A propos des manifestations de jeunes contre la christianophobie

Publié le 24 octobre 2011 - par - 1 220 vues
Share

La manifestation des jeunes chrétiens qui a interrompu la représentation de « sur le concept du visage du Christ » voulait protester contre la christianophobie. La même intention animait celui qui s’en est pris à la fameuse photo « Immersion Piss Christ » à Avignon. Il s’agit à chaque fois d’un malentendu par lequel les acteurs ne se rendent pas compte qu’ils sont, de part et d’autre, le jouet de logiques qui les dépassent.

Bien entendu, ces jeunes chrétiens ont raison de souligner cette christianophobie ambiante qui traverse une bonne partie de la société, singulièrement les élites. Mais cette phobie du message christique est en réalité chez les spectateurs une haine de soi, car leur vie, leurs actions, leurs valeurs et pour tout dire leur cynisme est aux antipodes de ce message moral et spirituel que leur renvoie le visage énigmatique du Fils de l’Homme projeté en fond de scène. Ce visage fait écho à la maxime épicurienne: « agis toujours comme si Épicure te voyait », maxime devenue chez Sénèque « agis comme si Dieu te voyait » et reprise telle quelle dans la sapience chrétienne. Ce rappel brutal du guide intérieur, de la conscience morale, instinct divin selon Rousseau est insupportable pour nos contemporains qui préfèrent admirer secrètement la débauche de nos élites faute de pouvoir s’y vautrer eux-mêmes.

L’idéal moral humaniste qui trouve ses racines exclusives dans les sagesses antiques et le christianisme est noyé dans la merde de l’argent roi, c’est-à-dire dans le cynisme jouisseur contemporain, aux antipodes d’un réel programme émancipateur. Cette débauche rêvée faute d’être vécue, au-delà de toute bonne et saine arithmétique des plaisirs, c’est la boisson et le sexe. D’où la fascination pour la fameuse photo « immersion Piss Christ », le dernier verre sous l’alcôve de l’occident où l’artiste immerge le Christ.. Il n’y manque plus que les giclures souillant le tapis de l’hôtel new-yorkais.

Mais si l’auteur de la photo a eu raison d’oublier le sperme, fantasmatiquement destiné à d’autres réceptacles ancillaires, il n’a pas oublié le sang, son propre sang, du reste, autre image chrétienne inversée jusqu’à l’obscène. Le sang, ici, ce n’est pas la souffrance, c’est la méchanceté idiote du stade sadique-anal que doit atteindre nécessairement l’enfant devenant sale gosse qui casse ses jouets après les avoir adorés. De même, on brise les idoles de l’humanisme chrétien tout en se proclamant paradoxalement humaniste et tolérant.

Cette ambivalence du sadique-anal, cette fascination pour le pipi-caca se double toujours d’un appel provocateur à la sanction du Père. D’où la fascination hypnotisée et l’admiration secrète pour une religion exotique antihumaniste et violente au possible, au rigorisme moral d’un autre âge. On est singulièrement prêt à tout pardonner à une autre religion dont le Dieu père fouettard devrait ramener à la raison par la force nos contemporains désorientés. D’où aussi la sublime inconséquence des chrétiens qui vont jusqu’à tendre la joue gauche au diable pendant que leur frères sont massacrés à quelques heures d’avion d’ici.

« Liberté d’expression », criait le public face à ces jeunes gens agenouillés en prière sur scène. Mais expression de quoi? De la détresse de l’homme qui prend conscience de sa condition, de la déréliction, de la vanité de toute chose? A-t-on réellement besoin de cette pièce médiocre pour penser le doute métaphysique et l’acédie? Comme si l’Ecclésiaste, Job et finalement les dernières paroles du Christ n’y suffisaient pas. Mais le public, hypnotisé par la religion de la culture que raillait déjà Dubuffet n’y comprend rien.

Or, les uns comme les autres, public, manifestants, responsables du spectacle, ne se rendaient pas compte qu’en réalité ils faisaient tous partie du spectacle, de la « performance » comme on dit dans le jargon de l’art moderne.

Car l’art et le théâtre sont devenus ici une « performance » au sens de manifestation artistique globale. De même que dans les zoo, le spectacle est parfois plus hors des cages que dans les cages, de même une « performance » est une mise en scène globale qui inclut le corps de l’artiste puis le spectateur un peu comme dans la recherche expérimentale on n’oublie plus que l’expérimentation est aussi une interaction entre l’expérimentateur, ses instruments et l’objet observé. Mais nos Trissotins de la culture, spectateurs béats de ce qu’on leur a dit être de l’art, ont singulièrement oublié ce qu’est une « performance » depuis les futuristes italiens jusqu’à Yve Klein. Toujours la poutre et la paille de la fable.

La bêtise de nos contemporains est d’en être encore restée à l’esthétique kantienne alors qu’ici, une fois de plus, c’est encore Hegel qui a raison.
Le génie de ces artistes, prophètes malgré eux, c’est de mettre en place une manifestation artistique qui dit aux gens « voilà ce que vous êtes devenus, voilà ce que vous êtes, médiocrité et bêtise.
Et ce, au-delà de l’intention de l’artiste lui-même car il ne sait pas ce qu’il fait, comme Platon nous en avertissait déjà dans l’Apologie de Socrate,

L’ironie du titre de la pièce « Sur le concept du visage de Dieu », c’est que justement le concept y est absent, y compris dans les intentions de l’artiste lui-même qui ne se rend pas compte qu’il est le produit médiocre d’une époque médiocre. Car selon Hegel, la vérité s’exprime sous trois formes: l’art, sensible à la perception, la religion, sensible au cœur, et la philosophie qui transforme tout ça en concepts.

Et le concept, ici, échappe évidemment à l’artiste comme au spectateur qui ne se rend pas compte qu’en dernier lieu c’est lui, son idolâtrie, son mimétisme culturel, sur fond de vacuité philosophique ou spirituelle, qui est le véritable objet de ce triste spectacle dont la mise en scène, sur scène, était plutôt médiocre. C’est en fait le public lui-même qui est mis en scène par les artistes.
Les spectateurs de la pièce savent maintenant que leur désorientation morale est telle qu’ils vont admirer de la merde et s’en réjouissent, parce qu’on leur a dit que c’était de l’art. Alors oui, le Christ les regarde, avec une expression d’incrédulité face à une telle bêtise, mais aussi face à une telle lâcheté, sourds aux hurlements de ce jeune manifestant à la jambe malencontreusement écrasée par un car de police, dans l’indifférence générale.
Et bien entendu, ils ne veulent pas voir cet appel secret de leur propre conscience morale, incarnée par ces jeunes gens en prière. Mais tout ça, pour eux, c’est de la merde. D’où le plaisir mauvais éprouvé lorsque le visage du Christ en est finalement couvert.
Il n’y manque plus que les enfants , images béates du stupide enfant-roi occidental, se lançant à coup de grenades dans un ultime jihad contre ce que leur parents n’osent plus espérer pour eux-mêmes, leur salut dont ils se sentent bien indignes, oubliant par là le message pourtant central du christianisme, la possibilité toujours présente, du rachat par la pénitence et le pardon du Dieu fait homme, autre métaphore de la conscience morale de l’homme libre.

Alex Carter-Munop

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.