Accepter la Turquie dans l’Europe, c’est tuer une seconde fois le peuple arménien !

Publié le 25 avril 2011 - par - 691 vues
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L’émission d’ARTE consacrée au génocide des Arméniens commis par les Turcs entre 1915 et 1918 (1), soulève, dans son excellence même, de terribles questions.

Comment construire un monde à visage humain si la barbarie la plus évidente est niée non seulement par ceux qui l’ont planifiée et perpétrée, mais aussi par leurs successeurs politiques, qu’il s’agisse d’Atatürk ou d’Erdogan, le premier ayant rendu tabous les «événements de 1915», le second ne cessant de marteler leur inexistence ? Comment l’histoire officielle de la Turquie peut-elle, en 2011, maintenir l’impasse sur l’assassinat d’un million cinq cent mille innocents dont le seul tort était d’être à la fois arméniens et chrétiens ? Comment des rues, squares, écoles, bâtiments, mausolées peuvent-ils porter, aujourd’hui encore, le nom des responsables directs d’un pareil génocide ? Que dirions-nous si, en Allemagne, il y avait des rues Klaus Barbie, des squares Ernst Kaltenbrunner, des écoles Josef Mengele, des bâtiments Rudolf Höss, et des mausolées à la gloire d’Hitler ?

Comment l’Europe de 1915 ne s’est-elle pas dressée contre le génocide du peuple arménien alors même qu’elle savait exactement de quoi il s’agissait ? Parce que les drames lointains sont si lointains qu’ils ne sont plus des drames mais des anecdotes ? Parce que les pays européens avaient déjà fort à faire avec la Première Guerre mondiale, puis, après 1918, avec leur propre reconstruction (2) ? Mais alors pourquoi l’Europe de 2011, qui est en paix depuis 66 ans, ne fait-elle guère mieux en ce domaine que l’Europe des années 20 ? Aurait-elle autre chose à faire de si important qu’elle en oublierait l’inoubliable ? Serait-elle prête à pardonner l’impardonnable ? Grandeur d’âme, ou manque d’âme ?

Qu’est-ce donc que l’Europe ? Des Droits de l’Homme exclusivement virtuels ? Le ventre mou du monde ? Une lâcheté sans fin ? Une illusion diplomatique ? Un calcul d’intérêts ? Un égoïsme financier ? Un cynisme de plus ? Que peut bien valoir l’union européenne si aucun des vingt-sept Etats qui la composent ne s’avère capable de s’opposer radicalement au négationnisme turc ?

Il n’est pas jusqu’à la première puissance mondiale qui ne s’agenouille ici devant les desiderata de monsieur Erdogan : le sénateur Obama dénonçait le génocide des Arméniens ; le président Obama ne le dénonce point ! Sont-ce les hommes qui s’emparent du Pouvoir, ou est-ce le Pouvoir qui s’empare des hommes ?

On dira que la politique n’a rien à voir avec la morale, et l’on aura tout dit, car c’est bien de cela qu’il s’agit !

Les Etats auront donc toujours raison, quelle que soit leur politique, dès lors qu’ils regorgent d’argent et d’armes : la raison d’Etat a été inventée ad hoc ! D’où l’économie mondiale – qui économise tout sauf l’homme – car une économie qui économiserait l’homme ne serait plus de l’économie (3) !

Dans un monde où les dirigeants sont souvent dirigés par des stratégies inavouables, les horreurs de l’Histoire ont de belles années devant elles. La Turquie négationniste en est l’exemple le plus sinistre. Et nous ne parlons ici que du génocide des Arméniens, vieux de 96 ans : nous ne parlons pas de l’occupation turque du nord de Chypre, qui dure depuis 37 ans. Et pourtant il faudra bien en parler.

Il faudra bien, un jour, dire que la Turquie s’est livrée, là aussi, à une authentique épuration ethnique, afin de transformer la partie nord de l’île en un État exclusivement turc et de religion musulmane. Il faudra dire qu’elle s’est débarrassée des 180 000 Chypriotes grecs de la zone nord en les arrachant de chez eux pour les «reloger» dans les prisons turques ! Il faudra dire que leur «chez eux» fut aussitôt le «chez soi» des Chypriotes turcs et des nouveaux colons venus de Turquie ! Il faudra dire que ces opérations se poursuivirent de 1975 à 1977, dans l’indifférence générale du monde libre !

Il faudra dire qu’il y a mille choses à dire, et qu’il faut les dire, si nous ne voulons pas que le monde libre meure étouffé par ses propres reculs ! Il faudra donc retrouver notre souffle, ou disparaître sous la vacuité de nos discours convenus !

Maurice Vidal

(1) AGHET, documentaire allemand d’Eric Friedler, 20 avril 2011.

(2) Le génocide des Arméniens, qui fit suite aux massacres de 1894-1896, atteint son apogée en 1916 et se prolongea jusqu’en 1923 (La colère d’un Français, p. 188-189).

(3) On sait, entre autres, que la finance internationale fait actuellement main basse sur les terres arables de la planète… avec la bénédiction des pays riches, évidemment !

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