Analyse sociologique du premier tour des présidentielles

Dans un précédent article, j’avais mis en évidence un net vote communautariste musulman à gauche au premier tour puis pour François Hollande au second tour.

https://ripostelaique.com/avant-la-gauche-bouffait-du-cure-aujourdhui-93-des-musulmans-ont-vote-hollande.html

J’ai entendu Rachida Dati dans une interview s’insurger contre cette interprétation « communautariste » des « 93% de musulmans pour Hollande » au second tour, en prenant comme exemple les votes catholiques majoritaires pour Nicolas Sarkozy au premier tour. Certes, Rachida Dati a raison sur les chiffres sauf qu’elle oublie que dire que 61% de nos concitoyens se réclament encore du catholicisme, comme je l’ai rappelé par un sondage dans mon article (http://www.ifop.com/media/poll/1479-1-study_file.pdf). Lesquels catholiques ont plus voté (par rapport à l’ensemble des électeurs) non seulement Nicolas Sarkozy, mais aussi Marine Le Pen et plus encore François Bayrou au premier tour.

C’est là où l’on voit que nos politiques comme Rachida Dati ne maîtrisent pas les outils statistiques, ou font semblant de les ignorer pour des raisons politiciennes ou communautaires. C’est pourquoi j’applique dans mes articles l’analyse factorielle des correspondances (AFC), qui mesure non pas des chiffres bruts, mais leurs écarts par rapport à une situation fictive où par exemple les gens de toutes religions auraient voté avec la même répartition selon les candidats. C’est-à-dire, en gros, les exceptions par rapport à la moyenne des votes français.

Ma démarche statistique est donc fondamentalement laïque, puisque j’estime que les candidats aux élections en France doivent défendre non pas les intérêts d’une classe religieuse ou ethnique ou sociale, mais l’ensemble des citoyens français quelles que soient leurs croyances intimes, leur origine ou leurs conditions de vie. Je considère donc que Rachida Dati procède d’une attitude hélas communautariste, comme lorsqu’elle a défendu une décision de justice annulant un mariage pour cause de non-virginité de l’épouse.

Comme je l’ai dit dans mon précédent l’article, le sondage Opinionway http://opinionlab.opinion-way.com/opinionlab/la-sociologie-du-1er-tour.html réalisé au soir du premier tour est exceptionnel parce qu’il porte sur 10.418 personnes (dix fois plus qu’un sondage classique) ayant voté au premier tour de l’élection présidentielle (page 3 de leur fichier). Le tout avec des critères sociologiques du vote qui sortent des sentiers battus, par exemple très différents des catégorisations systématiques de l’Ifop.

C’est pourquoi j’ai soumis à mon logiciel de calculs statistiques l’ensemble des caractérisations sociologiques de ce sondage d’Opinionway, sauf la question « religieuse » que j’ai traitée dans mon précédent article, et les « proximités partisanes » ou votes à de précédentes élections qui ne font que montrer qu’une constance politique de chaque Français. Voici donc, pour 14 critères différents, les tableaux de contingence et d’AFC pour différentes catégorisations de l’enquête d’Opinionway.

Comme à mon habitude, je n’ai retenu que les 5 « principaux » candidats, les 5 autres ne cumulant qu 6% des votes. Donc dans tous les tableaux, vous trouverez les abréviations suivantes :

– FH = François Hollande
– NS = Nicolas Sarkozy
– MLP = Marine Le Pen
– JLM = Jean-Luc Mélenchon
– FB = François Bayrou
– AV = autres votes (autres candidats ou vote blanc ou nul)

1. SEXE

– H = Un homme
– F = Une femme

Il n’y a quasiment plus de différentiation sexuelle dans l’électorat, à part une très légère dominante masculine chez Jean-Luc Mélenchon et féminine chez François Hollande.

2. AGE

– 18-24 = 18-24 ans
– 25-34 = 25-34 ans
– 35-49 = 35-49 ans
– 50-59 = 50-59 ans
– 60+ = 60 ans et +

Il apparaît nettement que Nicolas Sarkozy a (ou plus exactement avait…) toujours les faveurs du 3ème âge, alors que Marine Le Pen séduit plutôt les 25 à 60 ans et Jean-Luc Mélenchon les 18-24 ans.

3. NIVEAU DE DIPLÔME

– SD = Sans Diplôme/BEPC/CAP/BEP
– Ba = Bac/Bac + 2
– B2 = Supérieur à Bac + 2

Marine Le Pen trouvait ses électeurs chez les moins diplômés, alors que François Hollande, Nicolas Sarkozy et François Bayrou se disputaient les plus diplômés.

4. CSP (Catégories socioprofessionnelles)

– AC = Artisans, commerçants, chefs d’entreprises
– CI = Cadres, professions intellectuelles supérieures
– PI = Professions intermédiaires
– Em = Employé(e)s
– Ou = Ouvriers/ouvrières

C’est sans appel : Marine Le Pen culminait chez les ouvriers, et Nicolas Sarkozy chez les artisans et entrepreneurs. Le nouveau Président de la République ne séduisait guère que les classes moyennes, autrement dit les « bobos ».

5. STATUT PROFESSIONNEL

In = Travaille à son compte
– CDI = Salarié(e) en CDI
– CDD = Salarié(e) en CDD
– Int = Salariés en intérim
– Ch = Chômeur/chômeuse
– LE = Lycéen(ne), étudiant(e)
– Re = Retraité(e)
– FF = Homme/femme au foyer

Là encore, peu de surprises. Marine Le Pen séduisait surtout les intérimaires très précaires, et Nicolas Sarkozy ceux qui travaillent à leur compte et les retraités.

6. EMPLOYEUR

– Pu = Salarié(e) du secteur public
– Pr = Salarié(e) du secteur privé

Schéma très classique : les employés du public sont plus à gauche et ceux du privé plus à droite.

7. STATUT MARITAL

– Ma = Marié(e) ou remarié(e)
– Pa = Pacsé(e)
– Con = Concubinage
– Di = Divorcé(e)
– Ve = Veuf/veuve

Ça commence à devenir intéressant, parce qu’on aborde là un sujet sociétal. Il n’est pas étonnant que Nicolas Sarkozy séduisait les veuves et les veufs puisque ce sont généralement des personnes âgées. Mais ce qui est surprenant, c’est que Marine Le Pen séduisait les concubins hors mariage, ce qui est d’ailleurs son cas personnel…

8. REVENUS MENSUELS DU FOYER

– -999 = Moins de 999 €/mois
– +1000 = de 1000 à 1999 €/mois
– +2000 = de 2000 à 3499 €/mois
– +3500 = 3500 €/mois et plus

Nicolas Sarkozy était manifestement le candidat « des riches », alors que Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen se disputaient les électeurs les plus modestes.

9. TYPE D’OCCUPATION DU LOGEMENT

– Pr = Propriétaire
– AP = Accédant à la propriété (emprunt en cours)
– HLM = Locataire HLM
– LPP = Locataire dans le parc privé
– LGr = Logé à titre gratuit

Même dichotomie : Nicolas Sarkozy était le candidat des propriétaires, alors que les locataires d’HLM se partageaient entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen.

10. INTÉRÊT POUR LA CAMPAGNE ÉLECTORALE

– In = Intéressé
– PI = Pas intéressé

Il est très étonnant de constater que les électeurs de Marine Le Pen étaient moins intéressés par la campagne électorale que ceux de François Hollande et Jean-Luc Mélenchon. A moins que ce désintérêt veuille dire « tous pourris » ?

11. ATTITUDE FACE A LA SOCIÉTÉ ACTUELLE

– Ra = Il faut la transformer radicalement
– Re = Il faut la réformer en profondeur
– Am = Il faut l’aménager sur quelques aspects
– Tel = Il faut la laisser telle qu’elle est

Les plus « radicaux » se retrouvent tout naturellement chez Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Ça leur fait au moins un point commun !

12. APPARTENANCE DE LA FRANCE A L’EUROPE

– BC = Une bonne chose
– MC = Une mauvaise chose
– Nini = Une chose ni bonne ni mauvaise

On retrouve évidemment les plus « européistes » chez les électeurs de Nicolas Sarkozy, François Bayrou et (dans une moindre mesure) François Hollande alors que Marine Le Pen séduit les « europhobes ». Entre ces deux extrêmes, le très radical Jean-Luc Mélenchon se situe entre les « ni ni » et les « europhobes ».

13. AVENIR DE LA FRANCE

– Ou = S’ouvrir
– Pr = Se protéger
– Nini = Ni l’un ni l’autre

Les électeurs de Marine Le Pen étaient évidemment les plus protectionnistes, aux antipodes de ceux de François Hollande.

14. SORTIE DE L’EURO ET RETOUR AU FRANC

– O = Favorable
– N = Opposé
– Ind = Indifférent

Seuls les électeurs de Marine Le Pen étaient radicalement pour un retour à une monnaie nationale. A l’autre bout du spectre, on retrouve le triplet François Hollande, Nicolas Sarkozy et François Bayrou, autrement dit… l’UMPS !

Évidemment, on peut interpréter tous ces tableaux différemment de moi. Mais ils ont au moins le mérite de mettre les Français face à une réalité qu’ils ont traduite eux-mêmes dans les urnes le 22 avril. Espérons que le nouveau Président de la République et le nouveau gouvernement en tirent eux aussi les leçons, et que l’UMP arrête de se voiler la face…

Djamila Gérard

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