« anéantir » : pas le meilleur Houellebecq

anéantir, le dernier roman de Michel Houellebecq. Le titre en rouge, pas de majuscule sur la couverture. La première surprise est le livre en tant qu’objet. Après avoir payé 26 €, on a entre les mains un vrai livre de 730 pages, pas un de ces objets éphémères que les maisons d’éditions ont l’habitude de nous refourguer. anéantir semble plus apte à subir le passage du temps. Une couverture en carton martelé, une belle reliure, un signet de tissu rouge, une police d’écriture – Garamond –agréable. Même si à la première lecture, les pages 719 à 720 se détachent.

Le héros de cet opus, Paul Raison, haut fonctionnaire au ministère de l’Économie et des Finances, est un peu moins un personnage houellebecquien que dans le reste de l’œuvre. Sa vie conjugale approche le néant, son père après un AVC est sur le même chemin. Prudence, l’épouse avec laquelle il n’a plus de contacts physiques, en apprenant la nouvelle exécute « de petits gestes circulaires de la main », « elle aurait mieux fait de lui montrer son cul, à la rigueur ses seins, c’est une erreur de croire que la dignité du chagrin est compromise par une sollicitation directement sexuelle, c’est souvent le contraire qui se produit ».

Paul Raison est proche de Bruno Juge, ministres des Finances qui hante Bercy comme Belphégor hantait Le Louvre. Bruno Juge offre quelques possibles ressemblances avec Bruno Le Maire, l’ectoplasmique ministre des Finances actuel. Cet homme grand (1,91 m) est décrit en grand homme. Il est engagé dans la campagne pour l’élection du successeur de Macron – jamais cité — en 2027.

L’AVC du père amène une réunion de ses proches dans la demeure familiale du Beaujolais entre Noël et le Jour de l’An. Il y a là, Cécile, la sœur de Paul, catholique fervente, et son mari Hervé, un Calaisien au chômage et ex-identitaire, Madeleine, compagne du père, et Aurélien, le frère de Paul et Cécile, un personnage transparent qui a épousé Indy, une journaliste a fortes capacités de nuisance – n’est-ce pas le cas de la majeure partie des membres de la profession ? – qui a eu un gamin au teint bien foncé par GPA en Californie et l’a prénommé Godefroy. Indy « non seulement c’était une rapace, mais elle appartient à une espèce de rapaces d’intelligence inférieure », une insupportable pétasse.

Rentré à Paris, Paul épaule Bruno Juge dans le lancement de la campagne présidentielle. Le ministre des Finances sera le numéro 2 de la course à l’échalote élyséenne. Le numéro un est Sarfati, un guignol à la Hanouna. Le but est que Sarfati après un mandat laisse la place au Président actuel qui termine son second quinquennat. Macron envisage ainsi de baiser les institutions comme Poutine le fit avec Medvenev. Solène Signal s’occupe de l’entraînement des candidats. Elle se charge de Sarfati et a délégué le travail avec Bruno Juge (qui épaulera Sarfati s’il est victorieux) à une de ses jeunes collaboratrices, Raksaneh. Celle-ci redonne un peu de vigueur à un ministre aussi exubérant qu’un janséniste moribond. Il chante L’aigle noir et déclame des passages d’Horace de Corneille et la saute.

Quelques passages très houellebecquiens mais le souffle n’est pas là.

Houellebecq dit que « Contrairement à ce que prétend une formule célèbre je pense que c’est avec les bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature. »

Il démontre surtout que Gide avait raison : c’est avec les beaux sentiment qu’on fait de la mauvaise littérature.

Non qu’anéantir soit un roman franchement médiocre, mais il est très en-deçà des précédents. On a l’impression que Houellebecq meuble un bâtiment trop grand pour lui avec un peu de terrorisme (un thriller inabouti, possiblement résolu à bas bruit, hante les 730 pages), un sentiment de proximité avec le christianisme, une critique des Ehpad, un remerciement à certains médecins encore un peu humains – la pandémie nous a surtout appris qu’ils étaient une caste aussi néfaste que les juges, les journalistes et les politiciens. Et beaucoup de rêves que Houellebec dit être les siens. Son personnage principal semble atteint de narcolepsie. Il s’enfonce facilement dans les songes. Ces rêves n’apportent rien sinon peut-être aux adeptes du décodage de la vie onirique de l’auteur qui s’amuseront à les interpréter.

Les propos autrefois percutants de l’auteur des Particules élémentaires, de La carte et le territoire, de Soumission ressemblent souvent à des banalités sur la presse mainstream, sur les bougies et les nounours après un attentat, sur le rôle de l’immigration, sur les écologistes – « des imbéciles dangereux », sur la vie et son impermanence, sur la comédie humaine, sur la mort « néant radical et définitif »…

Houellebecq a abandonné son ironie, son pessimisme sarcastique pour un engourdissement de vieux plantigrade en hibernation. On y baise un peu moins. Dans cet hôtel Ibis où dînent seuls, chacun à leur table, un VRP et une commerciale, on en reste là. Pas de braises. « Fugitivement, il se demanda si ces gens qui passaient leur vie sur les routes, à la poursuite d’un improbable idéal de fidélisation de la clientèle, qui dormaient dans des chambres Mercure ou Ibis Styles, avaient parfois des aventures d’une nuit, s’ils connaissaient des étreintes fougueuses à l’occasion d’une soirée d’étape. Probablement pas, se dit-il après réflexion. »

Lorsque Paul veut voir si sa machine sexuelle fonctionne toujours après dix ans de repos forcé, l’escort girl qu’il choisit se révèle être sa nièce, Anne-Lise, une des deux filles de Cécile et Hervé. Ailleurs dans anéantir, la pratique se fait en chambre : missionnaire, levrette et pipe… par amour.

Paul Raison désire demeurer dans l’ignorance des choses et des êtres, il ne questionne pas le monde, il regrette parfois de ne pas s’y intéresser, mais en reste à ce constat – « Il aurait aimé être capable de faire son marché, s’y connaître suffisamment pour choisir ses légumes et ses fruits (…) maintenant c’était trop tard. » Il déplore aussi en lui une absence de souvenirs, son passé ne paraît avoir que très fugacement avoir eu lieu. Il est l’incuriosité fait homme. À moins que ce soit comme dit Prudence d’elle et son mari après qu’ils se sont retrouvés charnellement, qu’ils traversent la réalité « avec une incompréhension effrayée ».

Où est la vision désenchantée et corrosive houellebecquienne ?

Les deux tiers du roman sont parcourus de cette mélancolie un peu insipide. Le récit sort de sa torpeur à partir de la cinquième partie aux alentours de la 500e page.

Édouard, le père, est enlevé de l’établissement hospitalier dans lequel un fonctionnaire au cerveau greffé sur un tableau Excel le transformait en légume pourrissant et installé dans la demeure familiale du Beaujolais. Aurélien révèle l’opération à la toxique Indy qui en fait un article particulièrement vipérin. Aurélien se suicide. « Il y a des gens qui s’accrochent et d’autres non. » Faible constat.

Et Paul Raison apprend qu’il est atteint d’un cancer de la bouche. Nous suivons pas à pas la marche de Paul vers son néant. Ces pages d’anéantir me rappellent Mars de Fritz Zorn (livre acheté le 31 mai 1980) dont l’auteur décrit son cancer né de la névrose, elles ramènent aussi à Freud mort d’un cancer du maxillaire et à mon grand-père qui survécut à ce même cancer.

Certes deux cents bonnes pages de Houellebecq valent mieux que les dizaines de volumes écrits à la musique d’ascenseur par Musso et C°.

Houellebecq est un des deux ou trois grands romanciers français vivant – avec Pascal Quignard et Richard Millet ? – mais anéantir ne m’a pas convaincu.

Parallèlement à ce roman, j’ai lu l’essai de Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux.

Peut-être le meilleur Houellebecq du moment.

Marcus Graven

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12 Commentaires

  1. Critique très consistante et passionnante ! Le parallèle de fin qui ouvre sur d’autres découvertes et lectures . Je trouve de plus en plus d’articles passionnants et recherchés sur votre site. merci à vous .

  2. Dans ses bouquins, d’habitude, environ la moitié des pages auraient pu être écrites par Marie Minelli ou Marlène des-triches-la-constipée, mais pas cette fois ci. Avec « la carte et le territoire », ça avait donné un Goncourt, mais en ces moments, Marlène était trop occupée pour écrire 360 pages ; affairée qu’elle était à sucer moussah-dar-el-poussah-malin.
    Globalement agréable à lire quand même ! On en veut encore.

  3. déconstruire n’est donc plus suffisant ! anéantir s’impose!
    moralité, résisteZ et alleZ voter

  4. Merci pour cette critique sans complaisance, mais respectueuse de l’auteur.
    Merci aussi pour compter Pascal Quignard et Richard Millet parmi les grands romanciers français vivant. J’aurais ajouté Pierre Michon.

  5. J’ignorai qu’il y ait eu du « meilleur » quelque part chez Houellebecq…
    « Les particules élémentaires » m’étaient déjà tombées des mains. Je ne comprendrais jamais comment ce laïus put être un succès
    Ce type s’est fait une « réputation » dans les milieux dits « islamophobes » avec sa sentence particulièrement stupide: »L’islam est la religion la plus con du monde »… Ce qui cumule une faute d’accord, une entorse sémantique et l’emploi d’un qualificatif vulgaire. Cela fgaity beaucouop pour un « écrivain »
    On l’avait retrouvé, encore plus ridicule, dans « Sérotonine » traitant Dieu d’usurpateur
    https://www.medias-presse.info/lusurpateur-houellebecq-et-son-serotonine/103193/
    Aujourd’hui Marcvus Graven découvrait-il que Houllebecq, finalement, est un usurpateur de la littérature?

  6. Effectivement certainement pas le meilleur Houellebecq, 300 pages de moins à cet ouvrage l’aurait amélioré, c’est surtout Mme Le Maire qu’on reconnait dans cet ouvrage, mais peut on considérer comme un progrès chez cet auteur qu’il faille attendre la 300 ème page pour avoir droit à une description de fellation? Je l’ai trouvé très pénible à lire et il n’est pas fait pour remonter le moral avis aux amateurs; Je trouve aussi que sa comparaison entre Zemmour et Marchais est vraiment gratuite et fausse, et politiquement les fréquentations de Houellebecque avec des proches du pouvoir ne l’ont pas inspiré et lui ont fait perdre le peu d’ironie qu’il possédait, a moins que ce soit l’alcool ou l’argent.

    • L’amant torride à certainement perdu de sa superbe. C’est normal, les années ont passé depuis « la carte et le territoire » et désormais l’ivresse du désir s’ancre plus aisément dans la tête que dans un membre vieillissant en état de faiblesse.
      Votre critique motive ma curiosité…

  7. Pour résumer : LE PLUS IMPORTANT, à mon humble avis, c’est que TOUS les VRAIS patriotes demandent à ce que Marine se désiste et fasse voter ses partisans pour Eric Zemmour : Car si elle est trop avide de pouvoir et vaniteuse au point de ne pas le faire; et comme elle ne « passera » JAMAIS, elle aura la responsabilité de la réélection de macron ou d’une autre crapule politique dans le genre de celui-ci!
    https://drive.google.com/file/d/1_bQCWFVobo9RYpLLSTv52KSsx_WQ8y13/view?usp=sharing

    • On peut le regretter mais il n’est pas évident que tous les électeurs de Marine se reporteraient sur Zemmour. Encore faut-il qu’il ait les 500 parrainages.

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