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Pourquoi le mouvement ouvrier n'a-t-il jamais été capable d'instituer la véritable démocratie dans ses rangs ?

Quelques mots sur Pierre Lambert

Les lecteurs de Riposte laïque ont pu lire les articles contradictoires de Jean-François Chalot et de Denis Pelletier sur le dirigeant de l’OCI-PT, Pierre Boussel-Lambert, qui vient de nous quitter (88 ans). L’ayant connu personnellement, sans être de ses intimes, je peux ajouter quelques précisions. D’autres sans doute voudront aussi donner leur avis sur ce personnage, personnalité puissante mais très contestée.
Disons d’abord qu’il avait à son actif un certain courage. Un historien pourrait nous dire exactement dans quelles conditions P.Boussel a été arrêté par les Allemands à Paris pendant la guerre, puis s’est évadé et a rejoint la Résistance, où il a adopté le pseudonyme de « Lambert ». Un peu plus tard, alors qu’il était militant de la CGT, il a été envoyé par cette organisation en Yougoslavie pour prendre contact avec Tito et son parti, mais entre temps la roue avait tourné, Tito était devenu un ennemi de l’URSS, et à son retour en France Lambert a appris qu’il était exclu de la CGT. C’est pour cela qu’il a adhéré à FO, y a pris des responsabilités, et a incité nombre de ses amis à adhérer à ce syndicat, où ils sont encore. Tout cela est à son honneur, et montre qu’il avait des principes et agissait d’après sa conscience de militant. Par ailleurs, c’était un bon vivant, il aimait la bonne chère et les jolies femmes, mais on ne saurait lui en faire reproche.
Que n’a-t-il continué ainsi jusqu’au bout ! Si l’on suit sa trajectoire, on ne peut s’empêcher de penser que l’exercice du pouvoir, à l’intérieur de la petite organisation qu’il avait créée, par rupture avec la Quatrième Internationale dirigée par Pablo (Raptis) qui est maintenant représentée en France par la LCR, a fait peu à peu de lui un dictateur retors et plein de contradictions. On me dira que le « pouvoir », dans une formation qui n’a jamais compté plus de 2000 membres, est quelque chose de ridicule, mais compte tenu des innombrables ramifications du réseau d’influence que l’OCI entretenait autour d’elle, son dirigeant devenait une véritable éminence grise dont on pouvait flairer la présence ou l’inspiration dans d’innombrables événements et retournements imprévus de la vie politique, spécialement dans le mouvements ouvrier.
A partir d’une certaine époque, disons dans les années 60, le lambertisme s’est concentré autour de la personne de son chef, et est devenu un petit appareil, aussi opaque et intolérant que le gros appareil stalinien. A partir de là, il était admis que les militants de base n’étaient que des pions que la hiérarchie des responsables, savante structure de pouvoirs totalement aveugles et obéissants, pouvait manoeuvrer à sa guise. Tout venait d’en haut, rien ne venait d’en bas. Les militants n’étaient bons qu’à distribuer des tracts, faire signer des pétitions et ramasser de l’argent. Contrairement à tous les statuts, ils n’avaient pas voix au chapitre. Protestaient-ils ? On leur envoyait quelqu’un de prestigieux pour les faire taire. C’est ainsi que pendant la guerre des Malouines, j’ai écrit à Lambert pour lui dire que le mot d’ordre qu’il lançait : « Les Malouines ne sont pas anglaises, elles sont argentines », ne me paraissait pas correct, d’autant plus qu’à cette époque l’Argentine était dirigée par des généraux de sinistre mémoire, et puis enfin le mouvement trotskiste n’était pas nationaliste, il était internationaliste, nous chantions l’Internationale à la fin de chaque meeting, cela représentait quelque chose pour nous. Mais j’avais commis un crime de lèse-majesté, et quelques jours plus tard j’ai dû m’expliquer devant un militant chilien qui avait échappé aux geôles de Pinochet, et devant qui, moi simple enseignant français sans problèmes, je ne pesais pas lourd. Je ne répéterai pas cette discussion, qui ne m’a d’ailleurs absolument pas convaincu, mais je ne me rendais pas compte à ce moment-là que j’étais passé à deux doigts de l’exclusion.
Quelque temps après ce fut le tour de Pierre Broué, mon ami de toujours. Lui qui avait passé sa vie à faire toute la lumière sur les procès staliniens et le Goulag, après avoir été utilisé par Lambert comme accusateur dans le procès Mélusine (un militant lyonnais à qui on reprochait quelques virgules), se vit taxé de « royalisme » parce qu’il était allé faire une conférence sur Trotski dans un cercle de royalistes de gauche (cela existe). Exclusion immédiate, naturellement, et Broué me dit ensuite qu’en lisant son acte d’accusation il n’avait pas pu s’empêcher de vomir (physiquement) tant cette prose lui rappelait les actes d’accusation de Vychinski. Comment le mouvement trotskiste avait-il pu en arriver là ? Heureusement qu’ils n’avaient pas conquis le pouvoir en France !
Cependant, Lambert et les dirigeants multipliaient les voyages au long cours pour aller « reconstruire la Quatrième Internationale », et revenaient régulièrement en disant qu’ils avaient rompu avec tous les Troskistes d’Amérique latine et d’Asie du sud-est parce que ceux-ci ne pensaient qu’à se faire élire dans les élections « bourgeoises ». Donc la Quatrième Internationale n’était pas construite, elle était détruite, mais l’OCI existait toujours, c’était l’essentiel. Le but de l’organisation n’était plus de faire la Révolution prolétarienne mondiale, mais de se reproduire en tant qu’organisation. De quoi donner raison à tous les théoriciens de l’anarchisme. Nos cotisations, très lourdes, servaient à entretenir une petite camarilla protégée par le secret le plus absolu (il ne fallait pas renseigner l’ennemi de classe), et à cela s’ajouta un jour un épisode grottesque : on nous demanda de verser exceptionnellement une rallonge à nos cotisations pour alimenter une souscription pour un livre que Lambert allait écrire, et qui serait intitulé « Lénine, Trotski, Quatrième Internationale ». Donc nous payâmes, une fois de plus, mais du livre de Lambert, pas de nouvelles… Les mois, les années passèrent, pas de livre. Pétain disait : « Les Français ont la mémoire courte ». Au moins, on ne pouvait pas reprocher à Lambert d’avoir fait écrire son livre par un nègre ! Il fallait vraiment avoir le coeur bien accroché pour rester dans une telle organisation. Et comme dit le proverbe russe : « Tel pope, telle paroisse ». D’ailleurs, dans la direction de l’OCI, tout le monde appelait Lambert « le pape ».
Mais ce qu’on peut, à mon avis, surtout reprocher à Lambert en tant que militant ouvrier, c’est d’avoir transformé l’entrisme selon Trotski en noyautage. Tout le monde répète le mot « entrisme » comme si c’était un terme infamant, mais en réalité Trostki, au moment du Front populaire, avait recommandé à ses partisans, qui à cette époque en France n’étaient qu’une cinquantaine, d’entrer dans la SFIO, mais sans aucune ambiguïté, « bannière au vent », comme il disait, c’est–à dire en exposant en toute clarté leur programme révolutionnaire, ce que les dirigeants de la SFIO acceptaient. Le but n’était pas de « plumer la volaille », faire adhérer certains militants socialistes au parti trotskiste, mais d’infléchir la ligne de la SFIO dans une voie plus à gauche. C’était la tentative de Marceau Pivert, sur laquelle Jean-Paul Joubert a travaillé. On sait que cela n’a rien donné, parce que la SFIO n’a tenu aucun compte de ce que disait ce petit groupe de révolutionnaires, et ensuite une partie des militants trotskistes sont restés dans la SFIO parce qu’ils s’y trouvaient très bien, et les autres sont sortis. Cette tentative n’a pas eu de succès, mais au moins elle était honnête, et son échec n’était pas écrit d’avance. Mais la pratique généralisée par Lambert, et qu’il a appelée « mise en fraction », consistant à placer des militants dans toutes sortes d’organisations, de droite comme de gauche, y compris dans des loges maçonniques (alors que Trotski avait interdit à ses adeptes d’adhérer à la franc-maçonnerie parce que c’était « une organisation bourgeoise ») sans révéler leur appartenance au PT, et en jouant le jeu de l’accord avec l’organisation en question (on les appelle les bernards-l’hermite), cette pratique n’a rien à voir avec l’entrisme, et son but n’est pas de répandre la bonne parole le plus largement possible, mais de faire de l’espionnage et d’augmenter l’influence, y compris financière, de l’organisation lambertiste. Rappelons-nous Rosa Luxemburg : « La vérité est révolutionnaire, le mensonge est réactionnaire ». Elle, elle n’a pas menti, et elle l’a payé de sa vie.
Ces considérations posent, à mon avis, un problème pour toute la gauche, pour tout le mouvement ouvrier : comment se fait-il que ce dernier n’ait jamais réussi à instituer une véritable démocratie dans ses rangs ? En ouvrant ce dossier, je ne compte pas étudier les multiples aspects de cette question, il y faudrait des volumes, mais tout de même, quand on est de gauche on ne peut pas renier le siècle des Lumières et la Révolution française. Marx et Engels étaient de cet avis, mais pas Lénine, à cause de l’article de la déclaration des Droits de l’homme qui dit que la propriété est un droit sacré. Propriété des biens personnels, propriété des moyens de production, ce n’est pas la même chose. Et nous n’avons pas à rougir du fait que les partis de gauche adoptent un mode de fonctionnement démocratique sur le modèle de la démocratie dite « bourgeoise », car il faut penser dialectiquement et historiquement, comme le faisait Trotski quand il disait : « Les tâches démocratiques que la bourgeoisie n’est plus capable d’accomplir à cause de sa crise économique, c’est au prolétariat de les réaliser ». Sans idéaliser le prolétariat, on peut reprendre cette formule, à la condition de ne pas oublier que la première tâche démocratique de notre époque, c’est la laïcité.
Antoine Thivel




Quelques réflexions laïques sur deux proverbes chinois

Sur un ancien agenda, j’ai trouvé un proverbe chinois qui disait : « Pour bien voir, il faut ouvrir tout grand les yeux, pour comprendre il faut les fermer et réfléchir. »
Ce matin-là, j’ai pris le bus. A côté de moi il y avait deux femmes voilées, une jeune et une vieille, sans doute la fille et la mère. Elles se parlaient en arabe, du moins il m’a bien semblé que c’était de l’arabe ; j’ai appris beaucoup de langues que je parle plus ou moins bien, mais pas l’arabe, c’est dommage ; là pourtant, j’ai cru reconnaître quelques mots, et cette langue n’était ni du berbère, ni du turc, ni de l’iranien.
J’aurais bien voulu comprendre ce qu’elles se disaient, non pas pour déjouer le futur complot islamiste contre l’Elysée et le Palais Bourbon, mais parce qu’elles se parlaient sans doute de tous les problèmes des femmes, de leurs affaires de famille et de ménage, et je ne comprenais rien, je me sentais exclu. Comment ces femmes étaient-elles arrivées en France ? Il est toujours douloureux de s’exiler, mais la mère avait dû rejoindre son mari qui travaillait depuis un certain temps en France, et la fille avait peut-être trouvé du travail sur place, parce que là-bas c’est de plus en plus difficile, et en France aussi, d’ailleurs, à cause de la crise économique, et les pays sous-développés sont, paraît-il, ceux qui souffrent le plus de la crise.
En tout cas, je me suis dit que ces femmes avaient bien de la chance d’être en France, parce qu’elles ne risquaient pas de se faire condamner à 90 coups de fouet par un tribunal de la charia, comme elles portaient des pantalons (la mère aussi), et tout autour il y avait de jeunes maghrébines, non voilées, qui jouaient avec leur téléphone portable, et qui auraient bien mérité de se faire lapider, voire pire, si elles avaient vécu en Iran, en Afghanistan ou en Arabie saoudite, parce qu’elles s’intéressaient beaucoup trop à leur maquillage et à leurs vêtements, très légers en cette saison.
Dans ce bus, il n’y avait pas de femmes en burqa, d’ailleurs on dit qu’il y en a très peu, la police a exactement compté toutes celles qui vivent en France, et elle connaît tout sur leur vie privée. Je me disais encore que tous ces gens (il y avait aussi des hommes venant d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient) avaient bien de la chance d’avoir pu entrer en France, parce qu’on vient d’apprendre le nombre d’immigrés, ou plutôt d’apprentis immigrés qui ont perdu la vie, soit par noyade soit autrement, en essayant d’entrer en Europe, depuis que l’Europe a décidé de fermer ses frontières : 14.783. A côté de Nice, à Menton, il y a un rocher qu’on appelle le « Rocher de la mort », qui fait la frontière entre la France et l’Italie . C’est par là que passent un certain nombre d’immigrés venant de Vintimille, guidés par des passeurs qu’ils paient très cher et qui quelquefois ne les guident pas très bien, quand ils ne les livrent pas directement à la police. Toujours est-il que l’escalade du Rocher de la mort, surtout de nuit, se termine parfois tragiquement. Il y a d’autres itinéraires, plus longs et moins dangereux, par la montagne, mais les immigrés ne sont pas toujours bien renseignés.
Alors j’ai fermé les yeux, et je me suis rappelé la réunion que nous avions tenue à Nice en décembre 2005, dans une salle du centre ville, pour célébrer l’anniversaire de la loi de 1905. C’était une Marocaine qui avait fait l’introduction, et un Marocain qui donnait la parole dans la salle. Nous étions un groupe de libres penseurs, et nos amis d’Afrique du Nord ou d’autres pays dominés par l’islam nous avaient demandé d’amener leurs familles. Nous étions d’accord, bien sûr, mais à l’entrée de la salle nos amis nous avaient dit qu’il y avait plusieurs femmes voilées, et qu’en gros les mères refusaient d’enlever leurs voiles, tandis que les filles étaient prêtes à les enlever, ça ne leur faisait rien, mais il ne fallait pas insister, les mères n’enlèveraient pas leurs voiles.
Nous n’avons pas eu besoin d’une longue délibération, tout le monde est entré, et tout s’est très bien passé. Je ne sais pas si les mères comprenaient bien le français, mais les filles le comprenaient et le parlaient très bien. Il y avait environ 200 personnes, er nous avons discuté de la laïcité. Dans mon intervention, je n’ai parlé que du premier article de la loi de 1905, car on oublie presque toujours de le citer, on ne parle que du second, or l’article 1 dit : « La République assure la liberté de conscience, elle garantit l’exercice de tous les cultes dans les conditions indiquées ci-après pour le respect de l’ordre public. » En effet, les guerres de religions sont une chose affreuse, et toutes les guerres sont des guerres de religions, comme disait Alain. Mais la laïcité n’est pas une religion, c’en est exactement le contraire. Si les gens ont envie de croire en Dieu, on ne peut pas les en empêcher, on peut développer toutes les raisons de ne pas croire en Dieu, mais ce genre de débat n’a aucun rapport avec l’introduction de la barbarie, toujours liée à des problèmes de pouvoir, car enfin il faut que tous ces gens se libèrent, et ils ne peuvent le faire que par eux-mêmes. « On ne peut pas faire le bonheur des gens malgré eux. » C’est un autre proverbe chinois.
Antoine Thivel




Merci, Monseigneur !

On l’a vu, la déclaration de l’archevêque de Canterbury, chef de l’église d’Angleterre, disant devant une assemblée de fidèles qu’il était « inévitable » que certains éléments de la charia soient admis à côté du droit anglais, notamment en matière de divorce, a déclenché un tollé général. Sans doute, l’archevêque a précisé qu’il n’était pas question d’accepter les châtiments brutaux ni la discrimination à l’égard des femmes, mais enfin… A cette déclaration le porte-parole du premier ministre Gordon Brown a répliqué que le droit anglais se suffisait parfaitement à lui-même et qu’il n’avait pas besoin d’apports de la charia, tandis que le président du Centre britannique du culte musulman (eux aussi, ils ont leur CFCM !) félicitait l’archevêque pour son ouverture d’esprit. On n’a pas très bien compris en quoi le divorce était concerné, s’agirait-il de légaliser la polygamie en Grande Bretagne ? Attendons la suite.
La question s’était déjà posée l’année dernière au Canada, où certains juristes demandaient que soient institués des tribunaux spéciaux, fondés sur le droit musulman, pour les populations immigrées qui pratiquent cette religion. Il n’en a rien été, heureusement, mais ce genre d’incidents montre à quels problèmes on s’expose quand on veut faire coïncider un « espace juridique » où la religion n’est pas séparée du droit naturel avec un autre « espace juridique » qui n’est pas dominé par la religion, qui en est même plus ou moins séparé. C’est pourquoi il me semble que nous pouvons être reconnaissants à l’archevêque de Canterbury parce que sa déclaration pose plusieurs questions fondamentales, et nous ouvre les yeux sur les solutions qu’elles appellent.
1) On peut trouver que la réaction du porte-parole du premier ministre est un peu brutale, méprisante, qu’il y a en elle des restes de colonialisme, la certitude d’appartenir à une civilisation d’essence supérieure. Mais cette première interprétation doit être écartée, parce que, quelle que soit la valeur des civilisations dans lesquelles des religions comme l’islam (ou toute autre religion) sont apparues – et il ne s’agit pas de dresser une échelle des valeurs des civilisations – ce sont des concours de circonstances qui ont abouti à ce que le Parlement anglais adopte en 1679 l’habeas corpus, dont il était question depuis 1628, c’est-à-dire tout le fondement du droit actuel limitant les arrestations et détentions arbitraires et interdisant la torture, mais il faut avouer que ce concours de circonstances a été tout à fait heureux !
Ensuite, les autres pays européens ont adopté peu à peu les mêmes mesures, mais il est évident qu’on ne peut pas, dans un pays, délimiter des zones où l’habeas corpus sera admis, et d’autres où il ne le sera pas. Indépendamment de la valeur morale de chaque système, les différentes zones entreront fatalement, un jour ou l’autre, en guerre de religions, l’une des deux devra finir par dominer, et si c’est celle où le droit est fondé sur la religion, ce sera dommageable pour tout le monde. La réflexion de l’archevêque nous aide donc à mieux comprendre ce qu’on entend par « espace juridique » et garantie des libertés.
2) Il se trouve que l’Angleterre, qui avait ouvert au XVIIème siècle le cycle des révolutions européennes, a ensuite évolué d’une façon beaucoup plus calme, plus lente que les autres pays, et que, pour ce qui est de la place qu’occupent les religions dans l’espace civique, elle s’est contentée de ce qu’on appelle la « sécularisation », c’est-à-dire que dans la lutte entre le pouvoir temporel (l’Etat) et le pouvoir spirituel (l’Eglise), sans doute à cause de la diversité des sectes protestantes, elle a laissé s’installer un modus vivendi pacifique, fait de tolérances mutuelles, tolérance des religions entre elles et de l’Etat à l’égard des religions.
On a assez souvent fait remarquer qu’il n’y a pas de terme exact en anglais pour traduire notre mot « laïque », dont Henri Pena-Ruiz a rappellé à juste titre l’étymologie : du grec « laos », le peuple, c’est le régime qui vient de la volonté du peuple tout entier, et les adversaires de la laïcité en ont même tiré argument pour prétendre que l’idée de laïcité était un concept spécifiquement français. Le terme anglais « secular » appartient encore au vocabulaire religieux, il oppose le pouvoir temporel au pouvoir spirituel, c’est pourquoi certains ont proposé de traduire « laïque » non pas par « secular », mais par « unconfessionnal », plus précis. Quoi qu’il en soit, l’intervention de l’archevêque nous montre que la tolérance mutuelle n’est pas un rempart suffisant contre le fanatisme, car si les religions se tolèrent l’une l’autre, inévitablement, à un moment ou à un autre, elles se mettront d’accord pour détruire la laïcité de l’Etat.
En effet, tout cela pose en pleine lumière le problème de la tolérance en religion : y a-t-il des religions tolérantes ? Oui, quand on les y contraint, mais si on les laisse s’adonner à leur penchant naturel, elles ne tardent pas à retrouver leurs « racines » intolérantes, étant donné qu’elles affirment des « vérités » qui ne sont pas prouvées par la science : elles ne peuvent donc les imposer que par la persuasion ou par la force, et quand les moyens de la persuasion sont épuisés, le recours à la force est inévitable. C’est ainsi qu’une religion tolérante comme l’anglicanisme (elle ne l’a pas toujours été) peut nouer alliance avec une religion intolérante comme l’islam, et si cette alliance réussissait, la laïcité de l’Etat serait menacée. En France, l’évolution a été plus mouvementée, et finalement il a fallu séparer complètement l’Eglise de l’Etat pour aboutir à un véritable espace civique. Merci à l’archevêque de nous avoir fait la démonstration de la supériorité du système de séparation sur tout système de sécularisation ou de concordat.
3) L’enseignement de l’archevêque s’étend donc à toute l’Europe : le traité « simplifié » qui vient d’être adopté par les parlements français dans les circonstances que l’on sait stipule, comme le précédent projet de constitution, que l’Union européenne entretient des relations constantes et confiantes avec les différentes églises, et on ajoute, pour faire avaler la pilule, « avec les associations philosophiques », sans plus de précisions. En fait, les dirigeants européens voudraient unifier le statut de l’Europe sur la base d’une sorte de concordat tel que celui qui règne en Allemagne, et qui n’est guère différent de la « sécularisation » anglaise. C’est renoncer à la séparation à la française, et là-dessus les nombreuses associations de laïques et de libres penseurs en Espagne, en Italie, en Pologne, sans parler de la France et de tous autres les pays d’Europe, s’émeuvent, parce qu’ils voient bien que c’est un énorme recul de civilisation. Mais comment faire ? On ne peut tout de même pas imposer la séparation partout, par décret, par voie autoritaire. Non, mais c’est une idée qui progresse, on pourrait organiser dans tous les pays des débats démocratiques sur cette importante question, et demander leur avis aux peuples. Par référendum, par exemple ?
Antoine Thivel




La charia dans les Vosges

J’ai écrit un petit article sur la question du gîte des Vosges, je vous l’envoie à tout hasard, au cas où il vous agréerait et où vous auriez la place de le publier. Par ailleurs, j’aimerais bien discuter avec vous sur diverses questions, mais comment faire ? Nous avons été très heureux que Brigitte Bré Bayle vienne jusqu’à Nice pour présenter Riposte laïque devant le Congrès de l’ADLPF, c’était très important.

Pour y voir clair dans le problème posé par l’incident du gîte des Vosges, et savoir s’il faut ou non défendre Fanny Truchelut, il me semble qu’il suffit de poser la question suivante : « Que se serait-il passé si, ce soir-là, étaient entrées dans le gîte non pas deux musulmanes voilées, mais des sectateurs de n’importe quelle religion ou secte, évangélistes américains, catholiques traditionnalistes, Hari Krishna, raéliens ou scientologues, avec tous leurs attributs religieux ?

Imaginez que se soient présentés dans le gîte des chrétiens très prosélytes avec une grande croix, ou des Krishna en robes roses avec toutes leurs clochettes tintinnabulantes et chantant des cantiques, ou n’importe quel carnaval de ce genre ? Est-ce que Fanny Truchelut ne leur aurait pas dit gentiment de laisser là leurs oripeaux, leurs croix et leurs clochettes, et de se présenter sans se faire remarquer, comme des gens comme vous et moi, pour participer au repas du soir avec les autres convives ?

Et tous ces grands esprits hautement religieux auraient évidemment obtempéré sans broncher, tout se serait passé sans encombre, et on n’en parlerait même pas aujourd’hui. Mais alors, comment se fait-il qu’il y ait eu procès, et que maintenant il y ait condamnation, prison avec sursis et lourde amende, et jusqu’où va aller cette affaire, sera-ce une affaire d’Etat ? C’est que dans la circonstance il s’agissait de l’islam, et l’islam est un cas particulier. Il y a déjà eu les manifestations et les incendies d’ambassades qui ont répondu à l’intolérable blasphème que constituaient les dessins sur Mahomet dans un journal danois, il y a eu ensuite bien d’autres scandales, qui ont été punis, Allah merci, par des lapidations de femmes, des assassinats dans la rue et des jeunes filles brûlées vives. Sans doute, le procès fait à Charlie hebdo pour racisme n’a pas eu de succès, mais là, l’offense à la religion n’est pas restée impunie.

Il y a eu procès, les avocats ont plaidé, les juges ont jugé d’après la loi française, et la coupable a été sanctionnée comme elle le méritait, espérons que de tels faits ne se reproduiront pas !
Il est difficile de dire si, dans le paragraphe précédent, ce sont des islamistes déterminés ou des juges français appliquant le code qui s’expriment. En fait, Fanny Truchelut a été condamnée pour délit de blasphème, or ce délit n’existe pas dans la législation française, il a donc fallu aux islamistes, qui ont mis en branle tout leur appareil politique aussitôt connu l’appel des deux jeunes femmes, user d’un subterfuge dont ils se servent chaque fois qu’il y a une affaire de ce genre en Europe ou en Amérique du Nord : accuser de racisme la personne qui proteste contre l’intrusion de la religion dans le domaine public, au nom de la laïcité.

Présenter la laïcité comme une théorie colonialiste et raciste, c’est le BA ba de la propagande islamiste, et nombreuses sont les bonnes âmes « de gauche » et « d’extrême-gauche », qui s’y laissent prendre, croyant faire une bonne action. Ce problème est assez connu. Dans le procès de Charlie hebdo, les juges ne s’y sont pas trompés, mais là ils ont fait le contraire. Que s’est-il passé dans leur tête ? On le saura peut-être par la suite, mais en attendant nous nous trouvons devant un verdict qui a été prononcé pour « discrimination », c’est-à-dire pour racisme, alors que l’accusée ne montre pas la moindre trace de cette tare (mais peut-être un test ADN la révélera-t-il bientôt ?), autrement dit c’est un procès en sorcellerie, où le principe est : « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage », et où le droit français est bafoué par une série de contresens volontaires, faits dans un but politique bien précis.

En toute logique, ce procès n’aurait pas dû avoir lieu, les juges n’auraient pas dû l’instruire. Dans le procès de Charlie hebdo, c’était la liberté de la presse qui était en jeu, c’était trop grave. Là, il s’agit de la liberté de penser, mais cette femme est seule devant l’attaque obscurantiste. Fanny Truchelut a eu raison, bien entendu, de faire appel tout de suite, mais tout en « faisant confiance à la justice de notre pays », nous, citoyens français, membres d’une République qui se dit démocratique, nous sommes en droit de nous demander si la charia n’est pas en train de s’insinuer sans coup férir dans la législation qui nous régit, et nous devons en premier lieu nous porter au secours de la femme injustement accusée.

Dans les débats soulevés par cette affaire, on a appris d’un autre côté que Caroline Fourest, connue par ailleurs pour ses combats très courageux contre toutes les formes d’obscurantisme et d’oppression des femmes, avait estimé que la gardienne du gîte n’avait pas le droit de demander aux jeunes femmes voilées d’enlever leurs voiles. Une fois de plus, la rédactrice en chef de « Pro-choix » nous étonne, car elle avait également trouvé normal que des mères d’élèves musulmanes, quand elles accompagnent des sorties d’élèves de l’école publique, puissent garder leurs voiles dans l’exercice de leurs fonctions.

Dans l’affaire du gîte des Vosges, le cas est à peu près le même : il s’agit de savoir si la laïcité est liée à un lieu particulier, et si en France elle se limite au périmètre de l’école. S’agit-il de l’école primaire, ou aussi de la secondaire, et que fait-on de l’enseignement supérieur ? La notion d' »espace public » est plutôt élastique, pour les besoins de la cause on a tendance à l’étendre ou à la restreindre. Disons que c’est dans les têtes plutôt que dans les lieux que doit se trouver la laïcité : c’est une valeur, une idée, un principe, et non un espace sacré. La liberté de penser n’est pas une religion. la laïcité n’est pas une église.

De là vient la redoutable efficacité de l’arme psychologique qu’ont inventée les chefs de l’islam radical : le voile pour toutes les femmes, c’est applicable partout, c’est le succès assuré pour la religion, donc le pouvoir pour les chefs, ce qu’on appelle le communautarisme, et ce pouvoir peut s’étendre indéfiniment si l’on n’y prend pas garde. Caroline Fourest avait très bien expliqué cela dans son appel « Ensemble contre le nouveau totalitarisme », il faut donc souhaiter qu’elle révise sa position sur le gîte des Vosges.

Un dernier mot sur cette affaire : elle amène à se demander s’il ne vaudrait pas mieux abroger la législation antiraciste en France, vu l’utilisation qu’en font les islamistes, et il pourra y avoir d’autres offensives. Cette législation a été créée pour nous protéger contre l’hitlérisme, le nazisme, mais elle est une conséquence de la seconde guerre mondiale et du procès de Nuremberg, et à l’époque il n’a pas manqué de juristes pour signaler les dangers qu’elle contenait, du fait qu’elle est fondée sur une idéologie et non sur le droit des gens. Je laisse les juristes réfléchir à cette question.

Antoine Thivel