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La fable de l’immigration qui ferait monter les salaires…

Récemment, à plusieurs reprises, dans un contexte où le Gouvernement entend réduire le nombre d’immigrés légaux, plusieurs responsables politiques, Hervé Morin et Marine Le Pen notamment, ont exprimé l’idée que l’immigration tendrait à réduire les salaires. Une telle assertion, a priori, n’a rien de saugrenu. Sur un marché du travail où le taux de chômage atteignait 9,4% en 2010 et devrait même monter aux alentours de 9,7% en 2011 (prévisions OFCE), un apport supplémentaire de main-d’œuvre extérieure risque, en bonne logique économique, de peser sur la rémunération du facteur travail.
De surcroît, si cette main-d’œuvre est dans une situation fragilisée, peu revendicative, l’effet risque de se manifester avec d’autant plus d’acuité. Karl Marx parlait, lui, d’« armée industrielle de réserve » (dans le chapitre XXV du Livre 1 du Capital), une armée « qui appartient au capital d’une manière aussi absolue que s’il l’avait élevée et disciplinée à ses propres frais. Elle fournit à ses besoins de valorisation flottants, et, indépendamment de l’accroissement naturel de la population, la matière humaine toujours exploitable et toujours disponible ». Et même si Marx ne désignait pas spécialement les immigrés par cette appellation, leur situation objective paraît passible d’une telle approche, dès lors bien plus actuelle qu’il n’y paraît au départ.
Bref, l’immigration tendrait à faire pression sur les salaires. Il fallait donc que les immigrationnistes réagissent. Un article de l’AFP, daté du 21 avril et repris par plusieurs médias (Libération, La Croix, l’Expansion… ), leur a apporté un opportun renfort. Via l’interview d’économistes et la reprise d’études récentes, l’article vise à montrer que non seulement l’immigration ne ferait pas baisser les salaires – idée bien trop simpliste –, mais même, – et c’est le titre de l’article –, « en France, les migrants peuvent avoir un impact positif sur les salaires. »
Les mots sont importants : la France est citée, dans la mesure, où intervenant sur ce sujet, la Présidente du FN s’était appuyée sur une étude américaine – reprise par le Conseil d’analyse économique – suivant laquelle 1% d’immigration diminuerait de 1% les salaires. Tout faux, nous dit-on, l’étude s’applique justement aux Etats-Unis et n’est pas transposable à la France, en particulier parce que l’existence d’un SMIC jouerait le rôle d’un « bouclier protecteur » (Yannick L’Horty, professeur à l’Université de Paris-est). Réponse pas très convaincante, cependant, car si le SMIC joue le rôle de seuil, on peut se dire qu’au-delà de ce seuil, une augmentation de la main-d’œuvre maintiendra quand même les salaires à un niveau bas – et les rendra plus faibles que dans une situation hypothétique où un tel afflux n’existerait pas . Certes, la valeur d’élasticité calculée pour les Etats-Unis (-1) n’est probablement pas transposable telle quelle à l’économie française, mais de là à supposer qu’en France, on aurait même une possibilité de croissance des salaires, il y a là un pas qui paraît difficile à franchir… c’est pourtant ce qui est fait dans l’article l’AFP, experts patentés à l’appui.
Première pièce versée au dossier : une étude de Javier Ortega et Gregory Verdugo. Celle-ci porte sur la période 1962-1999 : première bizarrerie, sont considérées dans un même travail, une partie des Trente Glorieuses, la crise des années 70, et la croissance douce qui a suivi ; des périodes économiques très différentes donc, mais soit. Toujours est-il que l’étude parviendrait à déceler « un impact positif de l’immigration sur les salaires. » La raison alléguée : « l’immigration permet aux nationaux de grimper dans l’échelle des professions » et d’aller « vers des métiers mieux rémunérés. » À défaut de précisions par les journalistes, on ne peut juger l’explication donnée que sur ces seules phrases et celles-ci sont, à l’évidence, problématiques. En premier lieu, quelle assurance a-t-on que la corrélation statistique entre immigration et salaires en hausse, si elle est effectivement mesurée, ne traduirait pas une causalité inverse ? Autrement dit, ce ne serait pas l’immigration qui aiderait à faire grimper les salaires, mais c’est une situation économique favorable avec hausse des salaires qui favoriserait l’immigration. Bien plus plausible d’ailleurs, du point de vue économique.
Ensuite, l’interprétation donnée fait également problème. Il semblerait d’abord qu’on ne parle plus des salaires globaux, mais des salaires des seuls nationaux. Dès lors, si effectivement les immigrés occupent les emplois subalternes, les moins rémunérés, il ne faut pas être surpris que les nationaux se retrouvent avec des emplois mieux qualifiés et mieux rémunérés. C’est là un effet purement mécanique qui proviendrait d’une augmentation de la part des emplois les plus rémunérés, sans qu’on puisse en déduire que chacun voit son salaire augmenter. Certes, ce pourrait être le cas si l’on montrait que tous les travailleurs potentiels se retrouvent avec des emplois mieux rémunérés, les autres emplois étant occupés par des immigrés ; cependant, la réalité d’un chômage massif et en augmentation laisse supposer que ce scénario ne joue pas ici : si les travailleurs nationaux sont privés des emplois les moins qualifiés, ce n’est pas pour en occuper de plus qualifiés, c’est pour se retrouver, pour une fraction importante en tout cas… demandeurs d’emplois !
Ensuite parole est donnée à Etienne Wasmer, professeur du département d’économie à Sciences Po. Lui aussi pense que « l’immigration peut avoir un ‘effet positif’ sur les salaires de certaines catégories ». Explication : « Les entreprises trouvent une main d’oeuvre plus disponible, peuvent recruter plus rapidement des travailleurs qui acceptent des horaires plus flexibles. Cela permet une amélioration de leur performance et cet effet favorable sera distribué en partie au capital et en partie au travail et donc au salaire ». Au passage, le libéral égratigne une réglementation et des comportements, notamment syndicaux, peu propices à la flexibilisation des horaires : les benêts, n’ont-ils pas compris que ce serait pour le bien de tous ? Mais les immigrés, eux, n’ont cure de pratiques syndicales obsolètes ; ils seraient prêts à tout : à toute forme de « flexibilité » en particulier. Le capital le leur rend bien. Que la performance s’améliore et ils retireront le fruit de leur sacrifice et en feront bénéficier les autres salariés. Avec des hypothèses ad hoc, on peut tenir à peu près tout type de raisonnement, notamment ceux qui nous font plaisir. Si l’on parvient à trouver des rennes sachant voler, un gros monsieur barbu à même de supporter des températures polaires et une cheminée suffisamment large pour permettre le passage du gros monsieur en question, on peut raisonnablement croire au Père Noël. Il en va du Père Noël comme de l’effet positif de l’immigration sur les salaires : il suffit de trouver les hypothèses qui nous arrangent.
L’article ne s’arrête pas là. C’est au tour d’Olivier Ferrand, président de Terra Nova (proche du PS), d’être mobilisé. Et lui de nous servir l’antienne des « immigrants en France [qui] travaillent, contribuent à la richesse nationale et renforcent notre population active qui vieillit. » Sauf que le taux de chômage des immigrés est à peu près double du taux de chômage national et que le taux de fécondité en France laisse de bonnes marges de croissance potentielle à la population active . Accessoirement, par ailleurs, dans ce commentaire, il n’est plus fait référence aux salaires, pourtant le sujet censé être couvert…
Mais pour finir cette brève anthologie, on décernera la palme de l’humour involontaire à Cédric Mathiot qui, dans un article de Libération légèrement antérieur de celui de l’AFP , se voulait critique de l’exploitation par Marine Le Pen des chiffres mentionnés par le Conseil d’analyse économique. L’article s’achève par une citation de l’auteur du rapport, Gilles Saint-Paul : « Dans un pays marqué par les rigidités salariales, comme la France, on s’attendrait à un effet moindre sur les salaires et un effet à la hausse sur le chômage. » Et le journaliste de conclure de manière définitive : « il ne suffit pas de puiser un chiffre dans un rapport ‘sérieux’. Encore faut-il que le traitement qu’on en fait le soit aussi. » Il vient d’être dit que le principal problème ne serait pas la baisse du salaire, mais la hausse du chômage, le journaliste n’y voit là que la démonstration d’une mauvaise utilisation de statistiques. Comme quoi, si « les affaires, c’est l’argent des autres » (A. Dumas), la bonne conscience immigrationniste, c’est le chômage des autres.
Bertrand JACQUES




La rhétorique sur la « France coloniale »

Parmi les discours particulièrement agressifs et dangereux actuellement, figure en bonne place celui consacré à la « France coloniale », autrement dit une rhétorique qui verrait dans la France une propension à être colonisatrice, voire à se caractériser par une essence coloniale. Sauf exception, un tel discours est l’apanage d’une frange gauchiste, hostile au républicanisme laïque, très islamo-accommodante, voire tout à fait islamolâtre.
Un mouvement est bien représentatif de ce courant, c’est le Parti des Indigènes de la République. Ce discours est aussi très présent dans des « essais » tels que « Nique la France », brûlot de Saïd Bouamama (d’ailleurs membre du PIR) et du groupe de rap « Zone d’expression populaire » (cf. aussi la chanson avec ce même titre par ce même groupe et décortiquée par Cyrano dans un précédent éditorial : http://www.ripostelaique.com/Nique-la-France-une-chanson.html).
L’idée au cœur de cette rhétorique est simple : la France, au-delà de sa caractéristique d’ancienne puissance coloniale – c’est un fait – serait aussi et encore « néocoloniale » ou, tout simplement, enlevant le préfixe « néo », « coloniale ». Ce colonialisme français s’exercerait, suivant ce discours, à l’encontre des personnes issues de l’immigration maghrébine et africaine (bizarrement les descendants de l’Indochine française ne semblent pas concernés ; ils sont pourtant nombreux en France). Après avoir frappé les aïeux, le colonialisme français maintiendrait ses effets néfastes sur les enfants.
Ainsi, par-delà les décennies, la France affirmerait sa nature d’État colonial, ayant colonisé par le passé un certain nombre de pays, notamment africains, et conférant un statut d’« indigènes » aux jeunes issus de l’immigration (de là bien sûr l’expression d’« Indigènes de la République »). Ces nouveaux indigènes subiraient, plus que tout autre, inégalités économiques et discriminations.
La rhétorique relative à la « France coloniale » est, à bien des égards, critiquable et de fait les critiques ne manquent pas (par exemple le philosophe Alain Finkielkraut dans le cadre de son émission hebdomadaire sur France-Culture, Répliques s’y est souvent livré).
On lui reproche principalement sa posture essentialiste, elle qui ne voit dans la France qu’une nature éternellement colonisatrice et dans les personnes issues de l’immigration africaine une nature d’éternelles « victimes colonisées », et ce, indépendamment des situations particulières et indépendamment des actions effectives.
Il est clair qu’un tel positionnement fige une fois pour toute l’analyse des faits : que l’hymne national soit conspué au stade de France lors des matchs avec l’Algérie, le Maroc et la Tunisie, ce n’est que la réaction des victimes néo-colonisées face à l’empire colonial français ; que des violences soient commises dans des quartiers par des jeunes (et des moins jeunes) issus de l’immigration, il s’agit là de l’expression des injustices subies par ces personnes ; que les violences s’intensifient et donnent lieu à l’utilisation d’armes à feu, c’est aussi l’effet de l’injustice liée à la colonisation que subissent les victimes ; etc. Le cadre d’analyse est définitivement clos, hermétique aux autres facteurs susceptibles d’être mobilisés pour affiner l’exercice explicatif : caïdat dans les quartiers, clanisme sur une base ethnique, sans parler d’un important effet pervers de la victimisation qui fait sauter bon nombre d’interdits par les « victimes » décomplexées…
Ce cadre d’analyse est aussi, d’emblée, auto-immunisé contre d’éventuelles contre-illustrations : par exemple, le racisme anti-blanc n’est qu’une fiction cherchant à dissimuler le racisme anti-arabe ou anti-noir. En outre, ce cadre d’analyse implique que les conclusions susceptibles d’être tirées sont déjà contenues dans les prémisses : les fauteurs de trouble ne sont en réalité que des victimes parce que ce sont… des victimes. Bref, un tel cadre d’analyse inamovible et proprement intouchable ne saurait renvoyer à une construction scientifique digne de ce nom (même s’il est repris par bon nombre de sociologues) : il n’est en réalité que la base d’un pur discours idéologique pro domo, destiné à défendre, en toutes circonstances et quoi qu’il ait pu être fait, une catégorie de personnes supposée victimes de la colonisation française.
Mais je pense qu’il y a plus important. Il faut s’arrêter sur un autre aspect de cette catégorie, analytique et politique, qu’est la « France coloniale » ; en définitive l’aspect le plus essentiel et qui pourtant n’est que peu mis en exergue, même par les plus critiques de la notion. Une « France coloniale », ce n’est pas simplement une « France inégalitaire » ou « discriminatoire ». D’une certaine manière, c’est plus encore qu’une « France raciste ». Une colonie, par définition, c’est un « territoire étranger placé sous la dépendance politique d’une métropole » et, par conséquent, si la France est encore coloniale, c’est en toute logique, parce qu’elle occupe des territoires qui ne lui appartiennent pas. On pensera aux territoires d’outre-mer, mais comme cela a été dit plus haut, sous la plume des Indigènes, le travers colonisateur de la France ne concerne pas, tant s’en faut, ces seules populations. Sont victimes aussi, et avant tout, les enfants d’immigrés Arabes et Africains en métropole. Autrement dit, la France serait colonisatrice sur son propre territoire.
Évidemment, l’absurdité du raisonnement saute aux yeux : dès lors que la colonie se définit par un rapport de sujétion d’un territoire à un autre, un territoire ne saurait se coloniser lui-même. Mais c’est là précisément que la rhétorique de la « France coloniale » prend tout son sens ; qu’elle ne se contente plus de forger un discours de défense de certaines populations, mais qu’elle devient une véritable arme politique ; qu’elle ne se contente pas d’exhumer une figure du passé, mais qu’elle aide à définir un programme pour l’avenir. La France serait encore coloniale car elle cherche à exercer son autorité sur des territoires qui ne lui appartiennent plus.
Quand des musulmans occupent plusieurs rues parisiennes à l’heure de la prière, ils font leur le territoire en question. Quand un quidam apostrophe le Président de la République en lui disant : « Casse toi … t’es chez moi », il s’approprie le territoire qu’il habite et en exclut la République (voir l’article d’Alain Rubin sur ce point http://www.ripostelaique.com/Territoires-perdus-de-la.html). Quand des caïds bouclent des cités avec des armes de guerre et en interdisent l’accès pour permettre à leurs complices de se livrer tranquillement à divers trafics, ils marquent violemment leur territoire (voir l’éditorial n° 151 de Cyrano reprenant une information du criminologue Xavier Raufer http://www.ripostelaique.com/Le-peuple-de-France-doit-se.html). Pour sa part, le pamphlet « Nique la France » contient cette menace dès l’introduction : « Nous reprendrons possession de nos espaces volés ; les rues, les écoles, les facs, les places publiques, les jardins d’enfants, les usines… ». Les espaces volés par qui ? Par la France coloniale bien sûr !
« France coloniale » : il y a une fonction performative dans cette expression offensive. L’énoncer c’est accuser la France de vouloir assurer la mainmise sur les territoires des Indigènes intérieurs. La notion est instrumentalisée – pour reprendre un autre terme d’ailleurs fréquent dans la novlangue des auto-déclarés Indigènes – autrement dit, elle s’avère utile dans un programme d’occupation de l’espace. À ceux qui benoîtement – vous ou moi – croiraient, en conformité à l’article premier de la Constitution de 1958, à la « République indivisible », la formule de la « France coloniale » leur dit qu’ils ont tort et que la France cherche à s’arroger illégitimement les territoires détenus légitimement par les immigrés et leurs descendants. La dénonciation de la « France coloniale » ne fait pas que défendre les descendants des colonisés ; elle prépare surtout les intifadas de demain.
Bertrand JACQUES




La rhétorique des "jeunes"

Quand je dis m’intéresser ici à la rhétorique des « jeunes », je ne pense pas aux discours que tiendraient majoritairement les « jeunes » – à supposer que de tels discours puissent être identifiés –, mais aux constructions discursives faisant intervenir la notion de « jeunes » et ce, dans certains contextes de conflits sociaux. Je pense, en particulier, à la manière dont bon nombre de mouvements politiques (plutôt de gauche), d’associations et la presque totalité des médias (y compris ceux réputés de droite) rendent compte d’événements de violences urbaines, impliquant des individus supposés « jeunes ».
Inutile de multiplier les illustrations : il suffit d’ouvrir le moindre journal ou d’accéder aux pages internet de n’importe quel quotidien pour en avoir confirmation. Un exemple, quand même, pris au hasard : tapez sur Google : « violences, Grenoble ». La deuxième occurrence qui survient est un article du Monde, daté du 17 juillet, traitant des récentes violences urbaines de Grenoble, consécutives à la mort du braqueur Karim Boudouda. Chapeautant l’article, on trouve une photo avec la légende suivante : « Quelques dizaines de jeunes se sont affrontées aux forces de l’ordre dans le quartier de la Villeneuve à Grenoble ». Puis, dès les premières lignes, on peut lire cette phrase : « La nuit de samedi à dimanche a été ‘beaucoup plus calme’ que la veille, lorsque des dizaines de jeunes avaient échangé des tirs d’armes à feu avec la police dans le quartier de la Villeneuve. »

Ainsi, en quelques lignes, la caractérisation des violences insiste, par deux fois, sur l’origine particulière de ses auteurs : le fait d’être jeune. Le recours à ce type de désignations – violences des jeunes – est si fréquent qu’il paraît aller de soi et l’on ne pense pas que d’autres appellations seraient plus appropriés : par exemple, avec un a priori critique : voyous ; ou, au contraire, avec un souci de neutralité : individus, personnes…
En fait, la rhétorique constituée autour de la notion de « jeunes » est problématique, et elle l’est au moins pour deux raisons importantes ; deux raisons qui, cependant, comme on va essayer de le montrer impliquent, dans une certaine mesure, des effets opposés.
En premier lieu, la rhétorique des « jeunes » est contestable en ce qu’elle est porteuse d’un grave préjugé anti-jeunes. En mettant ainsi en avant que ceux qui perpètrent les violences dans les quartiers sont des jeunes, on risque d’insinuer le raisonnement selon lequel « des jeunes de tel quartier sont coupables de violences » donc « les jeunes de tel quartier sont coupables des violences » et pourquoi pas, plus généralement, « les jeunes sont coupables de violences ». Pour reprendre une expression à la mode, il y a un effet de stigmatisation de la population des jeunes (voir dans RL, « la rhétorique de la stigmatisation » http://www.ripostelaique.com/La-rhetorique-de-la-stigmatisation.html).
Or, compte tenu de la vigilance des milieux antiracistes vis-à-vis des risques de dérapage stigmatisant, on peut vraiment être surpris de la persistance d’un tel usage sémantique. Il est clair qu’une telle tolérance langagière n’existe pas ou n’existerait pas s’il s’agissait, par exemple, de désigner des individus (jeunes ou moins jeunes) issus de l’immigration maghrébine.
Prenez, par exemple, la même photo du Monde évoquée ci-dessus avec cette nouvelle légende : « Quelques dizaines d’individus d’origine maghrébine se sont affrontées aux forces de l’ordre ». Imaginez le tollé ; tollé légitime d’ailleurs, car sur quoi se baserait-on pour affirmer que l’ensemble des personnes concernées, de surcroît au visage dissimulé, ont cette caractéristique « d’individus d’origine maghrébine » ? Soit, mais quelle assurance a-t-on que les individus sur la photo sont bien des « jeunes » ? Dans quelle mesure, dans cette foule hétérogène, ne se trouveraient pas des plus de trente ans, voire quelques quadras, anarchistes invétérés ? Et, d’ailleurs, qu’est-ce qu’un jeune ? À partir de quel âge l’est-on ; à partir de quel âge ne l’est-on plus ? Les dictionnaires donnent comme définition de « jeune » en tant que substantif : « personne peu avancée en âge ».
Le caractère relatif de la notion est patent. Ce qu’indique, par exemple, le site wikipedia n’ajoute guère à la précision : « La jeunesse est une classe d’âge. Elle réunit une population non-adulte, généralement de moins de 25 ans mais pouvant aller jusqu’à 40 ans ». Du coup, puisque la notion est des plus floues, les utilisateurs pourront contester son caractère prétendument stigmatisant : visant potentiellement une fraction importante de la population, elle ne cible pas une catégorie spécifique. Certes, mais alors pourquoi ne pas recourir à des appellations plus neutres encore, comme « individus » ?
C’est que l’emploi des termes de « jeune » et de « jeunesse » a d’autres effets et c’est justement la reconnaissance de ces effets qui permet de critiquer aussi la rhétorique qui les porte. C’est la deuxième raison évoquée plus haut. Invoquer la jeunesse, en réalité, n’est pas neutre. « Les jeunes » constituent une catégorie bien particulière dans les représentations collectives majoritaires. Les jeunes subissent, plus que beaucoup, la crise économique. Bon nombre de formations n’aboutissent pas ; les emplois leur font défaut. Qui plus est, l’idée est forte selon laquelle les anciennes générations ont bien profité de la croissance économique, par le passé, en en privant au contraire les générations actuelles, voire en ne leur laissant qu’une dette colossale.
Dès lors, s’alimente une mauvaise conscience de la société qui cherche à compenser ces inégalités intergénérationnelles objectives par un crédit symbolique : si les « jeunes » manifestent de la violence, c’est parce qu’ils réagissent aux discriminations dont ils sont victimes. Évidemment, une telle analyse est tout à fait contestable : d’une part, les jeunes ne forment pas une population homogène face aux inégalités, d’autre part, la plupart des jeunes en situation socioéconomique difficile n’y répondent pas par de la violence et respectent le cadre de droit. Mais, encore une fois, ce qui importe ici, c’est de percevoir l’importance symbolique de l’association « jeune – victime – violence légitime » et parfois même son instrumentalisation.
Que les actes violents soient commis par des jeunes n’apporte pas le même regard que s’il s’agit d’adultes embrigadés. La jeunesse déresponsabilise ; elle innocente. On verra la violence comme une réaction à une injustice plus ou moins latente, plus ou moins avérée. Pour le moins, un tel mot dégage une connotation positive. Outre le parfum d’innocence qu’elle véhicule, la jeunesse est souvent perçue comme une valeur en soi, au point que des penseurs critiques comme Régis Debray ou Pierre-André Taguieff s’attaquent à ce qu’ils appellent le règne du « jeunisme » dans notre société.
Les commentateurs n’échappent évidemment pas à la perception ambiante du jeune comme pure victime. La convocation de cette image leur permet de soigner, le plus souvent inconsciemment, leur sentiment de culpabilité : de passer de la mauvaise conscience inhérente à l’image du jeune comme victime, à la bonne conscience de les présumer innocents. D’autres sont, d’une certaine manière, plus lucides et utilisent la rhétorique à dessein. Voilà pourquoi le risque de stigmatisation de la population des jeunes n’est pas redouté par ceux-là même qui crient au loup quand telle ou telle autre population leur paraît mise à mal : ils savent très bien que, dans le cas présent, la généralisation n’est pas un risque, car elle apporte, du même coup, le dédouanement des auteurs de troubles.
Voilà pourquoi, leurs descriptions et leurs analyses s’appuient plutôt sur le concept ambigu de « jeunesse » et préfèrent mettre en avant cette caractéristique plutôt que tout autre. Voilà pourquoi, est privilégiée une sémantique aux connotations pourtant ambiguë à la place de la stricte neutralité qu’impliquent les termes « individus » ou « personnes ».
Et voilà pourquoi, nous devons, nous, nous méfier de cette rhétorique des « jeunes ».
Bertrand JACQUES




La rhétorique de la « stigmatisation »

Il y a des modes langagières. Depuis quelque temps, le recours au terme « stigmatisation » se fait très fréquent. Les musulmans seraient stigmatisés, les gens du voyage seraient également stigmatisés, les jeunes le seraient tout autant, certains quartiers itou… Les exemples sont multiples. Le terme est fort. Au sens propre, stigmatiser c’est marquer d’un stigmate, autrement dit une marque pérenne voire indélébile sur la peau. Jadis les esclaves fugitifs étaient stigmatisés, de même que les recrues dans l’armée romaine. Au sens figuré, la stigmatisation est aussi sévère. Selon le Larousse, stigmatiser c’est « flétrir, blâmer avec dureté et publiquement ».
Le terme ne saurait donc s’utiliser à la légère et l’exemple donné dans le Larousse en témoigne : « stigmatiser les violations des droits de l’homme ». On notera quand même, au passage, que l’utilisation actuelle est, d’une certaine manière et paradoxalement, plus proche du sens d’origine que du sens figuré. En effet, on n’entend pas dire qu’il y aurait lieu, par exemple, de « stigmatiser les propos racistes », autrement dit de les blâmer, mais plutôt que telle ou telle population ou catégorie de personnes est « stigmatisée », c’est-à-dire marquée, au travers de discours péjoratifs, de stigmates durables. On pense ainsi aux esclaves à la chair meurtrie par de terribles flétrissures ou, plus proche dans le temps, à l’horrible étoile jaune qui révélait les Juifs comme Juifs aux yeux de tous.
Dans tel discours d’attaque ou de contre-attaque, la mobilisation de la notion de stigmatisation se veut alors constituer un argument fort. Stigmatiser est raciste. Stigmatiser c’est renfermer un groupe de personnes dans une catégorie fixe, avec des caractéristiques immuables, généralement négatives : les Arabes sont des voleurs, les Juifs conspirent, les jeunes sont tous des fainéants, etc. Non seulement la critique de la stigmatisation est forte, mais elle est aussi définitive. La stigmatisation n’est évidemment pas justifiable et par conséquent si l’on décèle ou si l’on feint de déceler de la stigmatisation dans un discours ou dans une attitude, on marque une victoire décisive sur l’adversaire.
Il en résulte une certaine facilité à utiliser la critique de la stigmatisation. Pourquoi s’embarrasser d’arguments trop complexes ou trop fins ? Le seul argument de la stigmatisation devrait suffire. Son rendement est excellent : un résultat bien significatif avec une grande économie de moyens. Bien souvent, la rhétorique de la stigmatisation fait alors figure de critique passe-partout, utilisée parce que le contempteur n’a pas trouvé mieux et se dit qu’il remportera ainsi un succès rapide. Son emploi ne se fait pas alors sans paradoxe, erreur de raisonnement et même sophisme. Deux exemples : le premier, d’il y a quelques mois déjà, avec le débat sur le voile intégral ; le second, récent, et faisant suite aux propos du Président de la République à Grenoble.
La première illustration va jusqu’à la caricature. Légiférer sur le voile intégral, visant partiellement ou complètement son interdiction serait, selon les dires des opposants, une forme de stigmatisation de la population musulmane. L’argument est doublement contestable et du coup sa faiblesse est telle que l’on s’étonne que des personnalités éminentes de gauche, comme Martine Aubry ou Laurent Fabius, s’en soient servis . En premier lieu, le paradoxe est énorme que d’affirmer la stigmatisation d’une population par un texte juridique alors que le texte en question lutte contre un vêtement religieux ostensible destiné à isoler les femmes musulmanes en tant que catégorie particulière. Pour dire les choses simplement et avec la plus parfaite évidence : c’est la burqa qui stigmatise et non le texte qui la prohibe. Pensons encore à la signification d’origine : c’est la burqa qui constitue une marque durable permettant de rendre visible et de mettre à part une catégorie de personnes.
On pourrait, à la rigueur, reprocher à la loi d’indifférencier les individus ou d’aller à l’encontre de leur volonté individuelle, mais l’attaquer au motif de la stigmatisation consiste à faire du remède le mal ; un peu comme si l’on invoquait l’injustice de la condamnation d’un criminel avéré. En second lieu, la critique selon laquelle la loi d’interdiction du voile intégral stigmatiserait les musulmans n’aurait, à la limite, de sens véritable que si tous les musulmans se reconnaissaient dans l’adhésion à la burqa. Or, l’on ne cesse de nous affirmer le contraire : que la burqa n’est pas une prescription de l’islam (par exemple Dalil Boubakeur, le recteur de la Mosquée de Paris sur Europe1 ). Dès lors, comment l’interdiction de telle pratique qui ne serait pas inhérente et serait même contraire à une religion, à un courant de pensée, ou à une doctrine pourrait-elle constituer une attaque de cette religion, de ce courant de pensée ou de cette doctrine ? En toute logique, on serait tenté de dire que ce devrait être plutôt l’inverse. Si la pratique se révèle contraire à la religion, elle la dessert ; l’interdire la sert.
Risquons un parallèle. Le nazisme n’est certes pas une idéologie fondamentalement inhérente à la culture allemande : penserait-on, dans ces conditions, que la lutte contre le nazisme est à éviter au motif d’un risque de stigmatisation de la population allemande ? À l’évidence, non ; et les Allemands seraient les premiers à refuser ce raisonnement spécieux. Bref, dans le débat sur le port de la burqa, s’il est un argument qui défie totalement les lois de la logique, c’est bien celui de la stigmatisation et l’employer n’est qu’une facilité destinée à frapper l’interlocuteur en invoquant les catégories fantasmées de racisme et de xénophobie.
Second exemple : ce vendredi 30 juillet, le Président de la République a tenu un discours musclé à Grenoble, à l’occasion de l’installation officielle du nouveau préfet de l’Isère. Entre autres mesures avancées, Nicolas Sarkozy a déclaré que « la nationalité doit pouvoir être retirée à toute personne d’origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d’un fonctionnaire de police d’un militaire de la gendarmerie ou de toute autre personne dépositaire de l’autorité publique ». De même, il demande « que l’acquisition de la nationalité française par un mineur délinquant au moment de sa majorité ne soit plus automatique ». La question n’est pas ici de savoir si ces éventuelles dispositions sont justes ou non (même si personnellement j’y suis favorable) ou si la constitution française les permet ou ne les permet pas.
Ce qui m’intéresse plutôt dans la présente analyse, c’est que ce discours a rapidement fait ressortir le poncif de la stigmatisation. Par exemple, le Maire socialiste de Grenoble, Michel Destot, a estimé que le discours du Président de la République « stigmatisait les immigrés » . Que signifie, dans le cas présent, la convocation de la notion de stigmatisation ? Alors que les mesures demandées visent des individus particuliers qui se caractériseraient par un comportement délictueux – extrêmement grave dans le premier cas : l’assassinat d’une personne dépositaire de l’autorité publique –, la réponse en termes de stigmatisation insiste, quant à elle, sur la population d’origine étrangère dans sa totalité. Alors que les mesures visent justement à identifier des individus dans une population donnée, leur critique revient à « ré-amalgamer » l’ensemble de cette population.
Encore une fois, on peut expliquer l’emploi de cet argument comme une facilité destinée à disqualifier celui qu’on critique au motif du racisme et de la xénophobie. Cependant, une telle rhétorique mérite d’être analysée plus à fond. On s’apercevra alors que, non seulement son utilisation est bien critiquable, mais à la limite elle est même contreproductive et pourrait se voir, à son tour, taxée de xénophobie. Refuser d’identifier des individus, issus d’une population donnée, sur la base de leur conduite effective implique, en effet, deux corollaires extrêmement fâcheux. En premier lieu, revenir de l’individu au tout, voir nécessairement la communauté derrière la personne, c’est offrir une concession majeure au communautarisme et tolérer un écart par rapport à la logique républicaine. Mais à cette remarque critique, il sera peut-être objecté que c’est le type de mesure choisi – la déchéance de la nationalité ou la non acquisition automatique – qui renvoie le délinquant à son origine.
En réalité, ce n’est pas la nature de la peine qui permet d’inférer la stigmatisation (d’une population, des immigrés…), c’est le fait d’associer, de manière indissociable, la cause du délit à l’appartenance à une population (ou à la caractéristique d’immigré). Dans le cas contraire, il faudrait dire alors que « l’on stigmatise les élus politiques » parce que certains d’entre eux, du fait de leurs agissements, sont soumis à des périodes d’inéligibilité ou que « l’on stigmatise la population des parents » parce que certains, responsables de délits à l’égard de leurs enfants, ont été déchus de leur autorité parentale… Mais allons encore un peu plus loin – c’est le second corollaire fâcheux évoqué plus haut – : ramener le cas d’un certain nombre d’individus délinquants à une population complète qui serait réputée stigmatisée, revient aussi à admettre, au-delà d’un apparent paradoxe, que c’est l’appartenance à la population qui suscite le comportement de délinquance.
Affirmer la stigmatisation de la population d’origine revient de facto, et aussi étonnamment que cela paraisse, à la posture que l’on dénonçait à l’instant, celle qui lie la cause du délit à l’origine ! D’une certaine manière, et au grand dam de celui qui tiendrait explicitement un tel discours ou le laisserait transparaître, il y a une espèce de racisme dans cette attitude. De fait, il accrédite le plus pur des déterminismes ; il fige l’individu dans une essence immuable ; il nie la liberté personnelle.
En définitive, les deux exemples donnés dans cet article révèlent des modes rhétoriques assez similaires dans l’utilisation de la notion de stigmatisation. Dans l’un et l’autre cas, la reconnaissance d’un délit (le port de la burqa) ou la spécificité d’une sanction (la déchéance de la nationalité) sont contestées en ce qu’elles viseraient une population entière. Or, c’est plutôt cette forme d’assimilation – d’individus particuliers à la population d’ensemble – qui, à bien des égards, est contestable, le risque principal étant d’inscrire définitivement l’individu dans une communauté donnée. On comprend alors que c’est le principe même d’une République, s’appuyant sur des citoyens libres avec des droits et des devoirs, qui est ainsi malmené. Bref, le recours à la rhétorique de la stigmatisation n’est pas sans danger.
Évidemment, elle est tout à fait légitime et est même à promouvoir lorsque les droits de populations ou de catégories particulières sont bafoués. Dans certains contextes, cependant, il faut s’en méfier.
Bertrand JACQUES