A propos de la pétition d’Atheists-in-action, pour réglementer la diffusion de la Bible et du Coran

Publié le 31 mai 2010 - par
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L’association « Athées en action / Atheists in Action » vient de lancer une pétition dans le but de faire adopter une loi européenne destinée à réglementer la diffusion de la Bible et du Coran. Le but n’est pas de faire interdire ces ouvrages mais qu’ils soient commercialisés avec un avertissement en couverture.

Voici le texte de la pétition qui sera adressée à la Commission Européenne (1) :

« Au regard des valeurs humanistes énoncées dans le préambule du Traité sur l’Union Européenne, amendé par le Traité de Lisbonne, nous considérons que deux ouvrages qui sont diffusés sans aucune restriction sont en contradiction avec ces valeurs. Ces deux ouvrages sont la Bible (ancien et nouveau testament) et le Coran. Ils contiennent de nombreux passages qui incitent au sexisme envers les femmes, à l’homophobie, à la haine et au meurtre. Ces ouvrages ne peuvent pas être considérés comme des livres « comme les autres » car des millions de gens les voient comme des doctrines qui doivent être appliquées à la lettre. Nous sommes toutefois conscients que ces livres sont importants pour de nombreuses personnes, et nous ne demandons donc pas leur interdiction. Ce que nous voulons, c’est qu’une loi impose que leur commercialisation soit assujettie à l’apposition de bandeaux d’avertissement sur leur couverture. Ainsi, le lecteur potentiel sera informé que ces livres contiennent des passages susceptibles de heurter certaines de ses valeurs, qu’il pourra se sentir agressé ou discriminé à cause de son appartenance à une communauté ou un groupe spécifique, ou à son sexe.

Un tel avertissement pourrait être : Ce livre contient des passages sexistes, homophobes, sectaires et criminogènes. Il convient de le remettre dans son contexte historique, sachant qu’il a été écrit bien avant le moyen-âge. »

Voilà, c’est dit. Un peu brutalement.

Cette brutalité est-elle nécessaire ? Après hésitations, je pense que oui.

Pourtant, en première analyse, je serais parfaitement disposée à entendre une défense mesurée des textes biblique et coranique au nom de l’Histoire, du lien avec le passé, de l’émotion éprouvée à refaire les gestes et à re-prononcer les mots qui ont été ceux de nos ancêtres. Je serais même disposée (s’il ne cohabitait pas, dans le même texte, avec des passages de sens contraire) à entendre l’argument de la « pédagogie divine » (2), certains élèves partant d’un niveau spirituel et moral manifestement bas qui pourrait expliquer que Dieu ne leur ait demandé que des progrès moraux graduels (très très très graduels). Tout ceci dans un cadre laïc, bien sur, c’est-à-dire sans déduire de programme politique de ces textes (si peu) « sacrés ».

Nous connaissons tous des croyants qui savent lire leur texte « sacré » en prenant beaucoup de distance, sachant faire la différence entre un texte à valeur historique et un texte à valeur spirituelle. Autour de moi, la plupart des catholiques n’ont jamais lu en entier ni le Lévitique, ni le Deutéronome, ni les Nombres, ni Josué, ni les Macchabées. Un coup d’œil leur a suffit à voir qu’ils n’y perdaient rien au plan spirituel. Même traitement, dans le Nouveau Testament, pour l’Epitre de Jacques par exemple. Quant aux contradictions entre les Evangiles, ils les connaissent, et ils sont même encouragés à les connaître par leurs Eglises, qui les incitent à la comparaison, par exemple par des éditions mettant en regard les trois Evangiles synoptiques, ce qui appelle à comparer, à voir les différences, donc à ne pas tout prendre au pied de la lettre.

Les théologiens eux-mêmes ont toujours su, ou plus ou moins senti, qu’il fallait prendre de la distance. Dans l’Antiquité, Marcion (3) proposait de rejeter l’ensemble de l’Ancien Testament. Durant tout le Moyen-Age, l’Eglise se montra gênée par certains passages de la Bible, sélectionnant rigoureusement les passages lus à la messe, et interdisant aux fidèles d’accéder directement au texte biblique.

La Réforme (aidée par l’invention de l’imprimerie) mit le texte biblique entre les mains des fidèles, entraînant une véritable crise de la lecture de la Bible. Pour se rendre compte du choc produit sur un esprit non préparé, on peut faire soi-même l’expérience de prendre la Bible à la première page et d’essayer d’aller jusqu’à la dernière. En général, on n’y arrivera pas, le livre tombant des mains avant, si bien qu’on ignorera (en mettant les choses à l’extrême, bien sur) jusqu’à l’existence des plus belles paroles de Jésus (si si si, elles existent mais elles sont presque tout à la fin du pavé) et qu’on restera à tourner avec Moïse dans le désert du Sinaï parmi les imprécations, les malédictions, l’injonction de tuer celui qui ne respecte pas le sabbat et celle de ne pas laisser vivre la sorcière.

Par rapport au texte biblique, les diverses branches de la Réforme montrèrent tout l’éventail des attitudes possibles. Les meilleurs théologiens, dans leurs meilleurs moments, prônèrent une lecture distanciée, l’esprit de libre examen et le développement de l’éxégèse. Certains, comme le mystique (en principe) luthérien Jacob Boehme, allèrent même jusqu’à suggérer d’oublier la Bible (« Je n’ai lu que dans un seul Livre : en moi-même »). D’autres au contraire, prirent, et prennent toujours au pied de la lettre jusqu’aux textes les plus caricaturaux, certaines sectes prônant la polygamie par imitation des patriarches ; comme on le sait, les sectes créationnistes sont plus puissantes que jamais, les fondamentalistes protestants ayant récemment reçu des renforts musulmans.

Même gêne, côté catholique, après le concile Vatican II, dont les conclusions, contenues dans le Dei Verbum (3) nous disent tout et le contraire. On lit au point 11 : « Notre sainte Mère l’Église, de par la foi apostolique, tient pour sacrés et canoniques tous les livres tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, avec toutes leurs parties, puisque, rédigés sous l’inspiration de l’Esprit Saint (cf. Jn 20, 31 ; 2 Tm 3, 16 ; 2 P 1, 19-21 ; 3, 15-16), ils ont Dieu pour auteur et qu’ils ont été transmis comme tels à l’Église elle-même . » (3). Et, au point 15 du même texte, toujours à propos de l’Ancien Testament : « Ces livres, bien qu’ils contiennent de l’imparfait et du caduc, sont pourtant les témoins d’une véritable pédagogie divine »

Ces oscillations sont encore plus marquées avec le Coran, qui possède des sourates adaptées à toutes les circonstances, ou plutôt à tous les rapports de forces.

On ne peut donc pas dire, globalement, que les grandes religions aient une attitude claire par rapport à leurs textes les plus sexistes, les plus discriminatoires ou les plus criminogènes. Même si des distances semblent parfois être prises par l’autorité religieuse, elles peuvent toujours être remises en cause (surtout quand le rapport de force le permet), laissant dans l’insécurité les victimes potentielles des passages dangereux. Par exemple :

Ø En règle générale, l’Eglise catholique n’est pas fondamentaliste. Elle se réserve le monopole de l’interprétation de la Bible, mais justement : elle interprête, prenant tel passage au sens littéral et tel autre au sens symbolique ou historique. Elle ne s’est pas laissé entraîner dans la galère créationniste, où des protestants et des musulmans rament ensemble dans la mauvaise direction, mais sans elle. Pour autant, elle a su se montrer fondamentaliste quand elle a condamné Galilée.

Ø De leur côté, les protestants luthéro-réformés prônent le libre-examen, c’est-à-dire qu’ils s’autorisent en général à laisser de côté sans états d’âme les appels aux massacres et à la lapidation de leurs textes vénérés. Oui mais … les procès de sorcellerie de la Renaissance prirent une dimension particulière en terre germanique, aussi bien côté catholique que côté luthérien, car Luther avait pris au pied de la lettre la prescription biblique de ne pas laisser vivre la sorcière.

Ø Quant à l’islam, Frère Tariq, si on le laisse à lui-même, nous distraira encore longtemps avec son islam modéré prônant un moratoire sur les lapidations.

En conclusion : puisque les religions abrahamiques refusent d’être claires par rapport à leurs textes les plus révoltants, il appartient au citoyen de l’être à leur place, par exemple en exigeant du pouvoir politique qu’il fasse placer le bandeau préconisé par Atheists-in-Action.

Catherine Ségurane

(1) http://atheists-in-action.com/

(2) http://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_const_19651118_dei-verbum_fr.html

(3) http://fr.wikipedia.org/wiki/Marcion

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