Alain Finkielkraut, le philosophe, le viol et internet

La semaine dernière, un seul sujet occupait les médias : l’affaire Mitterrand et Polanski.
Cette semaine, le Prince Jean et son père ont monopolisé les esprits.
Revenons un peu sur l’affaire Mitterrand et plus précisément sur les déclarations d’Alain Finkielkrault le 9 octobre 2009 sur France Inter(1).
Avant toute chose, présentons M.Finkielkrault. Né à Paris en 1949, Alain Finkielkraut est le fils unique d’un maroquinier juif d’origine polonaise déporté à Auschwitz. Ancien élève de l’école normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé de Lettres modernes, Alain Finkielkraut est professeur au département Humanités et sciences sociales de l’École polytechnique. Il se fait connaître, en 1987, par La critique de la pensée, une critique acerbe du monde moderne.
Considéré comme un philosophe ultra-conservateur dont la pensée est très marquée par l’anticommunisme des années 1980, Finkielkrault occupe un espace médiatique important. En 2007 il a voté Nicolas Sarkozy pour l’élection présidentielle, même si par la suite il a pris quelques distances avec celui qu’il considérait comme l’homme providentiel.
Le 9 octobre2009, il a donc été interrogé sur l’affaire Polanski –Mitterrand.
Lors de cette interview, le philosophe a déclaré « Polanski n’est pas le violeur de l’Essonne. Polanski n’est pas pédophile. Sa victime, la plaignante, qui a retiré sa plainte, qui n’a jamais voulu de procès public, qui a obtenu réparation, n’était pas une fillette, une petite fille, une enfant, au moment des faits ». « C’était une adolescente qui posait dénudée pour Vogue homme, poursuit Alain Finkielkraut.

« Depuis le déclenchement de cette affaire INFERNALE, je vis dans l’EPOUVANTE. La France est en proie à une véritable FUREUR de la persécution – et il n’y a pas que la France. C’est TOUTE la planète internet qui est devenue comme une immense FOULE LYNCHEUSE ».
Oui, Mr Finkielkrault vous avez raison en disant que ce n’était pas une fillette, c’était plutôt ce que nous appelons désormais une préadolescente, mais quelque soit le nom qu’on lui donne cette personne a été la victime d’un viol.
Avez-vous vu le portrait de cette jeune fille au moment des faits ? Je vous conseille de bien regarder ces photographies pour savoir quelle était son apparence (2) et si comme a osé le dire Costa –Gravas elle faisait 25 ans !
Si les mêmes faits avaient été commis sur le sol français de nos jours, Mr Polanski aurait eu droit à des poursuites judiciaires car en France depuis 1980, toute relation sexuelle est un délit dès lors que la victime est un(e) mineur(e) de 15 ans.
Dans le code pénal français, l’article L222-23 précise que tout acte sexuel commis sous la contrainte d’autrui est un viol.
Selon l’article L222-24du Code pénal, le viol est puni de vingt ans de réclusion criminelle dans les cas où il est commis sur un mineur de quinze ans.
Oui, Mr Finkielkrault vous avez raison en disant que cette adolescente posait pour des photographies, mais poser pour des photographies n’implique pas obligatoirement un viol. Est ce que les modèles pré pubères de David Hamilton (photographe des années 1970 dont les clichés étaient sujets à caution) ont toutes subi ce même sort ?
Vous nous servez les arguments machistes et sexistes des années 1970 avant que le viol ne soit légalement jugé comme un crime (1980). Les victimes de viol étaient considérées comme coupables et non victimes, les violées étaient des allumeuses ou consentantes. Les minijupes de l’époque étaient des soi-disant appels au viol. Ces propos sont encore tenus de nos jours par de nombreuses personnes.
Oui, Mr Finkielkrault vous avez raison en disant que la plaignante n’a jamais voulu de procès mais n’oubliez pas que Mr Polanski avait reconnu les faits et était passible de prison pour de tels actes.
Même si elle a obtenu réparation comme vous dites, les faits restent là.
Avez-vous pris contact avec cette femme pour savoir comment elle s’est reconstruite après ce cauchemar odieux ? N’oubliez –pas qu’elle a été, saoulée, droguée puis violée.
Mr Finkielkrault, vous le philosophe bien pensant, vous le représentant d’une élite parisienne, vous m’étonnez par autant d’ardeur à défendre un acte inqualifiable, tel le viol, fut-il commis par qui que ce soit. L’acte du pédophile de l’Essonne dont vous parlez est le même que celui de Mr Polanski.
Les victimes sont les mêmes. Une fillette de 13 ans reste une fillette de 13 ans quelle que soit son apparence.
Les responsables du viol sont les mêmes .Un violeur, fut-il artiste ou néophyte, puissant ou miséreux, touriste sexuel ou parent incestueux reste un violeur.
Venons-en au Net.
En octobre 2007 interrogé par Serge Moati, lors de l’émission « Ripostes » Alain Finkielkraut commence par demander le retour des « analyses grammaticales », avant de se lancer dans une diatribe contre l’utilisation d’Internet dans les classes. « La seule solution : débrancher l’école, la déconnecter. Internet ça ne sert à rien. »
« On parle d’une révolution de l’information. On dit, vous passez de la rareté à l’abondance. C’est faux. On passe de la surabondance à la sur-surabondance. Internet n’est pas le remède au trop peu : nous sommes déjà dans le trop. »
Evidemment Internet est responsable de tous les maux de l’école d’après ses dires, mais je crois que ce philosophe fait fausse route. Internet permet aux collégiens, aux lycéens de s’ouvrir sur le monde extérieur. Il est vrai que l‘on peut trouver beaucoup de choses sur Internet, le meilleur comme le pire. C’est notre devoir d’adultes responsables d’éduquer nos enfants, de leur apprendre à développer leur esprit critique, mais pour cela il est impensable d’ignorer les technologies modernes, telle qu’Internet.
Quant à votre phrase concernant la « foule lyncheuse d’Internet », Mr Finkielkrault je pense que la condamnation d’actes odieux n’est pas la seule propriété des élites. Chaque citoyen ou internaute a le droit d’exprimer son opinion .Cette pseudo intelligentsia de personnalités qui ont tous couru au secours de Polanski n’a pas à édicter une morale universelle encore faudrait-il qu’elle en ait une …
Les philosophes détiendraient –ils à eux seule la vérité ? Les principes qu’ils énoncent seraient –ils les seuls à compter ?
Internet est une alternative aux médias bien policés qui occupent l’espace télévisuel et radiophonique.
Internet donne une autre vision des informations, une vision plus populaire, plus proche de la réalité quotidienne vécue par les personnes n’appartenant pas à l’élite.
Tout faux pas d’homme politique est repris et communiqué sur la toile et vu par des milliers d’internautes. Souvenons –nous des buzz marquants (Sarkozy après son déjeuner avec Poutine, Sarkozy au Salon de l’Agriculture, Ségolène Royal et les 35 heures des profs, Hortefeux dans les Landes etc.).Récemment le Prince Jean en a fait les frais.
Heureusement qu’Internet était là, sinon tous ces évènements et toutes ces déclarations seraient tombés dans les oubliettes. Il faut remarquer d’ailleurs que les médias classiques sont à la traîne désormais quand il s’agit de scoops. D’ailleurs pour rattraper ce retard, tous les journaux ont créé leur site (Figaro, Le Monde, Libération, Marianne, L’express etc.).
Aurions –nous entendu parler des manifestations en Iran sans Internet ? Aurions-nous eu connaissance des luttes de Talisma Nasreen, de Wafa Sultan, de Lubna Hussein ou de Najoud , la fillette mariée à 9 ans et divorcée à 10 sans Internet ?
Internet est un moyen de s’informer différemment et nous ne devons pas le considérer comme négligeable bien au contraire. Nous ne pouvons plus vivre comme auparavant, la mondialisation ne concerne pas que les marchés financiers ou économiques mais aussi le partage des idées.
L’indignation n’appartient pas aux élites et il est le devoir de chacun de réagir fortement lorsque la dignité des femmes ou des enfants est bafouée.
Marie-José Letailleur
1 / http://www.dailymotion.com/video/xar0rp_alain-finkielkraut-france-inter_news
2/ http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2009/10/12/1068-savoir-a-quoi-ressemblait-samantha

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