Affaire de Lille : les obscures raisons d’un consensus

Publié le 17 juin 2008 - par
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L’affaire de Lille a causé un véritable raz de marée consensuel. Jamais aucune affaire liée à des questions de « relativisme culturel » n’avait occasionné une telle levée de boucliers. A gauche, tous unis, et même à droite , on a clamé son indignation. La plupart des féministes, si discrètes ou divisées sur les affaires de voile, y sont allées de leurs communiqués vengeurs. D’autres, dont je suis, ont été étonnées par cette inhabituelle unanimité, dont elles se sont réjouies. Avec, cependant, un arrière goût amer.

Ni le cas de Fanny Truchelut, ni celui de Robert Redeker, pour ne citer qu’eux, n’avaient déclenché semblable accord. Pourquoi donc, ce récurrent deux poids deux mesures, que nous avons souvent souligné dans nos colonnes ? Ce consensus inhabituel mérite qu’on s’interroge dessus. Quelles raisons obscures le motivent donc ? Obscures, car elles procèdent de cette partie de notre cerveau, où se tapissent les réflexes et non dits. D’où le caractère des réflexions qui vont suivre. Elles sont de l’ordre de la conjecture, de ce qu’on ressent sans bien arriver encore à le préciser. Que les lecteurs n’y voyent donc aucune certitude.

Il y a eu certainement du défoulement dans cette grande communion anti- virginité. L’occasion se présentait enfin d’exprimer un ras le bol soigneusement tenu en laisse face aux avancées imperturbables de certains signes. Les signes d’une manière d’être et de faire en contradiction formelle avec les principes et les us de « chez nous ». Port du voile, mariages forcés, scandales dans les hôpitaux, quand un médecin homme examine une musulmane, refus de la nourriture non hallal dans les cantines, édification de mosquées urbi et orbi, alors qu’il y a de moins en moins de fidèles…Mais au nom du respect de l’autre, bouche cousue. L’intimidation non dite fonctionne et elle a diffusé en dehors des milieux d’où elle procède, cette mouvance estampillée de gauche, incarnée par ses chiens de garde LDH, MRAP, LICRA, qui traque tout manquement à un antiracisme strict, et exerce une véritable dictature de l’opinion. Elle s’exprime dans une grande peur : tout plutôt que de passer pour un « raciste ».

Mais avec l’affaire de la virginité, curieusement, les chiens de garde n’ont pas aboyé dans le sens où on les attendait. Pourtant, les époux étaient des musulmans, ils demandaient l’annulation de leur mariage au nom de leurs coutumes, le tribunal leur a donné raison, en vertu du respect de ces coutumes. Au contraire, comme un seul homme, on a crié haro sur la décision de la juge. C’est le motif de l’annulation qui a cristallisé l’indignation : la virginité.

Le cœur de l’affaire est sans doute là : la virginité et son signe ostentatoire. La virginité ? Un concept que la libération sexuelle a rendu obsolète et ridicule. La virginité nous renvoie à la répression du sexe, à ce qui fait barrage symboliquement à un libre accès à la sexualité. Surtout celle des hommes. Ce sont eux qui ont instauré cet impératif de la virginité, dans une civilisation universellement patriarcale, ce sont eux, les premiers bénéficiaires de la levée de l’interdit. La libération sexuelle leur permet enfin d’accèder librement à ce corps des femmes, si longtemps prohibé. S’il y a un slogan féministe qui leur a profité, c’est bien : « Nous voulons disposer de notre corps ». Ils ont compris « Nous allons pouvoir disposer enfin de votre corps ». Le malentendu s’est installé, une femme ne peut plus dire non sans passer pour une ringarde ou une frigide. Cela ne veut pas dire que les femmes ne se sont pas libérées dans cette affaire, mais sur des bases qui ne sont pas forcèment les leurs. Il leur reste à trouver, dans ce domaine comme dans tous les autres, comment prendre leur ( propre) pied.

Ce qui nous intéresse ici, c’est le rôle de la virginité, symbole de répression sexuelle, dans le consensus autour de l’affaire de Lille. Et si entre le « pas touche à ma liberté sexuelle » et le « pas touche à mon pote » , le coeur de gauche avait inconsciemment balancé ? Et choisi. Entre défendre la liberté de l’autre, et préserver la sienne, il a tranché. Charité bien ordonnée… Les potes, on n’y touche pas quand ça ne menace pas directement nos intérêts de bobos libérés. Par exemple le voile. Alors on sort de son arsenal la « liberté », la fameuse liberté accommodée à toutes les sauces, elles sont libres de porter le voile, après tout, c’est « leur choix ». On se drape à bon compte dans sa posture magnanime. Par en dessous, ne nous y trompons pas, ça les fait fantasmer en douce les libérés, la mise en suaire des femmes. Ah ! le bon vieux temps des geischas et autres soumises !

Ce sont bien les mêmes qui ont produit cette idéologie de la liberté tous azimuths, au nom de laquelle, on peut porter le voile, se prostituer…mais il y a quand même des limites. Nos amis inconditionnels de la culture de l’autre ont retrouvé spontanèment l’évidence : « Ta liberté s’arrête là où elle heurte la mienne ». Est ce le biais par lequel ils vont enfin ouvrir les yeux sur leur aveuglement ? Une règle a dominé les échanges humains jusqu’alors, le respect du territoire où l’on émigre et le respect de ses us. Pas l’inverse.

Dans l’affaire de Lille, on a atteint un sommet dans cette inversion contre nature. Un tribunal garant des lois de notre pays, a autorisé une annulation au nom de coutumes qui n’y ont plus cours. Il a fait fort dans le respect de l’autre. Alors ce faux pas de trop, ajouté à l’atteinte indirecte à une liberté sexuelle sacrée, symbolisée par une virginité délictueuse, explique sans doute notre consensus.

Anne Zelensky

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