Accommodements raisonnables comme si de rien n'était

Ah qu’ils sont râleurs, ces laïcards de Français républicains ! Voilà qu’ils refusent qu’on applique en France la Charia, le Talmud ou le Catéchisme papal à la tête du client. Mais heureusement, une nouvelle stratégie s’applique chez les magistrats comme à Prochoix : faire comme si de rien n’était. Multiplions les « accommodements raisonnables » dans nos tribunaux, nos écoles ou nos entreprises, pour ne pas fâcher les barbus, mais… sans dire que c’est à cause de la religion. Il fallait y penser !
La méthode a été appliquée brillamment dans le report d’un procès d’assises à Rennes pour cause de Ramadan, mais elle n’est pas nouvelle.
Rappelons-nous l’affaire du mariage annulé en avril dernier à Lille, par le tribunal de grande instance pour « erreur sur les qualités essentielles » de la conjointe qui avait menti sur sa virginité. Rien à voir avec l’islam, nous assuraient de bonnes âmes, expliquant que Mahomet lui-même a épousé uniquement des femmes veuves ou divorcées (à part Aïcha qu’il épousa lorsqu’elle avait 9 ans). Le même argument avait été repris par Caroline Fourest dans un mémorable reportage en prime time sur France 2 sur les réparations d’hymens (1), malgré l’évidence flagrante des faits et des statistiques.
Dans les deux cas, il suffisait de faire l’impasse sur une prescription islamique : l’interdiction des relations sexuelles hors mariage. Pour le premier mariage d’une musulmane, la virginité exigée sert donc à prouver à la famille et à l’époux qu’elle n’a pas contredit à cette règle. C’est l’évidence même, mais très habilement, Caroline Fourest, les juges de Lille, Rachida Dati, ont fait comme si cela n’existait pas, en oubliant volontairement une vérité confirmée par les textes religieux, les dogmes, les faits et les statistiques. Pas mal joué !

Dans cette affaire du mariage annulé, d’autres amis de l’islam ont dit que cette exigence de virginité n’est qu’une tradition archaïque provenant de l’autre rive de la Méditerranéenne. Là encore, ils ont commis un petit péché de mensonge par omission : le mari qui a demandé l’annulation du mariage est un Français « de souche », ingénieur, converti à l’islam, et donc qui n’a nullement hérité de cette « culture » nord-africaine et supposée « arriérée ». Il suffit de ne pas le dire.
Donc on va nous expliquer doctement le mariage de Lille a officiellement été annulé pour un mensonge, selon les juges, et même dans l’intérêt de cette pauvre fille, selon Rachida Dati avant qu’elle ne retourne sa veste devant le tollé médiatique.
Un autre exemple où l’on peut faire très laïquement des « accommodements raisonnables » sans le reconnaître, c’est l’affaire des cantines scolaires. Là encore, c’est Caroline Fourest qui brille dans la rhétorique : pour noyer le poisson, il suffit… de proposer « de la viande et du poisson à tous les repas » sans dire que c’est à cause des exigences hallal, cachères ou papales. La présidente de Prochoix présente sa trouvaille sur les ondes de France-Culture (2) et la trouve tellement géniale qu’elle ajoute que « la vigilance n’interdit donc pas l’intelligence ». C’est effectivement très intelligent : pour satisfaire les exigences communautaristes dans les cantines des écoles de la République, il suffit d’y mettre du poisson à tous les repas… sans dire que c’est pour satisfaire ces exigences communautaires.
Evidemment, les élus municipaux ou régionaux sont passés maîtres en la matière d’« accommodements raisonnables » inavoués parce qu’inavouables. Financement de mosquées, madrassas dans les écoles, cantines hallal, agapes religieuses, hébergements de lieux de cultes occultes, protection de prêcheurs radicaux, etc. Les exemples se comptent désormais en dizaines dans toute la France, voire en centaines. La dernière campagne électorale fut l’occasion de multiplier les promesses clientélistes qu’il faut maintenant honorer.
Ces coups de canif (ou de sabre) dans le contrat social laïc et républicain sont si nombreux qu’ils méritent un article entier, que nous publierons la semaine prochaine. Dans un but pédagogique, nous les présenterons sous forme d’un quiz ludique.
Venons-en à notre troisième et dernier exemple, l’affaire du Ramadan et du procès en assise reporté à Rennes. Les avocats de la défense d’un des accusés demandent le 27 août le renvoi de l’audience qui devait avoir lieu le 16 septembre. Dans leur plaidoyer, ils évoquent plusieurs motifs, dont « les contraintes diététiques et les obligations cultuelles qui s’imposent » à leur client de confession musulmane, qui aura « déjà vécu 14 jours de jeûne » si l’audience avait lieu le jour prévu. Le parquet leur donne raison, et reporte donc l’audience à janvier 2009, mais l’ordonnance de renvoi précise seulement que c’est « dans le souci d’une bonne administration de la justice », sans autres précisions. Bien joué, là encore !
Mais l’affaire sort dans la presse dans la matinée du 5 septembre… et c’est un tollé de protestations sur les ondes et sur Internet. Sur RMC, Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, affirme que ça n’a rien à voir avec l’islam tout en expliquant que comme docteur en médecine et docteur de la foi, la pratique du Ramadan n’entraîne nullement un affaiblissement physique qui empêcherait d’être jugé. Il est approuvé par plusieurs musulmans témoignant à l’antenne. On admirera cette rhétorique là encore : on nie un quelconque rapport avec la pratique religieuse, tout en disant qu’en l’espèce, celle-ci n’interviendrait pas. Il est évident que le jeûne bouleverse la vigilance et les activités physiques de ceux qui le pratiquent, mais il faut dire que non, et après cette brillante thèse médicale et religieuse, il faut conclure que cette affaire n’a rien de religieux. Tout comme le poisson de Prochoix à la cantine, ou la virginité de la jeune mariée.
Hélas, la couleuvre passe mal. Les magistrats de Rennes sont sommés de s’expliquer, et vite ! Sur le coup de midi, le procureur général Léonard Bernard de la Gatinais tient une conférence de presse. Le parquet dément les affirmations des avocats… dont il avait pourtant suivi les réquisitions ! Le procureur affirme : « En aucune façon, le motif du ramadan n’a été retenu. ». Et il ajoute sans rire : « Ce serait contraire à tous les principes républicains de laïcité. » Mais alors, pourquoi avoir reporté cette audience ? C’est « au vu de plusieurs éléments », explique-t-il.
Sa ministre de tutelle Rachida Dati confirme cette version officielle pour clore la polémique : « Le motif de renvoi, c’est la bonne administration de la justice et c’est fondé sur d’autres critères. Et elle agrémente sa déclaration d’un fleuron de langue de bois qui fera date dans les annales de la sarkozie : « Le motif que vous indiquez, le ramadan, n’est pas un motif de renvoi, sinon ce serait inconcevable. » On admirera cette tautologie qui consiste à dire qu’une chose n’est pas possible parce qu’elle est inconcevable (ou inversement).
Quant à Yann Choucq, l’avocat de la défense qui se répandait le matin même en justifications ramadanesques – celles-là mêmes que le Parquet dément a posteriori -, il se fait soudain le défenseur… de ce Parquet qui vient de le contredire. Sur les ondes d’Europe 1, il dit : « Il y avait plusieurs motifs de demande de renvoi ». Si le Parquet a renvoyé l’affaire, « il n’a jamais dit que c’était pour cause de ramadan » (3). Et pour enfoncer le clou et faire oublier ses déclarations du matin, l’avocat utilise la ficelle désormais classique de l’islamophobie, voilée par une comparaison utilisant la communauté juive à laquelle on passerait ce qu’on interdirait aux musulmans : « J’ai l’impression que l’on monte en épingle curieusement sur l’islam, alors que je n’ai vu un confrère se voir refuser un renvoi parce qu’il invoquait qu’il est de confession israélite, que la date d’audience qu’on avait fixée correspondait à une fête israélite. »
Signalons en passant, dans cette rhétorique, un autre grand classique : le pâté d’alouette et de cheval. En effet, cet avocat confond allègrement quelques jours de fêtes juives dans l’année avec quatre semaines de ramadan où il voudrait qu’on ne juge aucun prévenu musulman. Et en bon juriste, Yann Choucq sait qu’une affaire n’excuse pas une autre : ce n’est pas parce qu’on aurait cédé à un avocat au nom du judaïsme qu’il est juste de le faire dans le cas de l’islam, et inversement.
Remercions donc cet avocat, ainsi que le Parquet de Rennes, pour cette admirable leçon de mensonge par omission, auquel on ajoute les ingrédients classiques du déni de réalité : ceux qui osent dire l’évidence ne sont que des racistes islamophobes (et d’ailleurs ils ont oublié de citer toutes les audiences reportées pour cause de bar-mitsva du cousin du greffier), et puis il n’y a pas de procès le Jour du Seigneur, et puis vous n’allez tout de même juger un type fatigué par le jeûne islamique car ce serait contraire à « l’article 1 de la Constitution sur la non-discrimination et le respect de toutes les croyances » (dixit les avocats du prévenu dans un élan de cynisme assez surréaliste). Mais bien évidemment, ce procès n’a jamais été reporté parce le prévenu « fait le ramadan ». La preuve : nous ne l’avons jamais dit ! Circulez, il n’y a rien à redire !
Ca peut vous paraître gros comme une montagne, mais si vous avez de meilleures solutions pour faire gober les « accommodements raisonnables » exigés par les fondamentalistes religieux de tous poils à ces « ultra-laïcistes » de Français républicains, envoyez-nous votre copie ! Nous la transmettrons aux parquets, à Prochoix et à la Mosquée de Paris.
Roger Heurtebise
(1) http://www.mediaslibres.com/tribune/index.php/2008/03/04/488
(2) http://www.dailymotion.com/video/x5ufj0_clientelisme-religieux_news à partir de la minute 3:35.
(3) http://www.europe1.fr/Info/Actualite-France/Justice/Un-proces-reporte-pour-cause-de-ramadan/(gid)/162328

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