Aimer la France n’est pas un crime

Publié le 14 juin 2010 - par
Share

À quelques jours de la commémoration de l’appel du 18 juin et alors qu’une majorité de Français voit désormais dans le gaullisme une doctrine politique périmée, il est tout de même bon, à mon humble avis, de revenir sur cette pensée fondamentale qui, me direz-vous, n’est pourtant plus d’actualité depuis qu’afficher ouvertement son amour de la France passe pour un crime de lèse-majesté allant à l’encontre de la doctrine multiculturelle dominante : « la France ne peut être la France sans la grandeur. » Osez seulement répéter cela aujourd’hui, vous serez, comme toujours, taxé de nationaliste nostalgique d’extrême-droite aux arrière-pensées nauséabondes [sic]. Pourtant, c’est occulter cette vérité autrement humaine et humaniste : qu’en la foi en cette grandeur présupposée (et même exagérée) de la France réside l’unité de son Peuple, partant cette troisième vertu républicaine cardinale qu’est la Fraternité.

Ne nous méprenons donc pas sur le « nationalisme » du Général. Les grands États (les vrais) de l’après Seconde Guerre mondiale, et en règle générale ceux qui avaient d’abord voulu voir en cet homme providentiel un vulgaire dictateur en puissance, l’avaient finalement bien compris : de Gaulle utilisait le patriotisme à des fins intérieures et non internationales. Il devait agiter la chimérique carotte de la « grandeur de la France » libre, souveraine et indépendante pour « mener les Français par les songes » (il aimait à citer cette phrase de Chateaubriand), c’est-à-dire les pousser à dépasser leurs petites querelles intestines et secondaires pour retrouver cette unité mythique première où « France » et « République » recouvrent une seule et même réalité à laquelle chaque Français, par-delà ses opinions politiques et toute autre considération annexe, était susceptible de s’identifier et pour laquelle il était prêt à donner le meilleur de lui-même.

La conception gaullienne de la « grandeur » et l’attachement à la France qui en résulte ne se construisent donc pas, contrairement à ce qu’on a voulu nous faire croire en accusant de Gaulle de velléité de fascisme, sur le rejet de l’Autre, à l’image de nombre de nationalismes frustrés et revanchards qui se sont épanouis au XXe siècle. La « grandeur » de la France ne suppose pas non plus l’oppression de l’individu et son enrôlement forcé dans un État totalitaire le réduisant à néant (en cela nous serions, au contraire, traîtres à nos valeurs). La « grandeur » de la France ne se mesure pas enfin à l’aune de son PIB, de sa production nucléaire ou de la force de son armée, comme c’est le cas aujourd’hui pour nombre de pays où le nationalisme ne saurait être qu’agressivité et intimidation de l’adversaire. La « grandeur » de la France, c’est à la fois moins et bien plus que tout cela : c’est un rêve de grandeur, un idéal collectif abstrait où se mêlent le souvenir d’une Histoire mouvementée mais bien souvent glorieuse, la pratique d’une langue exigeante présente sur tous les continents, le respect de valeurs humanistes et républicaines, la sauvegarde d’un patrimoine multiséculaire, et, disons-le sans modestie aucune, comme à notre habitude, la fierté d’une culture exceptionnelle à laquelle ont contribué des hommes et des femmes venus des horizons les plus divers, et reconnue dans le monde entier.

De cette « grandeur » et de Charles de Gaulle, retenons donc ceci : nous ne sommes forts, nous n’avons la capacité de nous dépasser, que pour autant que nous restons soudés et que nous conservons, comme unique horizon et fin plus ou moins indirecte de toute action politique, le désir de maintenir cette France grande, intacte et, espérons-le, éternelle, loin au-dessus de toutes nos querelles. Tant que celle-ci est demeurée intouchable, dans les pires périodes de notre Histoire, nous nous en sommes effectivement et heureusement sortis plus ou moins indemnes.

Mais voici que depuis plus de vingt ans, la furieuse propension du peuple français à se diviser est reparue, plus vivace, plus mortifère que jamais. Depuis plus de vingt ans, la doctrine de la division l’a emporté, alimentée par les plus dangereux opportunistes de droite comme de gauche. Mais surtout, depuis plus de vingt ans, chose nouvelle, inconsciente et bien plus grave, on a touché à la France en tant qu’idéal juste et désirable et ce peut-être, auprès de certains Français, de façon irréparable. C’est ainsi que le communautarisme a été partout encouragé au nom du faux humanisme du « droit à la différence », faux humanisme qui n’a œuvré en fait qu’à déchirer le Peuple socialement, géographiquement, culturellement et religieusement. Sa morosité, sa frilosité, la perception mélancolique de son inéluctable déclin vient essentiellement, à mon avis, de cette déchirure criminelle qui a rompu le lien vital censé attacher TOUS les Français à la France (et seulement à elle) et partant les tenir lier d’une façon ou d’une autre dans les moments les plus critiques.

C’est une chose qu’on ne peut nier, et qui se fait chaque jour de plus en plus visible. La Nation française est en train de disparaître, non d’un point de vue ethnique, mais plus simplement au niveau de nos représentations collectives fondamentales, laissant les individus seuls et démunis (donc ô combien plus manipulables !) face à des idéologies régressives et liberticides, livrés à des identités de substitution qui, elles, ne se nourrissent que du rejet et de la haine de ces différences si longtemps exaltées. En prônant à présent et hypocritement le « vivre-ensemble », les politiques jouent aujourd’hui les pompiers pour faire oublier qu’ils ont d’abord été les pyromanes de l’idéal gaullien où le « vivre-ensemble » ne partait pas du présupposé que nous étions tous différents, donc des « Autres » en puissance, mais qu’au contraire nous étions tous égaux car susceptibles d’œuvrer à une seule et même tâche. Jamais de Gaulle n’a nié le fait que la France puisse être diverse (dans des proportions bien sûr raisonnables, l’essentiel étant toujours de ne pas mettre en péril la paix civile et la stabilité de l’État), car cela était tout à fait à l’image de sa vocation universelle. Mais jamais il n’aurait accepté qu’elle devienne multiculturelle au point où elle en arrive aujourd’hui. Jamais il n’aurait souscrit à une doctrine mondialiste et relativiste qui signe, au contraire, la mort de ce même universalisme.

Aux divisions partisanes de la IIIe République, qui avaient certes fait de terribles ravages mais étaient finalement tombées d’elles-mêmes devant le micro de la BBC le temps d’une minute historique, la Ve République post-gaullienne a ajouté et entretenu les division communautaires, ethniques et religieuses qui, ruinant la France comme lieu de reconnaissance et d’identification commun, rendent désormais impossible toute visée collective semblable (et, quoi qu’on en dise, le sport ne saura jamais remplacer le sentiment de l’intérêt général que seule la politique doit éveiller). Du moins tant que nous ne réagirons pas.

Car face à cette destruction programmée, certains ont décidé de réagir, et d’appeler, en ce 18 juin 2010, tous les Français (sans que ce terme ait rien de restrictif, j’espère qu’on m’aura bien compris) à dire, une fois pour toutes, un NON ferme à ceux qui nous divisent et ne vivent que de nos divisions : alors oui, RASSEMBLONS-NOUS !

Jean Moulin

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.