Amis et camarades tunisiens, il ne vous reste pas longtemps pour éviter une contre-révolution islamiste

Publié le 7 février 2011 - par
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Le pouvoir des Comités

On vient de me faire parvenir un hebdomadaire français et un communiqué d’une organisation internationale. On y parle beaucoup des « comités » dont l’UGTT est à l’origine et qui se réunissent dans ses locaux. De tout le pays, les comités se réuniraient dans les locaux de l’UGTT.

L’UGTT possède-t-elle des locaux partout ?

Ces comités n’ont-ils pas l’autorité de réquisitionner les locaux vides ou ceux appartenant aux notables prébendiers chassés par la révolution pour que les comités s’y réunissent de plein droit et y deviennent les bases d’un nouveau pouvoir gouvernemental émanant directement du peuple soulevé ?

« Dès que vous franchissez la frontière, vous êtes arrêtés par des hommes en armes. Qui sont ces hommes ? Des ouvriers. Ce sont des miliciens, c’est-à-dire des ouvriers avec leurs habits ordinaires, mais armés-de fusils ou de revolver- et, au bras, l’insigne de leur fonction ou du pouvoir qu’ils représentent (…) Ce sont eux qui… décideront de ne pas vous laisser passer ou d’en référer au « Comité ». (Louzon- « la Révolution prolétarienne du 10 juillet 1936, « notes sur Barcelone »).
En juillet 1936, la révolution ouvrière commençait en Espagne. Dans les villes et les villages, dans les campagnes et les entreprises, des hommes et des femmes de confiance, désignés de différentes manières, formeront les « comités ». Au sein des comités, on appellera partout les représentations des partis ouvriers et des syndicats. En Espagne, il y a alors deux centrales organisant massivement la classe ouvrière, l’UGT socialiste et la CNT-FAI anarcho- syndicaliste. Cette représentation, y est soit paritaire, soit proportionnelle, et elle est partout de plein droit.

Les comités qui se constituent partout en Espagne, en quelques jours, parfois en quelques heures, rattachent directement l’Espagne, sa révolution, à la Commune ouvrière parisienne du printemps de 1871 et aux deux révolutions russes de 1905 et à leurs soviets (conseils) des délégués d’ouvriers, soldats, paysans, élus et révocables. En appelant la participation paritaire ou proportionnelle des représentants des organisations syndicales et des partis ouvriers et démocratiques, ces comités de la révolution espagnole s’affirment comme les organes de la révolution ouvrière en Espagne.

La révolution, je le rappelais dans mes deux précédents articles, c’est toujours et partout l’irruption des masses. Mais toujours et partout, la révolution c’est, simultanément ou quasi simultanément, la formation d’organes de souveraineté populaire devenant nécessairement des organismes insurrectionnels de double pouvoir et assemblées de démocratie ouvrière et paysanne lorsque les paysans s’y mettent.

Les ouvriers et les paysans gagnant les rues, dressant leur volonté inflexible, chassant un pouvoir en crise, brisant un système gouvernemental ne sachant plus ou donner de la tête, ne sachant plus s’il faut frapper plus fort ou au contraire s’adoucir et dire qu’on va mettre en œuvre dans l’ordre les revendications populaires, ou décidant de combiner les deux, ce n’est que le début d’une révolution et cela ne lui donne pas encore son caractère.
Toutes les révolutions, en tant que liquidation du vieux pouvoir, sont faites par les classes ou les couches sociales les plus opprimées ou exploitées. C’est une loi universelle. Pour autant, toutes les révolutions ne sont pas ouvrières.

La révolution ne devient ouvrière qu’autant que la classe ouvrière passe du stade de fantassins à celui d’auto organisateur de ses actions, à partir de ses propres revendications, des plus immédiates jusqu’aux plus fondamentales et historiques dans les domaines de l’organisation de la société prise dans son ensemble. C’est ce qui donne à ses organisations traditionnelles (partis et syndicats) et à ces organisations nouvelles (« sections » de la premières révolution française, comités, Assemblée élue au suffrage universel de la seconde commune parisienne, soviet, räte de la révolution allemande de 1918-1919, conseils élus et révocables de la révolution hongroise de 1956, comités de grève et comité central de grève des métallos de la Loire atlantique de septembre 1955…), c’est ce qui leur donne, indépendamment de l’absence préalable de projet à ce sujet, la particularité d’être un second pouvoir plus ou moins développé et fortifiant la conscience de ce qu’il est.

Où en est-on en Tunisie ?

Beaucoup d’observateurs le disent, l’UGTT a joué un rôle moteur. Cela suffit-il pour assurer la victoire automatique du mouvement ouvrier ? Malheureusement, non, la vie en société est beaucoup plus compliquée qu’il peut y paraître à première vue.

Le rôle majeur de la COB, la centrale ouvrière bolivienne, organisant pratiquement à 100% le prolétariat bolivien et fortement influencée par le POR (le parti ouvrier révolutionnaire membre de la Quatrième Internationale, qui avait rédigé et fait adopter des thèses programmatiques fixant à la société bolivienne la perspective immédiate d’une révolution ouvrière) n’empêchèrent pas le « nationalisme bourgeois » du MNR de prendre le dessus, débouchant sur des années de convulsions et de terribles souffrances pour la classe ouvrières et les masses paysannes.
On n’a pas oublié toute l’histoire convulsive de la Bolivie depuis sa « révolution ouvrière » de 1952 ?

En Tunisie, la chute de Ben Ali, la défaite du vieux parti destourien, ne pourront ouvrir une issue positive à la société, qu’autant que l’organisation de la société tunisienne ne tarde pas et que les comités passent d’un rôle de francs tireurs du quadrillage des carrefours et de certaines fonctions (ravitaillement..) à celui d’organes de la convocation de l’assemblée constituante et de la définition des cadres programmatiques de ceux des partis qui pourront concourir.

Quitte à se répéter, il faut insister. Certes, comme toute révolution, la révolution en Tunisie dérange, elle fait désordre et inquiète, même s’il est devenu effet de mode de la saluer bien bas. En cela, elle est détestée chez les grands de ce monde. Mais est-ce de ce côté-là qu’elle a le plus à craindre ? Encore que ? En effet, les pauses de l’hôte de la Maison Blanche doivent inquiéter. Parce que la mélamine reçue de son papa affecterait ses idées, faisant qu’elles seraient nécessairement justes (l’homme n’a certainement pas entendu parler de « papa doc »-Duvalier…). Ses diktats égyptiens font le lit de la contre-révolution islamiste. Ils menacent directement les « comités populaires », s’ils existent comme certains l’écrivent ici, et l’UGTT qui a su, non sans mal, résister aux tentatives d’étatisation.

J’évoquais la révolution espagnole. Certes, c’est le franquisme qui a pris le pouvoir et vaincu la république espagnole. Mais si le franquisme l’a militairement, puis politiquement emporté, c’est principalement parce que le stalinisme ne soutenait les antifranquistes que pour mieux étouffer la révolution ouvrière, en combattant les comités et le « Juntas » soviétiques élues dans les usines et les campagnes, que pour donner au groupusculaire PC espagnol les moyens financiers et politiques pour mettre la main sur une partie de la gauche socialiste et permettre face au pouvoir républicain l’existence du pouvoir policier fusilleur du NKVD, avec ses prisons privées où il assassinera de nombreux militants, dont Andres Nin le leader du POUM, démoralisant la révolution ouvrière avant de la livrer aux coups du franquisme.

C’est dire que la contre-révolution était au sein, au cœur, de la révolution. C’était le stalinisme totalitaire qui redoutait la démocratie des conseils et des comités élus, plus qu’il ne craignait les parades totalitaires au pas de l’oie de Nuremberg. On sait qu’à la fin des années quarante (1949 en Pologne), au début des années cinquante en Tchécoslovaquie et en Hongrie, Staline fit éliminer de nombreux témoins de ce soutien destiné à étouffer ceux qu’il prétendait aider. Ce seront les procès Slansky et Rajk. Les directions des deux PC furent presqu’entièrement éliminées, fusillées et accusées d’être des « repaires d’espions sionistes ».

La révolution en Tunisie n’est pas menacée par la bureaucratie de Moscou. Mais il ne faut pas sous-estimer les effets de la politique du groupuscule stalinien tunisien qui n’a pas été dressé pour aider à l’émergence, à la consolidation et à la victoire de la démocratie, surtout la démocratie des conseils d’une « révolution ouvrière ». C’est dire, pour parler clair, que la révolution en Tunisie vit sous plusieurs épées de Damoclès. Celle de ses faux amis et des faux amis de l’UGTT. Ce sont des courants frappés d’une incompréhensible amnésie. Face aux partisans d’Ennhada, qui s’autorisent à expulser des manifestants qui se prononcent contre les prétentions des partisans de la dictature de la charia, ces faux amis, ces amnésiques et ces inconscients, dressent en Tunisie les rails politiques menant sur le chemin qui permit le triomphe des Pasdarans et des Bassidji et le règne des potences.
Que faire ?

Je n’ai pas la recette. Je veux seulement faire remarquer aux responsables de l’UGTT : amis, s’il est vrai, comme cela se dit ici, que dans votre pays il y a beaucoup de comités populaires à votre initiative et en lien avec votre organisation, ne pensez-vous pas qu’il est indispensable que ces comités invitent les représentants des partis, avec vos responsables d’organisations locales dans les entreprises, pour donner un caractère permanent à ces comités, pour élargir leurs compétences, pour qu’ils tirent force et autorité de l’élection libre ?

Amis et Camarades, ne pensez-vous pas que dans telle ou telle ville, ou tel ou tel quartier ou grosse entreprise, l’assemblée des électeurs, l’assemblée générale des ouvriers, ne doive mandater le comité pour le constituer en Assemblée constituante locale, appelant à l’organisation de l’élection générale libre à l’assemblée constituante ?
En vous suggérant cela, je sais que je m’expose aux ricanements. Ridicule, prématuré, irréaliste…

Vous savez, pendant les mois du printemps de l’année 1789 en France, les réunions de notables, de paysans, d’artisans et de manœuvres (les anciens ouvriers), qui disaient aux rédacteurs et à ceux qui iraient aux Etats généraux convoqués par le Roi : Messieurs, voici ce dont nous avons besoin, voilà ce que nous voulons, c’est ce que vous irez dire à Versailles devant le roi.

Ces assemblées électives locales, ces Cahiers de doléances, c’étaient déjà l’assemblée constituante en construction, c’était déjà la future convention nationale qui allait secouer le ronron féodal et esclavagiste de la planète entière.

Amis, camarades, vos jours sont comptés.

Vous n’avez pas des mois devant vous, mais probablement quelques semaines, peut-être moins, avant que la sournoise contre-révolution, celle qui veut vous mener sur les chemins de l’Iran des Pasdarans, celle des Bassidji et de la police religieuse, des fusillades et des potences, ne parviennent à duper le peuple pour disposer des forces qui lui donneront la puissance gouvernementale.

La force gouvernementale entre les mains d’Ennhada signifierait pour vous le sort funeste et tragique du Toudeh, des Fidaï et des Moudjahiddines du Peuple, celui du PST, vous auriez pour seule perspectives les cellules pourries et les potences.
Pour les femmes, ce serait le retour sous la prison de tissu, dont Bourguiba a brisé la force prégnante d’arme quotidienne de violence et d’inégalité juridique, mettant les femmes en joue.

En même temps qu’il tirait la nation tunisienne de la résidence surveillée coloniale, le père de l’indépendance, l’indomptable lutteur, avait tiré les femmes de l’état servile de minorité définitive, du droit à l’humiliation pour l’éternité ; il avait défié les précurseurs d’Ennhada, pour affirmer et réaliser les droits de toutes les femmes, qu’elles vivent dans les villes et les campagnes. Cet acquis est un des tous prochains enjeux de la révolution en Tunisie.

Alain Rubin

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