Affaire Fanny Truchelut : il n’y a qu’à pas…

Après les « y’a qu’à », voici leurs équivalents « y’a qu’à pas » qui apparaissent sur le problème du gîte des Vosges. J’ai lu dans des articles à l’encontre de Fanny Truchelut et des gens qui la défendent, des commentaires du genre : « Elle n’avait qu’à pas tenir un gîte, si elle ne voulait pas de voilées ».

Ce type d’arguments provient de personnes qui déclarent avoir « horreur du voile » ou qui dénoncent le côté prosélyte du voile qui les gêne. Mais si on généralise la méthode du « n’y a qu’à pas », on en voit les limites :

– Les professeurs de littérature et d’histoire dont certaines leçons sont contestées par des élèves au nom de leurs croyances, « n’ont qu’à pas » être professeurs. (Cf. le rapport Obin…)

– Les mères et les enseignants qui accompagnent des sorties scolaires et qui sont gênés par le voile d’autres accompagnatrices « n’ont qu’à pas » faire ce travail.

– La multiplication des voiles dans la rue « nous fait horreur » ? « Y’a qu’à » rester chez nous et « y’a qu’à pas » sortir dehors.

Les mêmes commentaires nous expliquent que Fanny Truchelut aurait dû accepter les deux voilées dans les parties communes de son gîte, et profiter de la salle commune pour leur expliquer la laïcité ou et ce qu’elle pense du voile. Mais l’ex-métier de Fanny était de permettre à ses clients de passer des vacances agréables, et non de gâcher celles-ci par des cours idéologiques et des discussions enflammées, surtout face à des prosélytes du voile rompues à cet exercice.

Justement, supposons que Fanny Truchelut ait accepté le voile dans les parties communes, et que d’autres personnes qui ont horreur du voile – ce qui représente beaucoup de monde – soient aussi clients du gîte à ce moment-là. Il est fort à parier que gênés par les voilées et les vacances gâchées, ils ne reviendront pas chez Fanny l’année suivante, surtout si la salle commune se transforme en lieu de débats acharnés. Fanny se trouvait donc aussi devant un dilemme commercial, que les donneurs de leçons n’ont généralement pas à affronter :

– Accepter les voilées dans les parties communes et faire fuir une partie de sa clientèle,

– Refuser le voile (et non les personnes) dans ces parties communes, ce qui lui vaut une condamnation au tribunal.

Dans les deux cas, elle perdait du chiffre d’affaire et mettait son commerce en péril, alors que les lois françaises demande aux gérants de se comporter en « bon père de famille » et de ne pas mettre en danger leurs entreprises. Dans les deux cas, les prosélytes du voile gagnaient du terrain.

Ce dilemme se retrouve chez nombre de commerçants ou de services publics ; on a vu les offensives pro-voile dans un bowling, dans des auto-écoles, dans les sorties scolaires, à l’Université, dans des cérémonies de mariage ou de naturalisation, etc. Pour résoudre cela, les donneurs de leçon commencent à diviser l’espace en de multiples sous-catégories : la rue, la « sphère du service public » (Mairie, Assedic, etc.), l’espace privé ouvert au public (commerces), les « clubs privés », les lieux de culte, le domicile familial, etc., et à proposer la « neutralité » laïque (donc l’interdiction du voile) ou non suivant cette multiplicité de catégories. Cette neutralité interdirait les signes religieux ostentatoires ou non suivant l’endroit où se trouve l’employé ou l’usager ou le client.

Cela conduirait à une « usine à gaz » législative et ubuesque : une fonctionnaire de La Poste ne pourrait pas porter le voile, tandis que l’employée de la boulangerie voisine tout aussi ouverte au public et fournissant également un service public le pourrait, et son employeur se retrouverait devant le même dilemme que Fanny Truchelut. Une musulmane enlèverait son voile lors d’une formalité à la Mairie, mais le conserverait en allant ensuite acheter son pain. Les accompagnatrices de sorties scolaires auraient le droit de se voiler ou non suivant leur statut (bénévole ou fonctionnaire) alors qu’elles rendent le même service. On peut également citer le cas des employées de l’ANPE (service public) et de l’APEC (association de droit privé pour l’emploi les cadres), les conductrices de bus communaux ou d’autocars privés, les relais temporaires de services publics (poste, emploi, etc.) dans les centres commerciaux, les cantine scolaires assurées à des entreprises privées de restauration, etc.

Multiplier la division de l’espace, c’est également multiplier les occasions de provocations intégristes, de procès et de jurisprudences complexes. C’est aussi faire fi de la réalité du terrain, c’est théoriser sur des principes (laïcité, sexisme) alors que le fond du problème est l’idéologie islamiste et sa propagation, qui recouvrent bien d’autres aspects que ces principes et leur application législative, et qui demandent donc des réponses multiples. Du reste, il n’y pas qu’en France, République et berceau de la laïcité, que se posent les « problèmes du voile » ! Côté « usine à gaz », citons par exemple le Canada : par une loi, on a autorisé les femmes voilées intégralement dans les bureaux de vote, et maintenant on propose une loi selon laquelle seules les scrutatrices de sexe féminin auraient le droit de vérifier l’identité de l’électrice voilée qui ne veut pas se découvrir devant un homme. Des partis politiques approuvent la première loi comme anti-discriminatoire et dénoncent la seconde comme « sexiste ». On marche sur la tête ! On peut citer le cas d’une grande banque marocaine qui a interdit le voile aux employées dans tous ses établissements de la planète. Ce règlement interne officieux est appliqué au Maroc, royaume musulman et de droit musulman, et ne peut être légalement appliqué dans les établissements de cette banque qui sont situés dans la France républicaine et laïque. Quel paradoxe !

L’affaire du gîte des Vosges pose donc bien un problème de fond législatif mais aussi sociétal, qui n’a pas échappé à plusieurs juristes qui l’ont commenté. Ces juristes évoquent rarement une curiosité de la législation française, qui parle de « signes religieux ostentatoires » ou d’« appartenance à une religion déterminée » sans définir ce que sont une « religion » (spiritualité ? croyances ? dogmes ? cultes ? pratiques ?) ou l’appartenance à celle-ci alors qu’elle leur donne une valeur juridique. Où est la limite entre religion, radicalisme, fondamentalisme, intégrisme ? De tels flous sont une aubaine pour les intégristes et les sectes de tous poils, et donne lieu à des problèmes juridiques et sociétaux sans fin.

Je m’interroge aussi sur l’attitude des jeunes femmes qui ont décidé de porter le voile islamique suite à ce qu’elles présentent systématiquement comme un « cheminement spirituel personnel ». Pourtant, elles n’hésitent pas à ôter ce voile pour aller à l’école, puisque la loi de 2004 les y obligent. Certaines d’entre elles n’hésitent pas à l’enlever pour un entretien d’embauche si elles pensent que cette tenue déplairait au recruteur, ou pour passer le permis de conduire, etc. C’est une bien curieuse « spiritualité » à géométrie variable. Alors pourquoi était-il si impossible à Horia Demiati de retirer son voile dans les parties communes du gîte des Vosges, par respect pour les autres colocataires et pour la neutralité religieuse de l’endroit ? Moi qui n’ai aucune conviction religieuse, je mets bien la kippa qu’on me propose quand je visite une synagogue, par respect pour les croyants juifs du lieu, et je me déchausse pour visiter les rares salles de prières musulmanes ouvertes aux non-musulmans.

La loi limite l’exercice d’un culte quand celui-ci menace « l’ordre public ». Je respecte « l’ordre public » de lieux de culte, pourquoi Horia Demiati ne respecte-t-elle pas « l’ordre public » d’un gîte rural en évitant d’y porter une tenue qui pourrait « faire horreur » à des colocataires et porter ainsi préjudice aux propriétaires et gérants ? Ce n’est pas seulement un problème de droits et de lois. C’est un problème sociétal de « vivre ensemble ».

Tous ces problèmes, Fanny Truchelut et son ex-mari les ont affrontés seuls, dans une situation de surprise qui plus est. Ils en paient lourdement les conséquence alors qu’ils se trouvaient devant une alternative dont les deux tenants leur étaient de toute façon préjudiciables. D’autres individus sont aujourd’hui traînés individuellement devant les tribunaux pour avoir rencontré les mêmes problèmes dans leur activité professionnelle ou bénévole. Qu’aurions-nous fait à leur place, nous qui avons autant « horreur du voile » que les donneurs de leçons, si nous étions propriétaires et gérants d’un gîte rural construit laborieusement et seule source de revenus ?

Roger Heurtebise

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