquelles se construit une certaine identité masculine et le constat d’une situation qui ne cesse de se dégrader», indique le pitch. A mots crus, coups de poing, les interviewé/es y parlent de leur vision des relations hommes femmes. L’un d’eux y explique la différence entre «les filles bien» et les «chiennes», celles «qui se font trouer» avant le mariage. Sur les coups portés aux femmes, une jeune fille assure: «Je dis pas faut cogner, mais une petite claque ça fait pas de mal». Et assure, à propos de la mort de Sohane, huit ans plus tôt : «Qu’est-ce que tu vas faire dans une cave? On sait que y’a des trucs. C’est à éviter, c’est tout».
Rien de bien nouveau dans ces propos souvent entendus. Un des protagonistes, Hissa, résume parfaitement la situation « C’est primate ». Il a quitté la cité, a un emploi, écrit des chansons plutôt féministes et a un regard très critique sur les comportements de ses ex camarades. Issu d’une famille polygame, il a tiré les leçons de son enfance entre deux mères. Les femmes ? Ce sont elles « les leaders dans l’ombre ». Il n’est pas le seul dans ce document à braver la loi du mâle. Il y a Habib, homo, qui a préféré aller vivre ailleurs, pour éviter d’être traité comme une « erreur de dieu »( Okiba). Il y a aussi Aname, métrosexuel, « une fille à l’intérieur », qui se met des crèmes. Et enfin Habiba, gros garçon manqué, cheffe de bande de mecs, voix de rogomme, joueuse de foot, qui met en avant sa sensibilité et sa générosité . N’allez pas croire, une vraie fille sous sa dégaine de faux mâle.
Ces cas, qui sont autant de façons de tourner la loi du mâle, sont autant de pieds de nez à la loi du primate. Les petits caids seraient pitoyables, s’ils n’étaient aussi dangereux. Pitoyables, parce que la haine des femmes leur sert de colonne vertébrale, elle s’enracine dans la peur panique d’être plaqués par elles, parce qu’ils ont à peine accès au langage articulé – c’est primate – parce qu’ils ignorent le sentiment de culpabilité – Sohane était une pute, elle l’a mérité- parce qu’ils s’accrochent désespérement, dans le désert affectif et professionnel de leur vie, à quelques bribes d’une religion qui leur sert de bouée de non sauvetage. Infra humains, oui. Et très minoritaires. Mais malheureusement, et cela le doc ne le montre pas, leur barbarie fait tache d’huile. Elle terrorise les habitants des cités, contamine les comportements filles/garçons qui se dégradent partout et pas seulement en banlieue. Il faut savoir que nous revenons de loin dans ce domaine de la relation homme/femme.

Nous sortons à peine du machisme constitutif de notre civilisation. Nous sommes de grands convalescents de la pathologie patriarcale. Les rechutes sont là prêtes à resurgir. Alors, c’est très mauvais de nous mettre sous le nez ces hoquets d’un temps à peine révolu. Et plutôt que de nous faire peur en nous montrant avec une certaine complaisance, les horreurs d’un microcosme où « Les mecs sont des chiens, la loi c’est la jungle » ( Hakim), on ferait bien de dénoncer les dégâts que font dans nos écoles, dans les relations filles/garçons, un tel modèle.
Cette poignée de pithécantropes est dangereuse. Ils passent à l’acte, leur haine les brûle et brûle , ils sont de ceux qui ont immolé Sohane dans un local à poubelle, lapidé Gohfrane à Marseille, brûlé à 68% Shaharazade, ils nous ramènent à un monde arriéré, sans autre loi que celle de la force brute.
Alors il ne faut surtout pas céder : la peur est mauvaise conseillère. Il est inadmissible d’avoir donné suite aux pressions certainement infondées de la poignée de petites frappes qui ont essaye et réussi à intimider la chaine. C’est en prenant en compte ce genre de menaces creuses, qu’on entre dans l’engrenage de la peur et de la lâcheté, qui va avec.
«Dans le laps de temps qui restait avant la diffusion, il était impossible de vérifier la réalité de ces menaces. Nous avons préféré déprogrammer», défend Emmanuel Suard. Le documentaire a en revanche bien été diffusé en Allemagne, «où les mêmes problèmes ne se posaient pas, parce que les gens sont entièrement doublés».
Aux commentaires, nombreux sur le site de la chaîne, qui accusent Arte de «censure» ou de céder face aux pressions, Emmanuel Suard répond: « Nous avons à la fois le devoir d’informer et la responsabilité, en tant que diffuseur, vis-à-vis des gens que nous interrogeons. Nous ne pouvons pas faire comme si ce n’étaient pas des vrais gens, qui peuvent avoir des problèmes de sécurité».Arte va reprogrammer le documentaire, après enquête sur la réalité des menaces rapportées. «La dimension essentielle du problème semble concerner la préservation de l’anonymat de ces témoignages, des questions de floutage, etc.».
Daniel Leconte dénonce un «précédent inadmissible» et regrette d’avoir dû céder face aux «pressions de caïds de banlieue». Arte souligne que ce phénomène est «très très rare». «Pour des documentaires d’investigation, il arrive qu’on rencontre des problèmes. Mais d’habitude, on arrive à les surmonter avant la diffusion», conclut Emmanuel Suard.
Pas si rare que ça. Il y a quelques années la chaîne avait déprogrammé le film de Sophie Janeau, : « Mais où sont passées les féministes ? » J’avais participé activement à ce film. Mais des féministes avaient tenté d’intimider la chaîne en la menaçant de procès. Aujourd’hui, c’est à propos de la relation homme/femme dans certaines banlieues, qu’intervient une autre déprogrammation.
Deux conclusions s’imposent . la première : c’est une question toujours brûlante que celle là : la coexistence ce des deux sexes. La seconde : la preuve est faite une fois de plus que l’intimidation paye, et que la menace est davantage le problème de ceux qui la prennent en compte qu’une réalité.
Anne Zelensky

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