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Vingt ans de prison pour le tortionnaire de Chahrazad

Au cours du procès qui se tenait à la Cour d’Assises de Bobigny, Chahrazad, n’a pas reçu les explications qu’elle attendait de son tortionnaire. Ce jeune Franco-Pakistanais de 28 ans, Amer Butt, qui l’a transformée en torche vivante, ce 13 novembre 2005, affirme qu’il « vient d’un pays où il y a des traditions, mais qu’il n’est pas un monstre ». Que veut-il dire par là ?
Certes, à plusieurs reprises au cours du procès, il s’est excusé. Mais il a démontré à travers ses déclarations qu’il était incapable de remettre en question ce qui l’avait conduit à ce geste de barbarie. Le père d’Amer lui-même n’a pas su assumer sa part de responsabilité dans l’éducation qu’il a donnée à son fils ni incriminer l’influence de traditions d’un autre âge (« il a fait une grosse bêtise» dit-il en forme de commentaire).
Classé dans la rubrique « faits divers », cet acte de barbarie, y restera faute de pouvoir démêler la dimension individuelle de l’agression du contexte de violence à l’égard des femmes qui caractérise certaines sociétés. Les relations complexes au sein des familles – mariages arrangés, mariages polygames, statut des femmes stériles, destin des filles – sont autant de points d’interrogation dans une histoire marquée pas les demi-confidences des protagonistes du drame.

Il faut au moins espérer que le cri de Chahrazad, à l’énoncé du verdict (« C’est un bon exemple pour toutes les femmes victimes »), sera entendu par ceux qui au nom du relativisme culturel se refusent à remettre en cause les aspects les plus rétrogrades des traditions et des religions. Aujourd’hui vice présidente du l’association Ni Putes Ni Soumises, qui a porté son affaire sur la place publique et l’a soutenue au cours de ces années de souffrance, Chahrazad fait front avec la force du désespoir.
Les analogies sont grandes avec le procès des assassins de Sohane Benziane, morte brûlée vive à Vitry sur Seine, le 4 octobre 2002 pour avoir refusé de se soumettre au diktat d’un petit caïd de banlieue. Mais les différences le sont tout autant.
Le principal point commun c’est le feu.
Le feu, parce qu’il a la capacité de détruire la beauté et le corps de celle qui ose résister. Le feu, celui-là même qui brûlait les sorcières. Le feu qui met en scène sous les yeux de tous le supplice de celle qui est devenue haïssable simplement parce qu’elle n’accepte pas le cadre imposé où elle doit demeurer. Sorte d’autodafé réinventé par un individu d’aujourd’hui sans que la société dans laquelle il vit, la société française, ne le lui en ait apparemment donné l’autorisation.
Le tortionnaire de Chahrazad, Amer Butt, se situe entre deux mondes. Celui des traditions, qui fait de l’homme le sujet par excellence, et celui d’une société moderne qui affiche la liberté et l’égalité entre les sexes. Au moment ou survient un conflit c’est le premier monde qui reprend la main.
Sinon comment expliquer cette façon atroce de régler ses comptes qui soudain émerge de l’inconscient de cet homme ? Quelles images, quels souvenirs ont alimenté l’imaginaire de ce garçon ? D’où vient ce plongeon dans le passé ? Que connaît-il de ce qui se passe encore ailleurs, dans son propre pays au Pakistan, ce pays où il a spontanément pris la fuite ? A-t-il lui-même su qu’en France aussi une jeune fille Sohane avait été brûlée vive ? Que sait-il des crimes d’honneur – en fait des crimes d’horreur – à l’encontre de celles qui ne veulent pas se soumettre aux lois de la société traditionnelle et de la religion ?
L’assassin de Sohane, Jamal Derrrar, quant à lui, vit dans un seul monde, celui des « cités sensibles », en France. Mais un monde en cours de régression vers l’autre, vers les traditions. Autre différence avec le drame de Sohane : il n’y avait pas d’ « histoire d’amour » entre la jeune fille et son assassin, malgré ce que celui-ci a tenté de faire croire et que la presse répète régulièrement.
Jamal avait interdit à Sohane de circuler sur « son « territoire » pour se venger d’une embrouille qui l’avait opposé à l’ami de Sohane. C’est à une véritable punition qu’est condamnée Sohane et à laquelle doivent assister ses copines dans un sordide local à poubelles tandis que dehors les garçons de la bande à Jamal Derrar font le gué. L’un d’entre eux tient la porte. C’est d’une action collective des garçons contre les filles dont s’agit ici.
Au centre de ces deux affaires : une blessure d’amour propre infligée par des jeunes filles à des garçons choyés par leur milieu familial et qui ne supportent pas la contradiction. Dans les deux cas : ces garçons n’assument pas leur geste et disent contre toute évidence avoir voulu mourir. Dans les deux cas plutôt que de porter secours à la victime qui hurle de douleur sous leurs yeux, ils choisissent de s’enfuir.
La question qui se pose est de savoir comment faire en sorte que ces images d’horreur ne viennent pas de nouveau alimenter le subconscient des ces jeunes au détriment des filles et que cesse la régression ?
Lors du procès de Sohane, la Ligue du Droit International des femmes et la Ligue du doit des femmes, à la demande de la famille de Sohane, s’étaient constituées partie civile en tant qu’association féministe. Elles avaient obtenu que pour la première fois en France un tel acte de torture et de barbarie soit reconnu comme une agression de caractère sexiste, la justice rejoignant ainsi ce qu’avait dit le père de Sohane « elle est morte parce que c’était une fille ! ».
La solution ne peut venir que du refus de la banalisation des ces actes qui ne sauraient être considérés comme des faits divers mais bien comme des faits de société qui demandent des réponses politiques s’ajoutant à l’action en justice.
Annie Sugier




Sports au féminin dans les banlieues : l'échec ?

Dix ans après les Assises nationales femmes et sport

La première épreuve ce fût de réussir à trouver « l’Espace de la Fraternité » à Aubervilliers » au petit jour, sous une pluie fine, dans une rue encore dégoulinante de neige fondue. Vu de l’intérieur le lieu est impressionnant, une sorte de grand cirque d’hiver… La salle a mis du temps à se remplir, elle ne l’a jamais été complètement, quelque 150 personnes se sont déplacées– public mixte hommes femmes. Comme l’a fait remarquer un intervenant : « c’est bien ! En général quand parle du sport au féminin, il n’y pas beaucoup d’hommes que ça intéresse ». La deuxième épreuve ce fût le droit d’entrée. Pour « les associations, fédérations, institutions et collectivités non adhérentes » il était de 70 euros ! Troisième couac Fadela Amara, annoncée dans le programme (« sous réserve » …) n’est pas venue.
La journée était organisée par l’Agence pour l’Education par le sport ( APELS), structure militante créée en 1996 « pour favoriser et développer l’éducation et l’insertion des personnes par le biais du sport et des activité physiques » (1). Une occasion unique d’en savoir plus sur les progrès accomplis depuis les fameuses « Assises Nationales Femmes et Sport » (2) organisées en mai 1999 – au tournant siècle – par Marie-Georges Buffet, alors ministre des Sport. Dix ans plus tard, qu’en était-il des recommandations du groupe « Femmes, sport et insertion » ? Et qu’a-t-on entendu du cri d’alarme lancé par Brigitte Deydier, vice présidente de la fédération française de judo lors de la publication, il y a déjà cinq ans, du rapport (3) dont elle avait assuré le pilotage sur la pratique sportive des jeunes filles et des femmes dans les quartiers sensibles( « Le monde du sport ne peut pas assister sans réagir à la lente exclusion des filles dans certains quartiers » ) (4) ?

Le but de la conférence était de dresser un état des lieux des situations dans les différents quartiers, de faire se rencontrer les chercheurs, acteurs de terrain, dirigeants, éducateurs, responsables institutionnels et étudiants, grands témoins pour partager leur réflexion et leur expérience. Il s’agissait de cerner les freins au développement de la pratique sportive féminine dans les banlieues et de formuler des recommandations permettant de la favoriser.

Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes

D’entrée de jeu il faut dire que – quel que soit le sexe – le constat n’est pas brillant. Selon les chiffres cités par Dominique Dubois, directeur général de l’ACSE ( Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances), il y a trois fois moins de licenciés dans les quartiers que sur le plan national (10% contre 25-30%) mais le niveau est encore plus bas pour les filles alors que celles-ci sont meilleures que les garçons quand il s’agit des études (la répartition est de 1/4 de filles parmi ces licenciés dans les quartiers contre 1/3 au niveau national).
A quoi ont servi dix ans de conférences, de programmes, d’actions de toute sorte ?
Dominique Charrier, économiste à l’université d’Orsay répond : « C’est vrai, fondamentalement la situation n’a pas évolué mais il y a tout de même des effets certains, d’abord une valorisation de la problématique. Dans le milieu universitaire on est tous confrontés à une sorte d’échelle implicite de prestige associée aux sujets traités, or le thème filles/sport/ quartiers sensibles était au niveau le plus bas ! Maintenant nous bénéficions d’une meilleure visibilité. Ensuite la prise de conscience est bien là et des innovations locales essayent de résister aux réflexes de repli communautaire » ajoutant « Les communes, c’est vrai sont en grande difficulté avec les gars d’un côté et les filles de l’autre ».
Gilles Vieille-Marchiset, sociologue à l’université de Franche-Comté souligne le manque de données au niveau national ce qui rend d’autant plus intéressante l’enquête faite réalisée sur ce territoire et présentée par Anne Tatu-Colasseau, doctorante en sociologie de cette même université. L’enquête montre, pour la classe d’âge retenue (18-25 ans), « la place ambivalente du sport dans l’évolution des positions hommes/femmes et la permanence des distributions inégalitaires dans l’espace public (hommes) et l’espace privé (femmes) ». De même l’utilisation du temps libre ne bénéficie pas de la même manière aux deux sexes : pour les femmes il se caractérise par « restriction et enfermement ». Le sport « accentue ces inégalités ». Tout de même, un élément positif « ponctuellement le sport est aussi l’occasion de stratégies d’émancipation individuelles ». Autre enseignement, « l’absence totale de mixité et l’encadrement des jeunes filles par la gente masculine (« les loisirs c’est avec mes frères » selon 17% des jeunes filles ; les garçons disent à environ 5% « je la sors »). Conclusion « les loisirs ont tendance à renforcer les étiquettes sexuées ».
Les différents intervenants insistent sur les difficultés particulières rencontrées par les femmes : résistances du mouvement sportif, problèmes d’accessibilité des équipements, freins économiques, disponibilité, etc. Gilles Vieille-Marchiset sera l’un des seuls à dire clairement que « l’essentiel ce sont surtout les freins culturels car le sport touche au corps », alors que d’autres intervenants affirment que les freins économiques sont premiers. Les logiques d’exclusion sont bien toujours présentes. Il pointe « les responsabilités des politiques publiques qui jusqu’en 2000/2002 ont favorisé les pratiques masculines » mais souligne aussi que les femmes « acceptent cette marginalisation ».
Je suis à la fois frappée par la multiplicité des études de cas qui nous sont exposés et en même temps frustrée par un sentiment d’actions trop éclatées qui hésitent entre deux cibles : d’une part les femmes de tous âges et d’autre part les jeunes filles des Lycées et collèges où, comme le soulignait une femme professeur dans la salle, il y a cette mixité et l’on peut articuler l’action avec l’appui du professeur.
En d’autres termes, est-on dans l’action sociale visant à faire que les femmes reprennent confiance en elles, n’aient pas honte de leur corps, trouvent une forme de bien-être, ou est-on dans la recherche de la meilleure façon de motiver les jeunes filles pour qu’elles osent se lancer dans la compétition sportive dès leur plus jeune âge ? Les intervenants doivent-ils être d’abord des animateurs polyvalents ou des techniciens du sport ?

Moments rafraichissants

Heureusement il y en a eu.
D’abord quand Cécile Ottogalli-Mazzacavallo, jeune historienne de l’université Claude Bernard de Lyon, dresse un tableau de la lutte sociale et culturelle qu’a représenté l’irruption des femmes dans le monde su sport « c’est l’histoire d’une autonomisation » dira-t-elle. Ajoutant que les obstacles auxquels se heurtèrent les pionnières issues de la bourgeoisie sont les mêmes que ceux auxquels se heurtent aujourd’hui des jeunes filles des milieux populaires. On retrouve aussi dans le passé les tenants des deux approches des pratiques sportives, ceux qui voulaient des pratiques spécifiques et ceux comme la française Alice Milliat qui voulaient que les femmes puissent accéder à des pratiques similaires à celles des hommes. C’est Alice Milliat qui eut gain de cause ! L’intervenante rappelle les pressions morales dont furent l’objet les sportives, pressions morales (parce qu’elles se « dénudaient »), médicales (parce qu’elles « mettaient en danger leur capacité à procréer ») et esthétiques (parce qu’une « musculation visible gâchait la beauté »). Le problème étant in fine pour la société « l’angoisse de la confusion des sexes ».
Un bon début : Carine Bloch intervient au nom de la LICRA qui s’intéresse à la question du sport depuis 1998. Une enquête réalisée sur 589 communes fait apparaître que dans 25% des cas sont cités les freins à la pratique sportive de filles. C’est ce qui décide la LICRA à mettre cette question en exergue « mais cela n’intéresse pas les médias ». Les freins sont « le manque de valorisation, de réussite, de revenu, les freins culturels et cultuels, les problèmes de sécurité ».
Il ne faut désespérer de rien pas mêmes des rédactions de journalistes sportifs : Bénédicte Mathieu, qui fût pendant douze ans au service des sports au journal le Monde, raconte comment elle a vu ce milieu évoluer et se féminiser. Mais elle souligne que le levier économique reste essentiel.
La plus belle aventure c’est celle de la jeune boxeuse Sarah Ourahmoune et de Saïd Bennajem –le créateur de l’association qui a lancé cette aventure – et qui vient rejoindre Sarah à la tribune. Il raconte que le club d’Aubervilliers a été un des premiers à introduire la boxe pour les filles ce qui lui a permis de multiplier par trois les titres obtenus en dix ans. « Les filles ne s’entrainent pas à part. Le regard des hommes sur elles a changé, ils les respectent ». C’est bien la preuve que les filles représentent un véritable gisement de médailles.
Jusqu’où aller dans le sens de la demande des femmes ?
Face au désintérêt des fédérations, voire au détournement de subventions destinées aux activités sportives pour les filles (ce qui fût dénoncé par divers orateurs), la réponse des intervenants m’a semblé être de chercher à se rapprocher de la demande des femmes plutôt que d’attaquer de front le mouvement sportif pour le forcer à donner sa véritable place aux femmes dans le sport de compétition.
Approche qui ne peut conduire qu’à des résultats superficiels car la demande des femmes ne porte justement pas sur la compétition mais sur « l’activité physique de loisir et la convivialité » (leit motiv des intervenants !). Dominique Charrier, l’économiste déjà cité, note que « 48% des femmes pratiquent une activité physique mais de façon autonome alors que les hommes le font de façon visible et institutionnalisée ». Exaspérée, une personne dans l’assistance réagit à ces chiffres en disant « dans ces condition on peut dire que monter ses escaliers comme on nous le conseille à la radio plutôt que de prendre l’ascenseur c’est aussi faire de l’activité physique ! ».
Du coup on était dans une forme de confusion entre d’une part la question récurrente « qu’est-ce qui fait venir les filles ? » et d’autre part des réponses qui ne sont pas de nature à faire évoluer les mentalités et à ce titre s’adressent plutôt aux femmes hors du système scolaire. La demande des femmes nous dit-on c’est que les équipements soient ouverts dans des créneaux horaires qui correspondent aux moments où les enfants sont à l’école, c’est que le transport vers les équipements soit assuré, c’est que l’encadrement soit féminin, c’est que les hommes ne soient pas présents…Qui ne voit pas où on peut en arriver ?
Jusqu’où faut-il se rapprocher de la demande de « ces » femmes ? Je note à la fois la dénonciation du cloisonnement qui s’installe entre les activités des garçons et des filles et la tentation permanente de rechercher des solutions « spécifiques » qui correspondent aux souhaits des femmes. Ainsi, Gilles Vieille-Marchiset, qui lors de la séance de synthèse rappelle que le sport historiquement a représenté pour les femmes « une conquête, une résistance au milieu », en même temps affirme qu’il « y a une spécificité des activités sportives féminines » « qu’il faut les traiter spécifiquement » « qu’il y a des précautions à prendre avec ce public spécifique » qu’il faut « aménager les vestiaires pour tenir compte de la pudeur des femmes que l’on rencontre dans les milieux populaires » !
Au milieu de ces avalanches d’informations les mots qui fâchent ont été évités, était-ce volontaire ? Tout à la fin de la journée une administratrice de l’Apels s’est réjouie que l’on ne soit pas « pas tombé dans les clichés sur le religieux, le communautarisme ». N’empêche que tout au long de la journée il n’était pas trop difficile de décrypter les mots clés (« dans le sud-ouest, les femmes que je formais étaient des femmes voilées pour la plupart » ou encore « elles voulaient être cachées » ou aussi « on aurait honte devant un homme » et encore « quand ils sont là j’y vais pas » …).
En conclusion, peut-on à la fois comme le préconise Alain Kurkdjian, du service des droit des femmes et de l’égalité se donner comme priorité de lutter contre les stéréotypes et préconiser que les dirigeants sportifs offrent des activités aux femmes conformes à leur demande qui se révèle être le pur produit des stéréotypes ? A quand une véritable priorité pour la promotion du sport pour les filles dès le plus jeune âge et une véritable gestion de la mixité ?
Annie Sugier
(1) Agence pour l’éducation par le sport. Web : appels.org
(2) Assises Nationales « Femmes et Sport », Ministère de la Jeunesse et des Sports, Mai 1999
(3) Rapport Femmes et Sport du groupe de travail présidé par Brigitte Deydier, remis le 21 avril 2004 aux ministres de la parité et de l’égalité professionnelle et de la jeunesse et des sports
(4) Déclaration de Brigitte Deydier au Figaro le 22 avril 2004 ( article signé Cécilia Gabizon, « De nombreuses filles des cités exclues des activités sportives » .




Lettre ouverte au président de la LDH

http://www.ripostelaique.com/Lettre-ouverte-au-President-de-la.html




Lettre ouverte au Président de la LDH

Ligue du droit des femmes
Ligue du droit international des femmes
à M. Dubois, Président de la LDH,
138 Rue Marcadet 75018 Paris

Paris, le 5 décembre 2008
Monsieur le Président :
Nous vous adressons cette lettre à l’occasion du 60 éme anniversaire de la déclaration des droits de l’homme et dans la perspective de la réunion qu’une de vos sections, celle du XVIIIe arrondissement, tient ce vendredi 5 décembre, sur les questions que soulèvent les affaires de voile.
Il s’agit pour nous, en tant que co-fondatrices avec Simone de Beauvoir en 1974 de la Ligue du Droit des Femmes et en 1983 de la Ligue du Droit international des Femmes, de vous faire part de notre préoccupation devant les positions prises par votre association, y compris dans le cadre judiciaire, sur le port du voile, symbole incontestable de la ségrégation entre les sexes et de l’oppression des femmes.
Cette lettre, nous aurions dû vous l’adresser il y a un an, après le procès intenté à l’encontre de la propriétaire d’un gîte dans les Vosges, Fanny Truchelut, suite à la plainte pour discrimination raciste et religieuse, déposée par la famille Démiati. S’étaient constitués partie civile contre la propriétaire du gîte, trois associations de défense des droits de l’Homme dont la votre représentée par M°Tubiana.
Fanny n’avait pas refusé l’accès de son gîte aux deux femmes de la famille Démiati, qui portaient voile, mais leur avait demandé de bien vouloir le retirer dans les parties communes, par respect pour les autres personnes hébergées dans le gîte. Réaction spontanée d’une femme, qui, là où elle est, sans se poser de question sur le risque qu’elle court, ose dire ce que beaucoup d’entre nous pensent : que le voile, quelle que soit sa taille, sa couleur, sa forme reste ce pour quoi il a été conçu, l’apartheid des femmes, qu’il représente donc symboliquement une offense pour les femmes libres de notre république, et qu’il constitue désormais le porte drapeau de l’islamisme militant.
Ce jour d’octobre 2007, nous étions nous aussi présentes au Tribunal d’Epinal, citées par Fanny comme témoins, en tant que militantes féministes « historiques », qui depuis 40 ans combattons partout et toujours pour la libération des femmes et contre tout ce qui représente une forme évidente de régression, fût-ce au nom d’un relativisme culturel dont on voit aujourd’hui les ravages.
Ce jour-là, nous avons été insultées, oui, insultées publiquement, par celui qui disait parler au nom de votre association, M°Tubiana. Il nous a fallu plus d’un an pour nous en remettre et pouvoir écrire cette lettre. Vous devez être conscients de l’insupportable affront qui nous a été alors fait. Jugez plutôt. Ce jour-là, l’une après l’autre, nous sommes sorties de notre isolement dans la salle des témoins, pour nous retrouver dans ce qui nous apparut davantage comme une arène. Votre avocat, plus encore que ses confrères, se déchaîna avec une violence inouïe contre nous (« vous vous comportez en racistes, vous êtes une honte pour la France », « Simone de Beauvoir se retournerait dans sa tombe »). Ce qu’ignorait Tubiana, ô ironie, c’est que Simone de Beauvoir avait souhaité justement créer la Ligue du Droit des femmes, en 1974, pour pallier la notoire inefficacité de la LDH en matière de défense des droits des femmes.
Le résultat, vous le connaissez, la vie de Fanny a explosé. Elle a tout perdu. Gîte, donc travail, mari (c’est trop lourd à supporter les suites d’un procès..), respectabilité sociale (la prison même avec sursis reste une tâche pour les honnêtes gens), les économies (parce qu’en plus votre association a demandé des dommages et intérêts (ce sont au total 8000 euros que cette femme au chômage, ayant encore deux enfants à charge doit trouver).
Ce jour-là ce que Fanny et nous n’avons pas perdu, malgré les insultes, malgré notre solitude, malgré l’opprobre de quelques journalistes locaux qui n’ont rien compris à ce qui se jouait dans ce Tribunal, c’est sans doute l’honneur. C’est justement l’honneur que votre association est en train de perdre, si elle ne se reprend pas et continue à suivre la voie du MRAP et de ceux qui ne voient pas que le fascisme a aujourd’hui le visage de l’islamisme. Le voile n’est pas un simple morceau de chiffon, pas plus qu’un drapeau ne sera jamais uniquement un assemblage de tissus.
Ce que nous vous demandons solennellement, c’est de profiter de cette affaire d’Epinal pour prendre connaissance du dossier, de ce que nous avons dit, de qui nous sommes, de ce que nous défendons et de reconnaître que ce jour-là votre avocat a gravement manqué au respect dû aux personnes que nous sommes. Nous attendons vos excuses.
Que cette affaire vous ouvre les yeux et vous conduise à cesser d’être les complices actifs de ceux qui aujourd’hui sont les pires ennemis de la démocratie et des droits universels de la personne.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de nos salutations distinguées,
Anne Zelensky, Présidente de la LDF
Annie Sugier, Présidente de la LDIF

LDF 54 avenue de Choisy, Paris 75013 ( anne.zelensky@noos.fr)
LDIF 6 Place St Germain des Près 75006 ( annie.sugier@gmail.com)




« Les Nations Désunies. Comment l'ONU enterre les droits de l'homme », un livre de Malka Marcovich

Le titre du livre de Malka Marcovich sonne comme une condamnation sous la plume d’une historienne qui n’avance rien à la légère. Au cœur de cette réflexion le choc entre le relativisme culturel et les principes universels.

Ce sont les femmes et leur libération qui sont l’enjeu principal de ce combat.
Comme le note Elisabeth de Fontenoy dans une préface lumineuse, « le relativisme culturel suscite des oppositions à la conception occidentale de l’universalité, d’autant plus tragiques qu’elles sont jusqu’à un certain point légitimes. Mais, dès lors qu’on entendait élaborer un droit international, il fallait assumer dialectiquement ces conflits de valeur, reconnaître leur réalité et tenter de les dépasser au moyen de négociations de bonne foi ».
Naturellement ce n’est pas ce qui s’est passé. Et c’est toute la force de ce livre que de décrire pas à pas, depuis la Déclaration des droits de l’homme de 1948, les dérives d’une institution qui se transforme en une sorte de caisse de résonance des régimes autoritaires dont certains se parent de la respectabilité des lois religieuses. Ceux-ci ne puisent pas leur légitimité dans la reconnaissance des droits individuels de leur peuple – ce qui supposerait qu’ils aient instauré un système démocratique – mais dans leur souveraineté en tant qu’Etats.
De la décolonisation et de l’écroulement de l’empire soviétique aurait dû naitre un monde meilleur, malheureusement c’est à la contestation des principes fondateurs de la déclaration des droits de l’homme que l’on assiste. Une poignée de pays occidentaux démocratiques sont accusés d’avoir élaboré seuls ces principes – ce qui ne fut pas le cas comme le démontre l’auteure. Ils sont aussi accusés de les avoir eux-mêmes bafoués hier et aujourd’hui– ce qui est sans doute exact même si les torts sont partagés. Alors ces pays font profil bas quitte à sacrifier celles qui pâtissent le plus d’une telle trahison – les femmes – et qui pourtant n’ont guère pesé dans la longue histoire des oppressions/agressions entre les peuples.
La loi des chiffres est implacable, les démocraties sont minoritaires. La communauté internationale a triplé en cinquante ans (58 Etats étaient présents lors de la proclamation de la Déclaration universelle, dont 26 signataires, ils sont aujourd’hui 185).
Que s’est-il passé depuis 60 ans pour qu’aujourd’hui on en soit arrivé à douter de l’universalisme des droits humains ? Quels ont été les outils internationaux qui ont été détournés de leurs objectifs, quelles ont été les petites et les grande trahisons des gouvernements mais aussi des ONG – les vraies ou même les faux nez d’Etats totalitaires- quelle perversion des concepts et des mots faut-il débusquer pour que les véritables acteurs de ce désastre soient dévoilés ?
C’est tout l’objet du livre de Malka Marcovich qui depuis 1983 est engagée en faveur du droit des femmes.
1983, c’est justement l’année où Simone de Beauvoir, avec un groupe de militantes de la Ligue du Droit des Femmes auquel j’appartenais, créait une nouvelle association dont elle devenait la première présidente, La Ligue du Droit International des Femmes (LDIF).
Il s’agissait d’investir le champ international afin de dénoncer le fait que le droit des femmes varie au gré des zones géographiques, des religions, des cultures, sans que cela ne semble choquer la communauté internationale. Tout se passait comme si la notion de droits universels de la personne ne s’appliquait pas aux femmes.
L’objet de l’association était de « promouvoir un droit international pour les femmes indépendamment des zones géographiques, des histoires spécifiques et des cultures et de dénoncer toutes les formes de discrimination et de persécutions sexistes ainsi que toute agression sexiste à l’encontre des femmes ou des enfants de sexe féminin ».
Vision anticipatrice d’un futur qui allait être marqué par le développement de la mondialisation et les effets de la révolution culturelle iranienne ainsi que par les guerres du Moyen Orient, d’Afghanistan ou de Tchétchénie.
Ce qui rend l’analyse de Malka Marcovich tellement essentielle pour chacun(e) d’entre nous c’est qu’elle apporte des réponses précises aux questions que nous nous posons sur le comment, le quand et le pourquoi les choses ont si profondément changé en deux décennies ?
Pourquoi, ce qui en 1983 n’apparaissait que comme un résidu de l’histoire – la situation d’oppression extrême des femmes – est aujourd’hui devenu un modèle en pleine expansion revendiqué comme religieux et identitaire…. ? Un modèle qui s’affiche en opposition avec celui des droits universels et dont l’un des traits fondateurs est la séparation des sexes et le port du voile pour les femmes.
Il faut lire ce livre pour comprendre les étapes clés de ce pan de l’histoire de l’humanité et pour identifier qui est responsables de quoi dans ce dévoiement vertigineux d’un idéal.
Annie Sugier




Même à Riposte Laïque il est difficile de parler de Ségolène Royal

D’abord quelques mots d’introduction.
Du débat il n’y en a pas qu’au parti Socialiste. Depuis quelques mois je dois dire que je m’exaspère en lisant sous la plume de certain(e)s rédacteurs de Riposte Laïque des attaques répétées contre Ségolène Royale. Alors j’ai pensé que le moment était venu de m’exprimer. Le texte qui suit je l’avais écrit avant le vote des militants sur les motions. J’en avais fait une première version, qui avait suscité une levée de boucliers puis une seconde, qui fût à peine mieux accueillie.
On me demanda d’attendre puisque le moment du bouclage n’avait pas permis que chacun se fasse une opinion. Je dois dire que la virulence des critiques dont j’ai fait l’objet m’a encore une fois sidérée.

Aujourd’hui Riposte Laïque traite Congrès de Reims et l’on me propose de passer mon texte, je n’en change pas l’essentiel car le Congrès a encore démontré que ce qui compte c’est le tout sauf Ségolène.
– Pourquoi un tel sectarisme ?
Puisque notre rôle en tant que membres d’une rédaction n’est pas d’afficher une position politique, ne le faisons pas. Mais n’est-il pas juste au moins dans la bataille des motions ( et aujourd’hui des professions de foi) qui secoue le deuxième parti de France, le PS, de pointer quelques éléments positifs – ou au moins proches de notre sensibilité- chez celle qui est arrivée en tête du vote des militants : je veux parler de la motion E défendue par Ségolène Royal ?
Pour commencer elle ne renie en rien ce qui avait fait son originalité au moment des présidentielles : le pont qu’il faut réussir à construire entre ces deux forces vives de la société que sont les politiques et la société civile. Elle marque sa volonté d’ouvrir le PS et de le renouveler par sa structure et ses méthodes (« nous devons faire du PS ce grand parti démocratique, populaire et de mobilisation sociale dont la France a besoin » « le PS doit être fidèle à ses valeurs » « il doit être un laboratoire social » « il ne peut pas prétendre à lui seul la réponse aux grandes questions » « pour cela nous proposons de développer la démocratie participative pour associer en permanence les militants et les sympathisants » « organiser les consultations lors des réunions publiques ou de forums, notamment sur internet »).
Et puis et surtout la motion E affiche des mots clés auxquels nous tenons ( « le PS réformiste, porteur d’une volonté radicale de transformation sociale, économiquement responsable, européen, laïque et féministe »). Certes, nous avons été parfois heurtés par certains des propos de Ségolène Royal pendant la campagne présidentielle qui ne semblaient pas coller avec cette déclaration. Mais au moins cet affichage existe aujourd’hui et il en devient donc « opposable » ! Que dire de ceux ou celles qui ne l’affirment même pas et dont on sait comme qu’ils pensent et font tout le contraire.
N’est-ce pas un peu notre victoire que ces mots soient repris comme un slogan de campagne ?
Autre élément positif qui représente une évolution dans le comportement de Ségolène Royal : elle joue beaucoup moins perso. Autour d’elle il y a une équipe et chacun parle tout autant qu’elle lors des réunions publiques.
Sans doute une leçon tirée de l’expérience des présidentielles. Contrairement à ce que la presse l’a laissé entendre, dans son livre – « ma plus belle histoire, c’est vous » paru chez Grasset, Ségolène Royal fait preuve d’une grande sincérité et l’on comprend mieux son personnage. On y trouve une véritable réflexion sur ses erreurs, notamment par rapport au parti et aux ténors socialistes qu’elle a laissés de côté ( « Je dois à la vérité de dire que je n’ai pas fait grand-chose pour les amener ( à mes côtés) » « je me suis concentrée sur l’immense responsabilité qui était la mienne. J’étais la candidate de tous les Français. Je n’appartenais plus au PS. Et peut-être ma faute a-t-elle été d’être restée à mi-chemin (…) ».
Cette sincérité on la trouve dans ses réflexions sur ce qu’a représenté le fait d’être une femme. Sujet sensible car on lui a reproché d’avoir trop joué de cette corde. Réflexions qui ne sont nullement misérabilistes et toujours sur un ton mesuré et interrogatif. De la sincérité encore dans ce qu’elle décrit sur son vécu de la campagne électorale :
« Qui peut ressentir réellement ce que représente physiquement, moralement, psychologiquement une campagne ? Qui peut comprendre le vertige qui vous saisit parfois, la surestimation de soi, la haine de soi, la peur de trop en dire, la joie extatique face à des foules qui s’offrent à vous ? Qui peut saisir ce don total de soi-même, et cet égocentrisme vital, pour survivre(…) ? ».
Il y a urgence à retrouver l’espoir, et celui-ci passe par un signe des politiques dans le sens de ce qui nous rassemble. Pourquoi au moins ne pas reconnaître ces signes-là tout en conservant nos réserves sur toute une partie du programme de la motion E ? Ces deux mots au moins « laïque et féministe », n’ont pas été oubliés.
N’oublions pas qu’à Riposte Laïque nous défendons des valeurs et des symboles.
Annie Sugier




Des leçons à tirer de la victoire d'Obama

Ne boudons pas notre plaisir. Bravo l’artiste venu de nulle part qui soudain débouche dans une campagne, bouscule ceux qui s’étaient préparés de longue date, pour les coiffer au poteau.
« Qu’importe aujourd’hui si le jeune président élu, même s’il s’est étoffé politiquement en fin de campagne, n’en est pas à un flou ou à un revirement près. Qu’importe aussi si chaque épisode de la mise en scène de ce « rêve américain » électoral a été ciselé par le maître en communication David Axelrod, Pigmalion du candidat Obama : le message était là. Et ce message qui parle de « valeurs » et d’ « unité des peuples » était nécessaire à une Amérique meurtrie » (le Monde du 6 novembre, supplément consacré au président élu).
Pourtant en tant que féministe nous aurions de quoi être amères. Le pouvoir se conjugue encore et toujours au masculin, même si la couleur de peau change.

Mais au moins Obama, malgré le flou de ses discours, était sans ambigüité sur la question du droit à l’avortement. Paradoxalement c’était une femme, Sarah Palin, la colistière de McCain qui portait haut et fort le message de tous les intégrismes. Allant jusqu’à déclarer ne pas être sûre que les actions violentes contre les cliniques pratiquant l’IVG – meurtres de médecins, bombes soufflant les locaux et blessant ou tuant du personnel – pouvaient être qualifiées d’actions terroristes.
Autre bizarrerie, alors qu’il s’agit pour l’humanité et pas seulement pour les femmes d’un thème majeur, ce sujet qui divise toujours profondément la société américaine est cependant « jugé « sans importance » dans cette élection par 37% des personnes interrogées pas l’Institut Gallup » ! (Adèle Smith, dans le Monde du 28 octobre).
Première leçon mais qui n’est pas une surprise pour nous les féministes, mieux vaut porter au pouvoir un homme qui défend les acquis fondamentaux des femmes, qu’une femme qui déclarer vouloir les piétiner.
Je salue aussi l’artiste comme modèle pour les opprimés quel que soit leur sexe. On l’a dit et répété, la force d’ Obama a été de ne pas se présenter comme le candidat des minorités. En cela il a été servi pas son histoire personnelle qui n’est pas celle des Noirs issus de l’esclavage et de la ségrégation. Orlando Patterson, professeur de sociologie à l’université Harvard du Massachussetts, interrogé par le journal le Monde du 15 octobre insiste sur le fait que « Obama est le résultat de l’entrée massive de Noirs sur le territoire américain depuis cinquante ans. Or, ceux qui ne sont pas des Africains-Américains historiques réussissent socialement souvent mieux » Il rappelle la méfiance des leaders noirs traditionnels à l’égard d’Obama qui ne faisait pas partie de la « bande ». Et de citer une anecdote révélatrice :
« Lorsque Obama évoque le comportement déplorable de tant de pères Noirs qui abandonnent femmes et enfants, c’est insupportable pour les dirigeants noirs traditionnels. Pas parce que c’est faux, mais parce qu’il en parle publiquement. Pour eux, critiquer les siens constitue un acte de déloyauté inadmissible. C’est pour ça qu’au début, le révérend Jesse Jackson dit sans savoir qu’un micro est branché : « On va lui coupes les c… ». Comment peut-on s’améliorer si on refuse de parler de ce qui ne va pas ?
Deuxième leçon de la victoire d’Obama, pour avancer il faut oser reconnaître, au-delà des blessures infligées par l’histoire, ses propres responsabilités. Le rappel permanent des horreurs du passé détruit en premier l’opprimé qui devient incapable de s’améliorer. La victoire aide à oublier. Elle est la meilleure des thérapies. Le révérend Jackson a pleuré le soir des résultats devant les caméras du monde entier, des larmes qui étaient à la mesure de l’humiliation d’un passé qui avait failli anéantir ses rêves. Comme le note Orlando Patterson :
« Obama a contourné l’obstacle. Aujourd’hui, les dirigeants noirs sont tellement enthousiastes à la seul idée qu’un Noir soit élu président qu’ils en oublient leurs griefs ».
Certes Obama n’est pas élu simplement du fait de la couleur de sa peau dont il n’a pas voulu faire un argument. Mais comment ne pas reconnaître que tous les Noirs ne peuvent qu’être bouleversés de joie en se disant que cet homme là est Noir ?
Et c’est la troisième leçon : la force du symbole. C’est cela que nous féministes voulons dire à nos amies femmes ou hommes qui ne comprennent pas pourquoi nous attachons de l’importance à ce qu’un jour une femme atteigne le poste suprême du pouvoir. Nous ne voulons pas une femme n’importe laquelle, quelles que soient ses idées, une Sarah Palin par exemple – nous voulons une femme qui porte l’essentiel de nos idées- peut-être s’il le faut avec juste le même flou que Barak Obama – Or ces femmes sont là sous nos yeux chez nous, ailleurs aussi. Et nous le voulons car dans l’histoire du mouvement des femmes vers leur libération, le fait de réussir à se hisser à ces niveaux est une nécessité pour dépasser le passé.
Annie Sugier




L'Arabie saoudite autorisera-t-elle le baiser dans les films qu'elle finance ?

L’invité de ce samedi matin 4 octobre sur France Culture, à l’émission de Frédéric Martel « Masse Critique », était Frédéric Sichler, ancien responsable de Studio Canal, nouveau président de Rotana Films en Egypte, au Caire (le groupe Rotana appartient au prince saoudien Al-Walid).
Le cœur du sujet c’est l’arrivée des capitaux des pays émergents comme l’Inde ou la Chine, mais surtout des pays du Golf dans l’industrie du cinéma, entendez Hollywood. Tout part d’une évidence : d’un côté des besoins d’argent à un moment où Wall Street a d’autres chats à entretenir, de l’autre des pays du Golfe qui se disent qu’il faut placer son argent tant qu’on en a et pourquoi pas, dans un secteur qui vous donne la contrôle de la machine a rêve.
Il faut savoir que l’industrie du cinéma a toujours entretenu des relations difficiles avec le monde des banques. Difficiles mais indispensables. Du fait de la crise financière, la situation ne s’est guère arrangée, et depuis 1 an les banques ont commencé à se retirer de cette industrie à risque fortement dévoreuse de capitaux.
Parmi les pays du Golfe qui se sont lancé dans la bataille il semble que les plus actifs soient l’Arabie Saoudite (entendez le prince Al-Walid), Abu Dhabi et Doubaï).
Mais rassurez-vous, même si comme l’intervieweur vous avez conçu quelques craintes quant aux intentions cachées de ces princes du désert. Sachez qu’il s’agit simplement de placer des capitaux et non de toucher au contenu de la production cinématographique. Le but affiché c’est en effet de développer l’industrie locale (par exemple par la création de parc d’attractions) et aussi de faire monter en puissance des vedettes arabes pour qu’elles atteignent une renommée internationale comme il y en eut dans le passé avec par exemple en Egypte Omar Sharif.
Pour justifier sa décision d’accepter de servir les intérêts du prince Al-Walid, Frédéric Sichler se fait l’apôtre (le mot est sans doute mal choisi) de ceux qui dénoncent l’inégalité extrême de la situation actuelle. Il n’aura échappé à personne que le modèle dominant depuis 70 ans est celui de Hollywood et de ses studios à Los Angeles. L’industrie du cinéma s’est construite avec « une politique de conquête qui a imposé un modèle culturel ». Frédéric Sichler ajoute qu’à ce stade l’argent ne peut pas tout et qu’une telle expérience acquise par les américains ne saurait être assimilée par d’autres au point de devenir à leur tour créatifs, en quelques années. Il faudra 20 ou 30 ans pour passer à l’étape suivante. En attendant « il faut négocier avec ces gens-là », c’est-à-dire avec les américains. Mais réjouissons- nous « le repli du cinéma américain donnera plus de place aux autres cinémas ».
Tout de même, s’inquiète l’intervieweur, on touche là au culturel, est-ce qu’on ne risque pas quelques dérapages sur la conception du rôle des femmes, sur la liberté d’expression ? Qu’en sera-t-il de la censure, de la liberté tout court compte tenu de la monté de l’islam? Il y a eu des fatwas récentes… ? Rire de Frédéric Sichler « Oh-là là, c’est bien complexe ce que vous me demandez là » et de se réfugier dans le rappel de ce qui se passait « chez nous » il n’y a pas si longtemps, sans parler de l’Espagne où il se souvient que dans les années 50 encore les femmes mettaient des mantilles pour aller à l’Eglise… bon d’accord on ne pourra pas dire des injures contre l’Islam.
Et le baiser, verra-t-on un baiser ? La réponse fût « je vais vous donner l’adresse d’un bon docteur ». Bien que je ne sois pas une fanatique du baiser qui n’en finit pas sur les écrans, ni des halètements simulés par des acteurs sans doute excédés de toujours refaire cette même scène sans imagination, j’ai trouvé cette réponse un peu short ! Faisant feu de tout bois, Frédéric Sichler a fustigé le temps où Napoléon venait dire aux Arabes ce qu’ils devaient penser et rappelle que les pays changent au cours de leur histoire, soulignant que « les pays arabes sont en pleine évolution, que le prince Al-Walid va bien dans ce sens vis-à-vis du droit des femmes ». Et de conclure que la question centrale que tout le monde se pose c’est « comment va évoluer le wahhabisme ? ».
Sur la défensive, il ne vit pourtant pas venir le scud que lui avait préparé le producteur de l’émission lorsqu’il fît référence au bateau qui dans le port du Caire (« en face de vos bureaux ») fût arraisonné par la police avec 52 homosexuels à bord qui furent arrêtés et jetés en prison pour cause de pratique sexuelle interdite. La réponse lui échappa sans doute trop vite (et nous en rappela une autre) « il faut se consacrer à l’essentiel pas au détail ». Prenant conscience de sa gaffe il ajouta que ce n’était pas ce qu’il voulait dire mais, en tout cas, que ce n’était pas ainsi qu’on allait avancer.
Au total, la question essentielle serait donc : que va devenir le wahhabisme ?
Si on ne le sait pas alors n’est-il pas irresponsable de se faire complice de l’introduction dans un domaine culturel sensible d’une idéologie qui n’a pas fait la preuve qu’elle a changé ? La question principale n’est-elle pas plutôt de savoir ce que sera le cinéma de demain entre de telles mains ? Faut-il sous prétexte que les financeurs potentiels appartiennent aux pays du Golfe et que ceux-ci sont en retard par rapport à notre conception des droits de la personne, attendre patiemment qu’ils se mettent à niveau en espérant qu’ils ne massacreront pas trop notre vision d’une société libre, fraternelle et égalitaire ?
Annie Sugier




Pakistan : un crime d'horreur

Trois sœurs qui n’avaient pas vingt ans sont mortes enterrées vives après d’horribles souffrances et au terme de deux jours de terreur. Leur mère et une tante qui avaient voulu les aider à s’enfuir vers le bourg voisin pour réaliser leur rêve, épouser un homme de leur choix, ont subi le même sort. Le massacre perpétré par les hommes de leur tribu, en application d’une décision de l’assemblée de notables de cette même tribu, a eu lieu dans les environs du village de Baba Kot, dans la province de Baloutchistan, au Sud-ouest du Pakistan.
Il fallait leur faire payer au prix fort un acte de désobéissance collectif qui risquait d’ébranler les fondements de cette société traditionnelle. Comme l’écrit Frédéric Bobin, dans un article remarquable paru dans Le Monde du 26 septembre « on leur promet une mort très spéciale, précédée d’un épouvantable supplice qui devra servir de leçon à toutes les autres jeunes filles de la communauté ».

Il faut se forcer à lire l’horreur de ce qu’elles ont subi, pour prendre la mesure de la haine des femmes – de leurs propres femmes dès lors qu’elles n’acceptent pas la place qui leur est assignée – qui parcourt de telles sociétés. C’est avec une pelleteuse munie d’une sorte de couteau géant que les cinq condamnée alignées sont abattues, que leurs chairs, leur os, leurs crânes sont broyés. On voit ainsi défiler devant nos yeux des images de guerre, les mêmes images que celles de ces films de la guerre 40 retrouvés dans les archives des nazis où l’on voyait des officiers aligner les juifs devant des tranchées fraîchement creusées où les corps encore chauds dégringolaient comme des mannequins désarticulés. Ici aussi la perversion des bourreaux dépasse l’imagination :
« La pelleteuse pousse les corps martyrisés dans la fosse, leur tombeau. Elles saignent abondamment mais, écrira plus tard la presse pakistanaise, elles n’avaient pas encore succombé à leurs blessures quand les tortionnaires ont commencé à les recouvrir de sable et de pierres » ( F. Bobin, Le Monde du 26 septembre 2008).
Y a-t-il une hiérarchie entre ces horreurs ?
Presque chaque jour à travers le monde la presse se fait l’écho d’attentats sanglants qui font des centaines de morts. Avec toujours le même scénario, un homme ou une femme qui se fait exploser au milieu de la foule ou qui lance son véhicule bourré d’explosifs contre une cible grouillante de monde. Ce sont les gouvernants et leurs alliés qui sont visés à travers le massacre des innocents. C’est la terreur qu’il faut installer pour déstabiliser les régimes honnis.
Mais à Baba Kot s’est déroulée une autre forme de terreur dont on parle beaucoup moins. Celle des « crimes d’honneur » dont les femmes sont la cible. Une façon de laisser entendre que leurs auteurs ont une excuse. Cette violence là gangrène la plupart des sociétés traditionnelles où l’honneur s’entend comme la soumission totale des femmes aux lois du clan masculin. Elle se manifeste aussi dans nos propres pays au sein de certaines communautés immigrées.
Non, il ne s’agit pas de simples faits divers. Ce sont des faits politiques, qui ont pour but d’imposer par la terreur un ordre d’un autre âge. Ils sont d’autant plus condamnables que ceux qui les accomplissent sont les propres pères, frères, oncles des femmes victimes de la condamnation à mort prononcée par le conseil des hommes de la tribu ou du village.
De cette tragédie du village de Baba Kot, naît pourtant une lueur d’espoir. D’abord parce qu’il nous révèle qu’un groupe de femmes de la même famille, soudé face aux hommes de la tribu, a osé s’opposer à des lois iniques.
Mais aussi, parce que toute une partie de la société civile au Pakistan –hommes et femmes- s’est mobilisée pour empêcher que la loi du silence ne fasse le jeu des tortionnaires de Baba Kot. C’est d’abord un journaliste local courageux, correspondant du quotidien « Jang » qui ose raconter l’histoire. Puis c’est un journaliste d’investigation du quotidien anglophone « The News » qui prend le relais. Les associations féministes s’en mêlent à leur tour. Mais les forces d’inertie sont énormes : la police ne bouge pas car des personnalités locales importantes sont impliquées, l’un des instigateurs du massacre serait le propre frère d’un ministre, affilié au parti du peuple Pakistanais (parti de clan de Butto).
C’est un rebondissement inattendu qui donnera à l’affaire une dimension nationale. La scène se passe au Sénat, le représentant du parti nationaliste de la région de Baloutchistan répondant à une interpellation d’une élue sur les conditions de la mort des cinq femmes, affirme sans vergogne son soutien à ces traditions…Scandale dans l’hémicycle. La télévision filme les échanges et c’est tout le pays qui découvre à la fois l’horreur de ce qui s’est passé à Baba Kot et la complicité des politiques.
A nous aujourd’hui et partout de méditer l’insulte faite à toutes les femmes par les paroles du représentant du Baloutchistan « Ce sont des traditions multiséculaires et je continuerai à les défendre ». Quel respect méritent les traditions basées sur la haine de tout un sexe ? Quand affirmera-t-on enfin que le label « tradition » légitime souvent le meurtre pur et simple ?
Aujourd’hui même en Afghanistan, la première femme policière vient d’être abattue par les talibans qui ont revendiqué son meurtre. Elle aussi avait décidé de refuser le sort qui lui était réservé par la tradition.
Annie Sugier




Le voile fait sa force… ou la duplicité d'une journaliste de L'Equipe

Le titre n’est pas de moi. Il est de l’envoyée spéciale du journal l’Equipe à Pékin, Dominique Bonnot dans l’édition du 20 août.
Une photo de la sprinteuse du Bahreïn, Rakia al-Gassra, occupe la moitié de la page. De profil, en plein effort, lors du quart de finale du 200m féminin, les joues gonflées comme si elle allait souffler dans un ballon invisible. Sur sa tête elle a enfoncé une sorte de socquette ou de bonnet de nuit tout blanc cousu à même le survêtement qui lui enserre le cou, remonte jusqu’aux oreilles, enveloppe le buste et les bras. Pardessus cet attirail d’un autre âge, un T-shirt orange et un pantalon de la même couleur lui couvrant les jambes.
Non, ne riez pas, il y de quoi pleurer.
D’autant que cette athlète a du talent. Sans son harnachement elle aurait sans doute pu gagner une médaille. « Le voile fait sa force » ? Oui, dans le sens où la colère d’être handicapée ou la rage de vouloir faire croire qu’elle ne l’est pas, la pousse à se dépasser. Mais non car on ne peut pas gagner avec cela sur le dos.

Très en verve décidément, la journaliste note que la Bahreïnienne « porte le voile avec fierté ». Et d’ajouter pour ceux qui ne l’auraient pas compris « Porte drapeau de la délégation du Bahreïn, elle est aussi sa messagère ». Toute attendrie face à au conte de fée à la sauce islamique qui se déroule sous ses yeux éblouis, notre naïve journaliste nous sert sur un plateau, sans le moindre esprit critique, les propos que lui confie un des membres du staff « Son message c’est de prouver que toutes les femmes musulmanes peuvent réussir un sport comme ailleurs, tout en portant le voile ».
C’est donc bien de prosélytisme religieux dont il s’agit.
Et notre journaliste d’ajouter que l’ambition de l’athlète et de son entraîneur (tiens, elle est entraînée par un homme ?) est de se qualifier pour la finale maintenant qu’elle a réussi à se qualifier pour la demi-finale. La journaliste imagine, l’espace d’un instant que la sprinteuse en a assez qu’on lui parle de sa « particularité religieuse » (alors pourquoi l’afficher ?) et non de ses performances sportives mais l’homme (encore !) qui s’est fait son porte parole la détrompe « Non, non au contraire, elle aime parler de ça. Elle est heureuse de porter le voile. Elle dit que cela lui apporte une force supplémentaire, qu’elle est très fière de porter haut la tradition musulmane. Pour elle c’est naturel. Elle estime que si elle porte le voile tous les jours dans toute ses activités, il n’y a pas de raison qu’elle ne le porte pas quand elle court ». Sauf que cela lui aura coûté sa médaille !
Pour couronner le tout il y a Muriel Hurtis, qui concourt en même temps que Rakia et dont les propos sont cités dans l’Equipe « Cela fait plaisir de voir une athlète comme elle, ça prouve que les choses commencent à avance et à changer. C’est important ».
Antenne 2 suivait aussi les épreuves du 200m Féminin. Bien sûr Rakia al-Gassra ne passait pas inaperçue : « la surprenante la Bahreïnienne dont le corps est recouvert entièrement », « la très impressionnante Rakia al-Gassra », « le foulard islamique a été adapté, profilé pour qu’elle arrive à allier le sport et sa foi, la compétition et sa religion » Et, juste avant la demi-finale « la concurrente du Bahreïn est toujours là avec son costume profilé pour ne pas trop la gêner dans le sprint car il fait très chaud, 28 ou 29 °C ! ». Et d’ajouter« l’attraction du Bahreïn qui a l’occasion d’entrer dans l’histoire, elle qui a été sacrée championne d’Asie aux jeux de Doha ».
Entrer dans l’histoire ? Ces journalistes ignorent-ils que d’autres femmes musulmanes ont déjà montré la voie : la Marocaine Nawal El Mutawakel et l’Algérienne Hassiba Boulmerka, médaillées d’or l’une à San Francisco en 1984 et l’autre à Barcelone en 1992, en tant que femmes du Maghreb et non en tant que musulmanes. Sont-elles de mauvaises musulmanes ?
Pour faire bref, sachez que Rakia, n’a pas réussi son pari. Son « voile », même profilé, ne l’a sans doute pas aidée, quoi qu’en dise son porte parole. On peut imaginer qu’un jour « ils » profileront mieux le voile, histoire de montrer à tout prix que ce n’est pas un handicap.
Sur le fond pour nous cela ne change rien. Le symbole grand ou petit, fonctionnel ou non, a toujours le même sens. Et la presse (enfin cette presse là, car d’autres, rares nous ont entendues) est toujours aussi aveugle.
Pas un mot pour s’étonner que le CIO ait accepté ce signe politico-religieux contrevenant ainsi à la règle 51 de la Charte Olympique qui interdit toute forme de manifestation politique ou religieuse sur les sites Olympiques. Pas un mot sur l’injustice de traitement entre les hommes et les femmes musulmans, les premiers n’ayant pas à masquer leur corps d’un costume ridicule sous le soleil brûlant du plein été de Pékin. Pas un mot sur le sens de ce signe en tant que marquage du corps des femmes et ségrégation entre les hommes et les femmes. Pas un mot sur le danger mortel de voir menacées les femmes qui venues d’autres pays musulmans résistent encore à la poussée des voiles islamiques.
Et si les vrais héros étaient ailleurs ?
Dans un numéro précédent de l’Equipe (édition du 19 août), sous la signature de Virginie Sainte-Rose, le journal présente une interview de Tommie Smith « icône du combat pour la liberté avec son poing levé sur le podium à Mexico, (qui) est aussi un sprinteur de légende ».
Faut-il vous dire que, à mes yeux, Smith – et il ne faut pas oublier non plus son coéquipier Carlos – est un véritable héros. Lui qui rappelle ce qu’il a dû endurer « Après Mexico, j’ai en effet été banni, ostracisé, traité de communiste, de radical…j’ai fait ce geste pour les Noirs d’Amérique, pour que notre vie s’améliore enfin. Tendre le poing fût un honneur. »
Eh bien, quel que soit le talent de sprinteuse du Bahreïn, je préférais toujours la résistance d’un Smith ou d’un Carlos ou celle d’une Hassiba Boulmerka qui court tête et jambes nues au péril de sa vie et qui, en pleine guerre civile contre les islamistes, offre sa victoire à toutes les femmes Algériennes.
Annie Sugier
Présidente de la Ligue du Droit international des femmes et du Comité Atlanta-Beijing +