Après les attentats de Charlie, les digues vont sauter

Publié le 12 juin 2015 - par - 294 vues
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TCHODjihadistesRéinsérésVallBDLe 7 janvier 2015 a agi comme un révélateur des profondes divisions qui affectent la société française. Le pays est coupé en plusieurs sous-ensembles « ethnico-religieux » (pour parler vite) qui partagent le minimum « vital » quotidien, mais pas toutes les valeurs qui fondent l’appartenance à un pays, à une nation.

Les assassinats de janvier sont venus s’ajouter à la kyrielle des attentats de toute nature qui ont commencé à installer à partir des années 1970  un climat de terreur et de défiance sur le sol européen.

Le 11 septembre 2001, Al Quaida a mené une attaque de grande envergure contre le symbole de la domination occidentale sur la planète. Bien plus qu’une mise en cause de l’impérialisme américain, c’était un message « civilisationnel », une confirmation en miroir des écrits de Samuel Huntington sur le choc des civilisations qui indiquaient que les prochains affrontements seraient plus d’ordre religieux qu’économique ou idéologique. Tout l’Occident a été affecté par la destruction du World Trade Center et ses 3000 victimes.

Les assassinats du 7 janvier 2015 ont été une attaque contre la liberté d’expression, la liberté tout court et les valeurs européennes au travers des libertés françaises et de l’héritage des Lumières. C’est pourquoi ces attentats ont déclenché une vague de protestation sans précédent dans le monde, que les attentats (ô combien meurtriers) perpétrés à Madrid, Boston, Londres, etc., n’avaient jamais encore déclenché. L’attentat de Copenhague n’a pas suscité grande réaction et l’assassin (Algérien né au Danemark) a été accompagné par plus de 500 sympathisants au cimetière ! La France reste dans bien des contrées le symbole de la liberté, notamment de penser.

Si la France républicaine et laïque s’est réveillée, elle qui somnolait depuis des décennies, les assassins ont néanmoins partiellement atteint leur but : faire peur, dissuader, et ce de manière permanente, et ils ont trouvé un écho dans une partie de la population qui n’a pas manifesté. Comme le dit un ami Algérien : « En ne participant pas à la protestation, nous avons loupé une belle occasion d’isoler les extrémistes et de montrer notre attachement au pays qui nous a accueillis, car nous avons fui la situation délétère de nos pays d’origine, notamment l’islamisme, l’archaïsme, la corruption, le manque d’avenir. Certains ont peut-être craint des représailles car les assassins se réclamaient de notre culture, mais beaucoup étaient et sont encore dans une attitude ambivalente : ils réprouvent les actes barbares des Kelkal, Nemmouche, Merah, Kouachi, Koulibaly, etc., mais l’idée que les victimes auraient bien mérité leur sort tiraille certains esprits. On avait vu cela en 2001 lorsque Ben Laden était devenu le héros de certains jeunes des cités. »

À terme, il est à craindre que « Charlie Hebdo » ne se relèvera pas de ce coup mortel. Luz a recyclé son crayon, d’autres dessinateurs le suivront.

Les seuls qui résistent encore sont les écrivains de toutes origines, qui osent écrire pour nous mettre en garde.

Aujourd’hui une menace diffuse a envahi l’espace public et l’espace médiatique. Tout regard critique, moqueur, satyrique sur l’islam ou les sociétés « musulmanes », voire toute analyse argumentée dans une publication ou dans une conversation privée sera désormais susceptible de provoquer une menace de mort, voire d’entraîner une vengeance effective.

Beaucoup de gens s’habituent à cette situation. Des gens qui habitent à quelques centaines de mètres des lieux où ont eu lieu des crimes (à Villejuif, Montrouge, Paris, Vincennes…) en parlent de manière désabusée, comme si cela était dans l’ordre des choses. On s’habitue à voir les soldats veiller devant les écoles, les lieux religieux, dans les gares. On considère comme normal d’avoir à protéger les journalistes, comme si nous étions au Mexique ou au Pakistan ! Bref, tout cela fait maintenant partie du « paysage », comme la crise, les inégalités sociales ou la pollution.

Des signes avant-coureurs (attentats sur des marchés et contre des policiers en décembre 2014) n’avaient pas été pris au sérieux par les pouvoirs publics ni les commentateurs, alors que bien des citoyens « normaux » les avaient interprétés comme tels, à la veille du Noël chrétien.

Le sursaut du 11 janvier a déclenché un mouvement contraire parmi ceux qui n’ont pas manifesté. Les « Je ne suis pas Charlie » ont pris position plus ou moins violemment, et depuis on constate une multiplication des barbus et des femmes voilées dans l’espace public ainsi que l’apparition de burquas intégrales dans plusieurs villes qui en étaient jusqu’à présent préservées. Le signal est clair : « Nous ne nous intégrerons pas » et toute personne qui nous blâmera sera considérée au minimum comme islamophobe. Le résultat : une mutuelle exaspération monte dans l’espace public.

Les militaires assassinés par Merah ou les policiers assassinés par les Kouachi/Koulibaly (etc.) l’ont été parce qu’ils étaient explicitement des Juifs, des « traîtres » et des « Français ». C’est avec ces deux derniers qualificatifs qu’un couple d’intégristes a récemment menacé une jeune Maghrébine parce qu’elle allait tête découverte. Les convertis ne sont pas les moins acharnés (certains partent même pour la Syrie).

Le message a été reçu. Au niveau culturel, ce fut la déprogrammation d’une exposition au musée de Caen, puis le refus de programmation du beau film « Timbuktu ». Aujourd’hui, 60 salles de cinéma déprogramment « Un Français », un film qui montre l’évolution d’un skinhead vers le pacifisme (preuve que tout est pris au premier degré, sans distance, par ceux qui menacent…). Un jeune de Saint-Maur est menacé de mort pour avoir écrit sur « Charlie Hebdo » dans le journal de son lycée. Les journalistes de «  Marianne » sont menacés de mort pour l’enquête qu’ils ont publiée sur les complices de l’islamisme. Pour le baccalauréat on est maintenant prié d’éviter les sujets sur l’islam. Florian Philippot (on peut ne pas partager ses positions) est menacé parce qu’il a souligné le lien entre le terrorisme et le Qatar. Et cela va s’amplifier. L’apparition de milices comme celles des gardiens des bonnes mœurs en Iran est à craindre. Le procès actuel du groupe terroriste Forzane Alizza indique bien la tendance de ces groupes à se structurer autour d’un soi-disant gourou. L’armement dont ils disposent est considérable et les listes qu’ils dressent des cibles parlent d’elles-mêmes : il s’agit d’éliminer des juges, des juifs et d’autres au prétexte de « combattre l’islamophobie et de défendre la femme musulmane » ! En Belgique deux nouvelles cellules islamistes ont été démantelées. En 2014 c’est la triste réalité en Europe. Le débat d’idée est remplacé par les menaces de mort. Mais les menaces ne viennent pas que de ce côté : l’ancien député communiste Jean-Claude Lefort est menacé d’ “une balle dans la tête” par un ministre isréalien pour son combat pour les Palestiniens.

Le renseignements généraux ont déjoué certainement beaucoup plus d’attentats que la presse ne l’a dit. Ceci afin de ne pas affoler la population. Quant à la police, elle considère que ce n’est pas à elle de régler seule ces problèmes, et elle n’intervient qu’en cas de danger avéré… ou de crime commis. Instruits par l’émeute de Chanteloup-les-Vignes, les policiers s’abstiennent, et les belphégors et leur mentors ont parfaitement compris qu’ils avaient maintenant le champ libre. Les digues vont sauter. De même, les instituteurs et professeurs considèrent que ce n’est pas à eux de subir tout le poids de la mise en œuvre et du respect de la laïcité, et on les comprend. Les difficultés qu’ils rencontrent avec les élèves issus de l’immigration sont connues.

Au plan international, tout cela ne suscite qu’une relative indifférence, même si la courageuse Malala a obtenu le prix Nobel (ses agresseurs, condamnés à de lourdes peines de prison viennent d’être relâchés discrètement). Menacée de mort, Taslima Nasreen vient de quitter son pays, et Salman Rushdie est toujours contraint de se cacher. Le massacre des chrétiens d’Egypte et du Moyen-Orient ne donne pas lieu à des manifestations de protestation de masse. Le pape s’inquiète et prononce de fortes paroles qui restent sans effet. Une seule manifestation a eu lieu à Paris contre le massacre de Kobané, à laquelle quasiment aucun représentant de l’immigration africaine n’a pris part, excepté quelques Kabyles et quelques Sub-Sahariens très isolés. Quant aux personnes issues des pays asiatiques, elles se tiennent prudemment en retrait de toute prise de position, considérant que tout cela est un problème « entre Français et Arabes ». En Afrique, Boko Haram se conduit comme Daesh (meurtres, décapitations, viols, enlèvement et vente de femmes, destruction des villages….), sans que cela soulève autre chose que de l’indignation. Cette menace extérieure s’ajoute à la menace intérieure.

Si la manifestation monstre du 11 janvier 2015 a permis le réveil d’une partie du peuple, et a rendu visibles des intellectuels dits « arabo-musulmans » dans les médias, ce processus a des limites : ces auteurs sont essentiellement écoutés par les non-musulmans. C’est plutôt Tariq Ramadan qui a l’oreille des jeunes des « quartiers », de la Ligue musulmane du Nord, ou de la Ligue musulmane d’Auvergne pour ne citer que deux de ces organisations qui noyautent les régions. Quant aux Frères musulmans installés dans l’hexagone, ils attendent patiemment le moment d’affirmer leurs revendications réactionnaires.

A la gauche de la social-démocratie on considère que la question est seulement sociale et peut être réglée par un investissement colossal dans les « banlieues ». C’est sans aucun doute indispensable, mais cela sera insuffisant. L’exemple des pays scandinaves, où les conditions matérielles des migrants sont bien meilleures, le prouve : ces pays n’échappent ni au malaise ni aux menaces.

Il est clair que sans un réveil de la société tout entière, cette situation ne peut déboucher que sur un véritable apartheid informel, dont on voit d’ailleurs les prémices dans certaines villes (habitat, école, marchés, commerces, enfermement dans une origine…). La manifestation des Marocaines de Montpellier est à ce titre intéressante : leur revendication de mixité est juste sur le fond, mais leur façon de défiler affublées en « poupées russes », sans hommes dans le cortège a certainement dû faire l’effet contraire parmi la population. On ne peut réclamer l’intégration et envoyer le signal de la différence radicale simultanément.

Il est temps de relire le « Traité sur la Tolérance », notamment ces paragraphes dans lesquels Voltaire dénonce les exactions auxquelles catholiques et protestants se sont livrés jusqu’à la Révolution française. Des exactions en tous points similaires à celles qui ont cours du Nigéria à l’Afghanistan, et que personne ne veut voir se reproduire en Europe.

Tecumseh

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