Amalgamer croix gammée et Marine Le Pen, est-ce de l’humour ?

Publié le 14 novembre 2011 - par - 903 vues
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Force est de constater que depuis septembre 2011, Laurent Ruquier, animateur de l’émission On n’est pas couché, se lâche au point de s’octroyer le droit de se placer parfois au-dessus des lois sans que le Conseil supérieur de l’audiovisuel ne trouve d’ailleurs rien à redire. De se placer au-dessus des lois ? Oui, je dis bien « de se placer au-dessus des lois ». Pourquoi ? Après avoir, en effet, largement outrepassé le cadre de ses prérogatives en affirmant, dans l’émission diffusée le 08.10.11, qu’il n’achèterait pas le livre de Nicolas Dupont-Aignan qu’il avait néanmoins pris soin d’inviter sur le plateau de On n’est pas couché, Laurent Ruquier se croit désormais apparemment habilité à marquer au fer rouge la généalogie de telle ou telle famille. En l’occurrence, celle de Marine Le Pen, candidate du Front National à l’élection présidentielle de 2012.

Récemment, Christine Tasin concluait, au sujet de ce triste épisode médiatique : « Ça suffit. Ce dévoiement de la liberté d’expression et de la démocratie ne sont pas acceptables. Nous sommes en train d’entrer dans une dictature qui ne dit pas son nom ; ceux qui tiennent les medias font la pluie et le beau temps à la télévision, à la radio et dans les salons du livre, demandent l’interdiction des débats et des réunions qui ne leur conviennent pas  idéologiquement, font subir à leurs collègues qui ne sont pas sur leur longueur d’onde ostracisme et chasse aux sorcières. Ça suffit !!! » (1)

Suite à la diffusion de son émission du samedi 05.11.11, Laurent Ruquier qualifiera ce dérapage de « blague ». Or, le terme de « blague » est en l’espèce complètement obsolète car on ne peut pas rire de tout. Et ce n’est, du reste, en aucun cas porter atteinte à la liberté d’expression, n’en déplaise à certains, que d’affirmer que non seulement on ne peut pas mais que, de surcroît, on n’a pas davantage le droit de rire de tout. Non, on ne peut pas rire de la mort d’un enfant. Non, on ne peut pas rire de la maladie. Non, on ne peut pas rire d’un viol, de la violence en général. Non, on ne peut pas rire d’un régime qui, à l’image du régime syrien actuel, torture des enfants ! On ne peut donc et on n’a pas le droit non plus de rire du nazisme.

Mais le plus grave dans cette lamentable affaire d’arbre généalogique en forme de croix gammée, c’est de constater à quel point les mots ne revêtent plus aucun sens dans la bouche de certains animateurs de télévision, banalisant, de fait, à l’extrême, la portée des discours tenus ou symboles ainsi manipulés à tort. Car au fond, que signifie pour une personne née en 1968 comme Madame Le Pen, le nazisme, sachant que ce qui est vrai pour Madame Le Pen l’est tout autant pour toute personne née en 1939, a fortiori à une période ultérieure à celle-ci ? Certes, pour chacun de nous, elle représente une période de l’Histoire de l’Europe, de France et du monde on ne peut plus sombre, on ne peut plus abjecte, ce que Madame Le Pen ne s’est du reste pas gênée de rappeler en qualifiant, en février 2011, les camps nazis de « summum de la barbarie ». Pour autant, que je sache, Marine Le Pen n’a pas vécu cette période. Serait-elle donc responsable, à un titre ou à un autre, des crimes perpétrés au nom du nazisme ? La réponse, chacun l’aura compris, s’impose d’elle-même : non.

En réalité et à y regarder de plus près, la démarche de Laurent Ruquier est plus perverse qu’il n’y paraît de prime abord. S’il a procédé de la sorte sur le plateau de télévision d’une chaîne publique, plaçant la photographie de Madame Le Pen au cœur d’une croix gammée titrée « Arbre généalogique de Marine Le Pen », c’était bel et bien dans l’objectif de traduire le fond de sa pensée, pensée dont il savait pertinemment qu’il n’aurait pas le courage, lors de l’enregistrement de l’émission, de l’exprimer en termes directs et surtout publiquement : « Marine Le Pen est l’héritière spirituelle et politique de son père ». Comprenez donc, dans l’esprit de Laurent Ruquier : « Marine Le Pen est dépendante et donc responsable de l’héritage des discours de son père sur les Juifs et les camps de concentration (ce que traduit le recours à la croix gammée). Héritage qu’elle devra porter toute sa vie comme une croix sur ses épaules. « 
Faut-il voir dans la démarche de Laurent Ruquier de l’opportunisme, de la lâcheté ou plus simplement de l’idiotie ? Très honnêtement, je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit, chacun mesure le niveau de caniveau atteint par l’émission qu’il anime, le tout sous les ricanements non seulement de Mesdames Polony et Pulvar mais également des convives présents sur le plateau et sans que l’on sache encore à ce jour ce qui était de nature à les rendre tous collectivement aussi hilares ! Je n’ai jamais pensé que la moindre des allusions au nazisme, encore moins le maniement, sous une forme ou une autre, d’un des symboles du nazisme, était de nature à inspirer une note d’humour, encore moins de la joie !

Que les discours de Jean-Marie Le Pen non seulement sur les camps de concentration mais également sur d’innombrables autres sujets tels que les homosexuels, les personnes atteintes du Sida, demeurent indignes d’un élu qui prétend défendre les valeurs de la République française, c’est indiscutable selon moi. Pour autant, Marine Le Pen n’est-elle pas la première victime, aujourd’hui, de cet héritage là ? Alors, évidemment, je vois d’ores-et-déjà arriver les experts du « penser propre » du paysage audiovisuel français, parfois aussi de personnes publiques telles que Madame Parisot qui affirme que Marine Le Pen n’a jamais remis en question les discours aux connotations jadis plus que douteuses de son père. Je pose simplement une question : est-il aussi facile de se délier des liens du sang ? Je n’en suis pas si certaine, voyez-vous. Qu’on le veuille ou non, quelles que soient les fautes délibérément commises par ceux qui vous ont précédé, ils restent néanmoins vos arrière-grands-parents, vos grands-parents, vos parents, vos frères et sœurs. Qu’on l’accepte ou non, leur sang coule dans vos veines. C’est en cela que la portée de la démarche adoptée par Laurent Ruquier est gravissime : le samedi soir 05.11.11, Monsieur Ruquier a très explicitement placardé, sur l’écran de télévision de France 2, le message selon lequel il existe bel et bien, selon lui, non pas un héritage mais une hérédité inéluctable de la pensée, un « déterminisme » génétique de la pensée en quelque sorte. Une hérédité que rien ne pourrait effacer et qui ferait de chacun de nous, un bourreau selon que vous seriez nés d’un bourreau ou, à l’inverse, un ange selon que le casier judiciaire des membres de votre « arbre généalogique », en ligne directe ou pas, serait vierge. Idée aussi effroyable qu’absurde !

Dans ces circonstances, il faudra bien que Laurent Ruquier réponde, tôt ou tard, à la question suivante : les enfants devenus ensuite des adultes, doivent-ils porter, eux aussi, à l’image des tatouages que laissaient les nazis sur les bras des déportés des camps de concentration ou d’extermination, les marques indélébiles des trahisons, des délits, des crimes commis par les générations précédentes ?

Bref, pour résumer, quand il s’agit de Madame Le Pen, tous les coups bas sont permis, là où, à l’inverse, personne ou presque ne condamnera jamais un Jean-Luc Mélenchon défilant, en janvier 2009, aux côtés d’un Besancenot et d’organisations autoproclamées de l’antiracisme qui n’étaient nullement gênées, en protestation à l’intervention d’Israël à Gaza, de voir fleurir dans leurs rangs des croix gammées dessinées sur les drapeaux israéliens ! Curieusement, je n’ai pas entendu Laurent Ruquier condamner cette initiative pour le moins hasardeuse.

Voyez-vous, Monsieur Ruquier, vous ne détenez pas le monopole, si tant est qu’il en existe un, de l’anti-lepénisme. Comme vous, je ne partage pas un certain nombre d’opinions défendues par Madame Le Pen. Je ne suis pas d’accord, par exemple, avec sa proposition de référendum sur la peine de mort qui serait, à mon avis, la voie la plus directe au réveil des instincts les plus vils du genre humain. Nous assisterions à des scènes de liesse publique, de mises à mort comme en a jadis connu notre pays et parfois même sans nous être assurés de l’incontestable culpabilité de la personne condamnée. Je lui préfère donc le vote, par voie parlementaire, de l’adoption de la réclusion à perpétuité sans remise de peine possible pour des crimes similaires à celui de la jeune Océane.

Je me méfie tout autant de l’ambiguïté de Madame Le Pen sur la question de l’Interruption volontaire de grossesse car on ne peut pas à la fois prôner tout et son contraire, à savoir le maintien de la loi Veil de janvier 1975 et le déremboursement de l’acte médical qu’est l’I.V.G. Déremboursement qui plongerait dans la détresse sociale prioritairement les femmes les plus fragiles socialement. Ce qui est, avouons-le, pour le moins incohérent de la part d’une candidate qui affirme défendre les classes populaires, celles les plus frappées par la crise économique actuelle !

Je suis par ailleurs farouchement opposée à la mise en œuvre du principe de la préférence nationale, très dangereux à mon sens, en ce qu’il conduirait à créer des sous catégories d’êtres humains selon des critères qui ne correspondent pas aux valeurs de notre république. Pourquoi, en effet, accorderions-nous certains droits aux travailleurs de nationalité française et moins de droits aux travailleurs munis de titres de séjour conformes à la loi française dès lors que ces derniers contribuent à  l’effort de construction nationale du pays tout entier ? En quoi, par exemple, un ouvrier du bâtiment, qui travaille, paie des impôts et dispose d’un titre de séjour légal de dix ans en France, ne pourrait-il plus toucher, par exemple, certaines prestations sociales lui permettant d’élever dignement ses enfants au seul prétexte qu’il ne jouirait pas de la nationalité française ? En revanche, ce qui est complètement irresponsable et là, je suis obligée de reconnaître que Marine Le Pen a longtemps été la seule à le dénoncer, c’est la politique de développement pour ne pas dire d’encouragement à marche quasi forcée du développement des filières de travailleurs clandestins sur le sol français.

Enfin, je ne suis pas davantage favorable à l’instauration du droit du sang en France. Les Allemands l’ont expérimenté et nous savons au prix de quelles dérives, pour  y mettre finalement un terme en 1999. Quant à nous, Français, adopter la loi du sang équivaudrait à remettre en cause des siècles de la grande Histoire de cette multiséculaire dame qu’est la France. Ce serait donc, de fait, prendre la lourde responsabilité de renier également une part de son identité. Or, j’ai une trop haute opinion de la France, pays dans lequel je suis née, pour tourner le dos à notre héritage précurseur en matière d’intégration des populations immigrées : tout le monde semble avoir, en effet, oublié dans ce pays que dès 1515, sous le règne de François Ier, un arrêté du Parlement de Paris avait posé les règles de naturalisation, y compris pour les enfants nés en France de deux parents étrangers. Pourquoi devrions-nous renier cet extraordinaire héritage ? Alors, dire ensuite que les enfants devenus français parce que nés en France sont moins bien intégrés que ne l’étaient leurs grands-parents, parfois crachent sur la France, c’est une évidence, et nous ne devons en aucune manière le tolérer. Mais demandons-nous ce que nous avons raté, depuis les années 1960, dans notre politique d’intégration et surtout, demandons-nous si, depuis Mai 1968, la France n’a pas failli dans l’observance stricte et rigoureuse des principes républicains intangibles qui ont fait, en leur temps, la grandeur de la France.

Toutes ces fractures d’opinion sur des sujets que je qualifie de « majeurs » avec le discours Madame Le Pen ne m’empêchent néanmoins pas d’entendre ses propositions sur l’école ou d’apprécier les mesures de protection de la cause animale que défend son parti. Pourquoi devrais-je m’interdire d’écouter une partie de son discours ? Sous le seul prétexte qu’il s’agit du Front National et qu’il faudrait, à la seule prononciation du nom de ce parti, devenir aveugle et muet ? Quelle hypocrisie !

Ce que je veux vous dire, Monsieur Ruquier, c’est que tout n’est pas uniquement blanc ou uniquement noir dans une vie d’homme ou de femme. Il ne suffit donc pas d’avoir une approche manichéenne du monde, à l’image de la vôtre, pour prétendre se ranger ensuite dans la « catégorie » des Français qui seraient respectables au seul motif qu’ils auraient plaqué la photographie du visage de Madame Le Pen à la croisée des deux branches d’une croix gammée. Vous avez le droit d’éprouver de l’aversion à l’encontre des opinions de Madame Le Pen mais cette aversion ne vous autorise toutefois pas pour autant, Monsieur Ruquier, à diffamer sa personne, voire bien au-delà du cas personnel de Marine Le Pen, à insulter gravement les personnes qui rencontreraient, elles aussi et par définition indépendamment de leur volonté, une lourde problématique avec les multiples et complexes dimensions de l’héritage moral ou immoral de leur « arbre généalogique ». En conséquence et dans un esprit d’humilité qui, de toute évidence, vous fait tellement défaut, demandez-vous, au contraire, à l’avenir et chaque matin de votre vie, Laurent Ruquier : « N’ai-je pas blessé impunément des gens tant par l’inconséquence de mes paroles que l’irresponsabilité de mes choix ? »

J’ai longtemps compté, Monsieur Ruquier, au nombre de vos soutiens mais très honnêtement, l’évolution de votre émission On n’est pas couché, m’afflige depuis quelques mois.

Bon, allez, je vais attendre patiemment l’émission que promet Patrick Sébastien, le 19.11.11, avec son Plus grand cabaret du monde, pour me remonter le moral mais je ne doute pas un instant que, comme d’habitude, l’exceptionnelle qualité de cette émission y parvienne. Finalement, c’est à cela que l’on reconnaît les rares artistes parmi les animateurs du paysage audiovisuel français : ils ont le don inégalé de faire voyager les âmes au cœur de l’inépuisable richesse des empires artistiques et culturels les plus variés, les plus enrichissants que notre précieuse Planète Terre offre encore le luxe de faire partager à sept milliards d’êtres humains.

Bonapartine

(1) http://ripostelaique.com/ruquier-ose-amalgamer-marine-le-pen-et-croix-gammee-il-faut-le-virer-du-service-public.html

 

 

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