Apocalypse Now : mourir debout, ou disparaître sans combattre ?

Publié le 11 septembre 2019 - par - 1 191 vues
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Je suis allé voir Apocalypse Now.

Revoir bien sûr, pour découvrir la version « la plus complète ». Avec cette séquence coupée lors de la sortie en 79, d’une famille de Français restée dans sa plantation car « c’est chez nous, nous n’avons nulle part où aller ». Le capitaine Willard, expliquant qu’il est revenu aux États-Unis seulement pour divorcer, étranger là-bas… se voit répliquer « ah, vous êtes comme nous alors ! ». De ces mots simples qui sonnent comme une gifle, évidents : « alors vous allez mourir vous aussi ».

Car ces Français-là savent qu’ils vont mourir ; plusieurs sont tombés pour résister à plus de 50 assaillants… l’enfant qui apprend péniblement l’Albatros, sera tué. L’horreur.

Le colonel Kurtz et le Français Hubert de Marais, père de famille et chef de clan, partagent une conviction : avec quelques-uns comme eux, la guerre aurait été changée. Celle d’Indochine, celle du Vietnam. Chacun d’eux l’a démontré : de Marais en repoussant les attaquants, Kurtz en tuant des traîtres Sud-Vietnamiens bien choisis. Pourtant tous deux sont rejetés, décriés, condamnés par « les leurs », leurs pensées et leurs actions sont travesties. Hubris de leur volonté, ou clairvoyance d’un combattant ?

L’empire de Rome est mort de sa démographie, dit-on. Alors qu’il avait abrité plus de 100 millions d’habitants, il n’en avait plus qu’environ la moitié quand ses frontières ont été passées en masse.

Il restait toutefois la référence jusque vers 800, quand Charlemagne créera un nouvel « Occident » alors que la langue gauloise s’éteignait dans les campagnes.

Fin des différences juridiques entre Romains et non-Romains (empereurs étrangers notamment), abandon de la religion païenne, séparation des familles, absence de mobilité des légions en position défensives d’attente le long du Limes, épidémies, remise en cause du courage physique et du risque, tourments politiques et suspicion… les prémices de la chute de Rome, le délitement de ses références communes, étaient bien présentes avant les funestes IVe  puis Ve siècles qui le virent s’engloutir et disparaître.

Ce ne fut pas sans quelques Kurtz, tel l’extraordinaire moine-empereur Julien, dernier vainqueur des Germains qui mourut après 20 mois de règne, épuisé d’une lutte incessante contre un ennemi surtout intérieur, percé d’une lance peut-être romaine.

Qu’en retenir ? Les défenseurs ne sont pas écoutés, ou beaucoup trop tard. Ils sont mis à l’index car leur clairvoyance aux événements à venir est insupportable car elle décrit l’horreur qui vient. Mettre le doigt là où cela fait mal. Adulte face au réel.

Alors : mourir debout, ou disparaître sans combattre ?

Ce dilemme n’est pas nouveau. Pendant ce voyage d’Apocalypse Now, j’ai pensé à ces Juifs de Treblinka. Morts-vivants. Luttant chaque jour, chaque heure, chaque instant, pour vivre un jour, une heure, un instant de plus.

S’organisant, prenant les armes, tuant leurs bourreaux et s’évadant en 1943. Seul camp à réussir une révolte, pour cela démantelé par les nazis. Ils devaient être un peu des Kurtz. Ou des Julien. Ou des de Marais.

Moi, qui suis-je ?

John Vallès

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