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La doctrine post-catholique de la gauche

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La gauche, sainte Église de la bourgeoisie, partie 3

Ce qui étonnait le plus Beigbeder, lors de sa brève carrière de chroniqueur à France Inter, c’était la passion du lynchage de la radio publique « de gauche » chez une « élite intellectuelle » convaincue de son bon droit. C’est un trait assez spécifique de la gauche de l’ordre établi.
Mais ce qui la caractérise fondamentalement, c’est une subversion, un retournement de la figure du Christ, mort pour racheter l’humanité. L’élite des consommateurs – bourgeoisie de centre-ville drapée dans sa morale, ne dit pas « après moi le Déluge », mais « avec nous le Déluge ».

Ils se mortifient tous d’être des consommateurs, pour mieux consommer – c’est le greenwashing, ou verdissement, devenu l’ultime argument politique et publicitaire. Ils ne roulent pas en diesel (ils laissent leurs livreurs et leurs ouvriers le faire), mais ils consomment énormément d’électricité avec les ordinateurs, les téléphones branchés ou rechargés en permanence, et les trottinettes, ce joujou anti-écologique par excellence. Ils flambent aussi beaucoup de kérosène avec leurs voyages en avion vers les autres grandes métropoles, pour le travail et les loisirs.
Et puis, la bourgeoisie néo-cléricale n’ira pas jusqu’à se sacrifier elle-même, pensez donc ! Elle « sacrifie » ce qui est pour elle un poids mort : le devoir de transmettre sa culture et de maintenir la nation – bref, tout ce qui la reliait à ses origines et à une solidarité qui dépasse les classes – cette fraternité sans laquelle la République n’est qu’un vain mot.

Nos clercs sont dépositaires de la seule morale légitime, celle qui n’exclut personne… enfin, personne qui pense comme eux. Donc, peu importe si cela mène au suicide toute la culture dont cette bourgeoisie a hérité, et qu’on jette au rebut la liberté si durement acquise après des millénaires de combat.
Sa solidarité de façade avec des migrants qui au mieux lui livreront ses repas, ou qui, au pire, iront semer le chaos loin de ses lieux d’habitation, est son horizon moral. Elle jouit d’avance à l’idée qu’il y aura des témoins de l’élimination de ce qui l’a précédée, de ce qu’on lui a enseigné comme étant plus grand qu’elle.
Car la grandeur de la France, aux yeux de la bourgeoisie de gauche, est un crime impardonnable de lèse-narcissisme. D’où l’insistance forcenée d’enlaidir le patrimoine quand il est trop scandaleux de le vendre ou de se l’accaparer purement et simplement – avec des aménagements urbains hideux et des happenings de mauvais goût, tel que Tree, le plug anal géant installé place Vendôme, ou le Vagin de la reine au Château de Versailles.

Le post-catholicisme a une morale et une philosophie de l’histoire très simple, quasi hollywoodienne. Les gentils gagnent à la fin, donc il suffit d’être gentil. Pas avec son voisin, dont on se fiche. Pas avec les pauvres, qu’on méprise. Mais gentil dans l’abstrait. Il ne faut surtout pas sévir, quitte à engendrer des enfants persuadés que tout leur est dû et qui ne respectent rien. C’était mieux ça que de leur prodiguer une torgnole bien sentie, c’est sûr… et si vous comptiez sur eux pour sauver la planète et se battre pour vos libertés, je vous prie d’être patient. Très patient.

Hélas, cette gentillesse de façade révèle vite son vrai visage : l’inquisition permanente, ce lynchage de tout ce qui ne pense pas en bourgeois de gauche. Après tout, disent-ils, parce que nous sommes gentils, nous sommes le sel de la Terre. On a vu, avec la crise sanitaire, où cette « gentillesse » pouvait conduire : à l’introduction malgré soi et en soi d’une substance médicinale aux propriétés aussi douteuses que son efficacité. Et mille menaces si vous n’obtempérez pas – soyez contents qu’on ne vous interne pas à cause de cette sale manie qu’est la liberté de conscience. Cette cochonnerie a toujours été une illusion, sinon une idiotie, pour nos dogmatiques.
Pereat mundus, fiat justitia. Que le monde crève, pour qu’advienne la justice. Tel est le credo post-catholique. Et si notre désir de mort n’emporte pas votre adhésion, nous vous persécuterons.
La substitution d’une raison médicale – absolue et sans réserve, examen ou contradiction possible – à la trop patriotique raison d’État, est bien symptomatique du post-catholicisme. La médecine a toujours raison et n’a pas de compte à rendre au tribunal de l’Histoire.

Ainsi, le post-catholicisme est moins marqué par le désir d’universalité (catholikos signifie universel), que par une frustration, une démangeaison de l’universel qu’on veut gratter jusqu’au sang.
En fait, derrière la rage de soulager ses pulsions mauvaises, il y a l’absence de foi qui ôte toute limite aux mortifications : c’est ainsi qu’une majorité de nos compatriotes est désormais convaincue que le simple fait de respirer librement est un comportement imprudent et antisocial, et qu’il est normal d’être le cobaye d’expériences médicales à grande échelle pour sauver la vie de personnes que leur âge ou leurs excès mettent de toute façon en danger. Mais, en contrepartie, on leur offre le plaisir totalitaire des frustrés, celui de pouvoir sans cesse rappeler les autres à l’ordre.

Le post-catholicisme et son destin
Que les authentiques catholiques se rassurent, le post-catholicisme n’est pas fait pour durer, quand bien même penserait-on que le pape François lui-même y adhère. À vrai dire, c’est à se demander si cette doctrine a même le désir de se prolonger, tant elle est mortification faite idéologie.
Le seul problème, c’est que la bourgeoisie de gauche, et particulièrement le clergé néo-féodal qui est son centre de gravité, tiennent absolument à emmener toute la civilisation occidentale à l’abîme. Et la France, dès qu’il s’agit de montrer l’exemple, est fière d’être la première à sauter dans le vide.
Nos bourgeois ne veulent rien conserver, car ils n’ont pas de conscience historique, seulement une obsession religieuse de fin du monde, délire apocalyptique anglo-saxon désormais mâtiné « d’écologisme profond ». Or cette obsession eschatologique, pour démente qu’elle paraisse, a une cause parfaitement rationnelle : il est dans l’intérêt de la bourgeoisie d’être de gauche.

Car derrière l’hypocrisie du fanatique, il y a un calcul soigneux : rien de tel que d’éliminer la comparaison au passé et à l’avenir pour sacraliser l’entre-soi ; rien de tel, non plus, pour jouir sans entrave.
De fait, on n’a plus aujourd’hui de standing et de notoriété publique que par conformité avec le « progressisme », c’est-à-dire l’acceptation inconditionnelle de toutes les dérives sociétales. Car les dérives sociétales, c’est l’argent, et la gauche, depuis mai 1968, ne fait plus rempart contre l’argent, elle ne fait que louer son empire et ses conquêtes. Une Église dévergondée en façade et obscurantiste au fond, mais toujours du côté de l’argent. Il faut que tout change pour que rien ne change.

La spécificité de l’humain par rapport à l’animal ? Elle empêche les scientifiques de faire des recherches sur la longévité. Le masculin et le féminin comme pôles de la société ? Ils vendent moins que l’identité sexuelle diversifiée comme les marques de clopes ou de lessive. Vous trouvez qu’il y a trop d’immigrés ? Mais qui va vous faire la cuisine ? Vous la livrer ? Qui va s’occuper de vous quand vous serez vieux ? N’êtes-vous pas bien content que des pauvres se battent pour occuper ces places, non ? Et n’allez pas objecter qu’au final nous perdons tous à faire jouer cette concurrence sauvage. Comme tous les pays occidentaux font la même chose, vous n’avez de toute façon aucun point de comparaison !

Et remarquez bien que la bourgeoisie néo-cléricale ne peut pas jouir de son argent avec une conscience morale pure et parfaite sans son dogme. La perversité du mécanisme psychologique sectaire est indissociable d’un réflexe historique longuement acquis. Ainsi, la propreté morale de la gauche bourgeoise demeure étrangement indispensable, pour une classe dominante dont les ancêtres, lorsqu’ils entraient dans la foi chrétienne, abandonnaient toute richesse et allaient jusqu’à se mêler aux miséreux pour racheter leur âme.
Finalement, ce qui menace d’emporter la France, c’est ce désir typiquement de gauche de profiter de sa position de façon parfaitement irresponsable. Ainsi, elle profite de ses privilèges financiers et en même temps de ses avantages sociaux ; elle jouit de la diversité sexuelle dans un cadre néo-colonial décadent, et en même temps de l’argent que lui rapporte le travail des miséreux qu’elle a fait venir des quatre coins du monde. Elle se mortifie faussement de trahir deux mille ans de construction civilisationnelle, et en même temps, elle est persuadée que son suicide culturel lui confère un salut moral qui lui pardonne tout, car elle croit se sacrifier comme jadis le Christ en croix – geste de profanation définitive.

« Tant mieux si nous ne laissons rien, nous avons joui sans causer nous-mêmes la moindre douleur. Nous avons les mains propres, car nous ne nous les sommes jamais salies personnellement. »
Et pour nous qui ne sommes pas d’accord, qui subissons toutes les horreurs que vous avez engendrées, qui n’avons plus d’avenir ?
Ils ont déjà la réponse, et ils nous l’ont donnée il y a longtemps : « nous, nous n’avons plus qu’à mourir ; vous, vous n’aviez qu’à ne pas naître ! »

Gary Laski
Écrivain et philosophe




L’Église de gauche : un clergé à la dérive

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La Gauche, sainte Église de la bourgeoisie, partie 2

Au sommet de l’Église de gauche, il y a la Curie, les cardinaux et leurs sbires. Souvent issus de la haute bourgeoisie elle-même, ils exercent leur pouvoir par les infrastructures numériques – le « Big Tech ».
Il s’agit, en premier lieu, des télévisions et des réseaux sociaux, avec leurs techniciens et leurs censeurs. À ceux-ci, ajoutons les armées de (ro)bots commentateurs, qui justifient toutes les pires mesures par un assentiment populaire factice ; mais aussi les sondeurs mythomanes qui font la claque ou encouragent les cabales ; et enfin, les professionnels de la communication que l’on retrouve derrière chaque politicien qui « marche ».
Cet étage, il faut qu’il reste dans l’ombre et que vous ne le voyiez jamais. Parce que vous risqueriez d’être au courant des jeux de pouvoir qui se déroulent dans votre dos. Le bon peuple devrait être heureux d’acclamer le vainqueur des manigances en haut lieu, et au lieu de cela, vous savez quoi ? Il refuse de donner systématiquement son assentiment, ce sale cochon édenté !

Pour y parer, on imitera donc de faux grands rassemblements, comme ça a toujours été le cas avec Macron. On tiendra aussi pour seule opinion valable France Inter et France Info : c’est la doctrine « de gauche », conforme aux idées de la plupart des retraités et des fonctionnaires. Ils n’iront jamais à l’encontre du régime – ils ont trop à perdre. Il suffit de leur assurer qu’ils sont les bons, les gentils, les progressistes, les justes.
Pour relayer tout cela, il faut une sacrée bande d’hypocrites.

Au Moyen Âge, on appelait ceux qui tenaient la fonction « informative », le clergé séculier – en un mot, celui qui est proche du peuple et de sa saleté congénitale – par opposition à la pureté des cieux. Ça allait de son excellence Monsieur l’évêque au cureton de cambrousse. Cette fonction va aujourd’hui du présentateur de BFM au journaleux de PQR qui pige pour trois francs six sous, aussi précaire qu’une caissière de supermarché à quart-temps.
Dans le tas, pourtant, vous trouverez encore des réfractaires, journalistes indépendants ou affublés d’un indécrottable sens du devoir. Rassurez-vous, Messeigneurs, ils ne monteront jamais dans la hiérarchie de l’information, qui mène directement à la poignée de milliardaires qui contrôle les médias nationaux. Les journalistes, plus ils s’agenouillent, mieux ils sont récompensés ; mieux ils font leur travail, plus ils représentent un danger.
Car souvenez-vous de Baudrillard : la réalité ne compte pour rien ; seules comptent les images. Et il revient aux journalistes comme aux prêtres de vous faire passer des images de soupe pour de la soupe en vous faisant croire que ça vous rassasie.

Par opposition au clergé séculier, il y a le clergé régulier. Régulier signifie qu’ils suivaient une règle. On parle donc ici des moines et de tous les érudits : théologiens, maîtres et élèves. Des gens généralement pauvres et dévoués.
Pauvres et dévoués, les universitaires et les profs – ce bas clergé de gauche – ils le sont plus que tout. L’État les méprise plus encore que les « sans-dents » et autres Gilets jaunes, car ils ne se révoltent jamais méchamment. Pour un peu, nos gouvernants disent ouvertement que les professeurs aiment la fange où ils croupissent. Ils trouvent leur vocation touchante, puisqu’elle permet à l’État de faire des économies sur leur dos. En quelque sorte, ils sont comparables aux ordres mendiants du Moyen Âge – le côté révolutionnaire et gênant en moins.
Après tout, s’ils subissent des brimades et des violences auxquelles ils ne peuvent pas répondre, c’est qu’ils doivent aimer ça, non ? Un peu comme ceux qui passaient leur temps sur les routes à se fouetter jusqu’au sang, à une époque où on désinfectait les plaies à la pisse de vache : les flagellants, c’est comme ça qu’on les appelait.
Il me suffit de me remémorer les multiples mouvements étudiants auxquels j’ai participé pour qu’une décharge d’adrénaline libérale me monte soudain au cerveau. J’ai toujours été profondément convaincu que l’instruction devait être accessible à tous, et pour rien. Mais mendier année après année, de façon plus ou moins menaçante, aux mêmes maîtres qui vous méprisent et vous haïssent, ça a un nom : la clochardise.

Et il ne faut pas s’étonner qu’on ne puisse plus que difficilement distinguer nombre d’étudiants ou de chercheurs en sciences humaines d’un SDF, que ce soit par la tenue, la cohérence de leur pensée, le niveau d’ivresse, l’aigreur ou la tristesse. La déchéance vient avec la dépendance, et l’État français, désormais prostitué à tout ce qui a un peu de pognon, est de ces maîtres d’autant plus cruels qu’ils ne se respectent pas eux-mêmes.
Mais ne croyez pas que ces prolos de « sachants » ne servent à rien. Ils ont une utilité très nette pour ceux qui nous dirigent.

Déjà, parce que les journalistes, à l’instar de leurs marionnettistes, brassent ce liquide saumâtre qu’est l’actualité : leur parole tourne à l’aigre très vite. Ils ont donc besoin « d’experts » pour donner de la consistance à leur sombre soupe. Et puis, ça permet d’empêcher de parler le bon peuple, dont on caricature la parole grâce à des « micro-trottoirs » soigneusement montés.
Les « experts » sont des universitaires qui arrivent encore à se croire du côté du peuple, alors qu’ils sont à la solde de l’État, lui-même toutou docile du grand capital. Ils se disent marxistes, mais les Écritures du vieux prophète leur brûlent les yeux. Et je ne m’étends pas sur le spectacle récent des médecins de plateau télé directement appointés par les laboratoires pharmaceutiques, qui reçoivent pour leur corruption notoire la Légion d’honneur.
Ensuite, considérez que rien n’enseigne mieux la domestication qu’un autre être humain. C’est à ça que sert le bas clergé de gauche, à savoir les profs.

Les profs communistes de la IIIe République ont fabriqué des résistants, ceux que nous avons maintenant fabriquent des consommateurs. Une vocation solide est indispensable au départ, car ils seront tôt ou tard traités de façon lamentable par leur hiérarchie ou leurs élèves, ou les deux.
La technique est rodée : on vous écrase jusqu’à faire de vous un modèle de soumission. Une petite minorité d’entre eux était prédestinée, par sa veulerie, à s’épanouir dans ce rôle. Mais si vous voulez poursuivre dans la carrière, il faudra, tôt ou tard, comme le protagoniste de 1984, apprendre à aimer votre maître. Et répétons-le, il faudrait être fou pour le croire bon.

Je n’avais jamais vu une profession poussée à ce point à bout, au bord de la folie. Enseigner, mais des programmes de plus en plus vides, à travers des écrans ou des masques. Enseigner sans humanité, et même, pour rester du côté du bien, maltraiter les enfants. On leur a fait croire qu’ils agissaient pour le bien, alors qu’ils enseignaient le contraire de ce pourquoi ils avaient signé : l’absence d’esprit critique, l’absence d’humanité, et des modèles de soumission absolue.

Ainsi, sous peine de finir à la rue, la plupart d’entre eux a fait montre d’une docilité idéale aux mesures sanitaires, appliquant la maltraitance aux enfants « en responsabilité ». Les élèves, privés d’oxygène et d’expression humaine, ainsi que de parole libre, en sont traumatisés à vie. Les profs s’accrochent à leur sens du devoir ; et pour beaucoup, cela suffit à s’en laver les mains. Après tout, ils sont de gauche, donc du côté valeureux de l’humanité. N’ont-ils pas sauvé des vies ?…

On pourrait penser qu’à l’avenir, des robots remplaceront les profs. Cela n’arrivera jamais, car les enseignants d’aujourd’hui servent de modèle de servilité à leurs élèves, puisqu’ils sont capables de tout accepter pour échapper à la loi de la jungle économique. C’est d’ailleurs une des raisons du manque de respect des élèves à leur égard – avec leur salaire qui fond au noir soleil de l’inflation, et la lâcheté de leur hiérarchie. De plus, dans le contenu même des cours, plutôt que des enseignements solides, c’est aussi une doctrine de la domestication qui est transmise. On connaît cette morale culpabilisatrice dont on a tartiné toutes les générations depuis les années 70, et qui vous fait comprendre, sous des prétextes écologistes, que vous êtes de trop dans ce bas-monde, surtout si vous êtes un homme – et que l’État, c’est Dieu.

À partir de là, le crâne de enfants est tout ouvert, disponible pour un second lavage de cerveau, assuré par les médias grand public : le sexe est une consommation ; plus votre genre est inclassifiable, plus vous avez une identité sûre ; vous reproduire et transmettre autre chose que la doctrine de l’État à votre descendance, c’est mal – surtout si vous êtes blanc ; la vie est meilleure lorsqu’on est le réceptacle du plaisir – donc avalez tout sans laisser de trace ; enfin, l’enfant est un objet, et comme pour la télé ou le canapé, un seul suffit. Pas grave si vous l’achetez à l’étranger, car il faut partager vos « richesses » avec les « vrais » pauvres.

Voilà pour le clergé de l’Église de la gauche. Sa domination sévère sert à conserver l’ordre en place. Il assure aux ultra-riches de le rester, aux fonctionnaires et aux retraités d’être momentanément protégés dans leur citadelle – même s’il faudra tôt ou tard recourir aux villes privées comme dans le tiers-monde…
Mais conserver l’ordre établi suffit-il à le légitimer ?
Cela ne suffit pas quand les petites gens crèvent la dalle. Cela ne suffit pas parce que la liberté est ce qui définit l’homme. Cela ne suffit pas quand on voit que l’égalitarisme, idole de tout le corps professoral depuis des lustres, accompagne tranquillement la société vers sa chute en discréditant le goût de l’effort.

Non, l’Église, même de gauche, ne se suffit pas sans doctrine, et elle en a une bien à elle. C’est elle que nous analyserons dans la troisième et dernière partie.

Gary Laski
Écrivain et philosophe




La Gauche, Sainte Église de la bourgeoisie : la théocratie numérique

Nous voilà sortis de l’ère chrétienne. Philosophe catholique, Chantal Delsol nous l’assure dans son dernier ouvrage, La fin de la chrétienté.
Cette sortie de route civilisationnelle est inquiétante, car la culture chrétienne était ce socle qui maintenait notre pays au-dessus des boues de la barbarie, devenues bien torrentielles depuis quelques temps.
Hélas, on ne se débarrasse pas nos cadres de pensée si facilement.
Si nos classes dirigeantes ont un tel mépris, voire une haine si assumée pour « la France d’avant », c’est peut-être parce qu’elles n’arrivent pas à sortir de leurs propres structures sociales traditionnelles. J’ose même me demander si elles peuvent vraiment vivre sans.

Considérez cette possibilité, vous qui lisez ces lignes, que nous sommes entrés dans une France post-catholique.
C’est-à-dire que nous avons une classe dominante qui hait son héritage, mais qui en a travesti les principes pour dominer le plus durement possible les moins nantis, ainsi que les amoureux de la liberté parmi lesquels vous ne manquerez pas de vous reconnaître.
Dans cette France post-catholique, donc anti-catholique et bigote jusqu’à la tartufferie, nous avons une Église nouvelle.
Cette Église dont le Dieu est l’État, c’est la Gauche, gardienne des bons sentiments, de l’ordre social et moral. Les journalistes et les universitaires en fournissent l’essentiel du clergé. Vous les entendez ? Chaque fois qu’ils ouvrent la bouche, c’est un sermon.

Le néo-féodalisme est déjà là
Depuis la Révolution industrielle, le monde va à toute allure. La terre souffre et le peuple saigne. Mais il y a pire…
Oui, bonnes gens, bien pire que ça ! Les grands bourgeois, seigneurs ici-bas, sont sans arrêt à devoir se remettre en question pour assurer leur domination !
Connaître toutes les combines pour que leurs mômes parviennent directement aux meilleures places ne suffit plus ! Il faudrait que leur progéniture se mette à réfléchir… Et même – quelle ignominie ! – qu’elle montre à tout instant qu’elle a raison de gouverner par son mérite, sa sagacité et son intelligence. Alors que tout de même, les beaux et les bons sont nés pour régner, puisqu’ils sont déjà nés dans la pourpre – quelle injustice !
Normalement, se disent nos élites autoproclamées, lorsqu’on a instauré un monde de paix et d’amour aussi rutilant que le nôtre, et surtout, lorsqu’on a atteint le sommet de la pyramide sociale, on devrait dominer pépère pour mille ans. Dix mille ans, même !

Le monde doit décélérer, se disent nos bons princes. Il faut des structures pérennes. Un peu comme au Moyen Âge. Sauf que le Moyen Âge, c’était une période d’essor, de jeunesse, d’agitation, où chacun devait prouver sa valeur pour garder sa place.
Fi de tout cela, manants ! Nous instaurerons, disent nos oligarques, un monde parfaitement rigide : une utopie pour nous, une dystopie pour les autres.
Pour ça, et parce que la mafia est notre modèle néo-féodal, nous diviserons comme nos ancêtres la société en trois : c’est le fonctionnement naturel d’une société, saint Dumézil m’en soit témoin !

En haut, les puissants, dont le rêve est de vivre trois cents ans en se faisant remplacer tous leurs organes. Avec des implants, on arrivera peut-être à les faire sortir de l’humanité. À en faire des X-men dotés de super-pouvoirs ? Après tout, nous sommes face à des fanatiques du dieu Mammon. Ils vivent dans l’illusion qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour fabriquer des sous à l’infini. Pas étonnant qu’ils se croient tout-puissants…
Tout en bas, il y a les serfs et autres Gilets jaunes. Ceux qui ne peuvent pas voyager, parce que ça coûte trop cher, que ça pollue trop, et parce qu’obtenir un passeport pourrait impliquer, d’ici quelques temps, que vous soyez cobaye d’on ne sait combien de protocoles médicaux. Et c’est bien le diable que la roture ne se laisse pas pucer, comme le bétail, pardi ! Elle est encore moins utile que lui à ses bons princes…
Or c’est entre ces deux classes que se situe le pouvoir tel qu’il s’exerce au quotidien. Celui du clergé, des « sachants », ou plutôt, de ceux qui transmettent l’information.

Au somment de la pyramide, après tout, la bourgeoisie financière règne grâce à de l’argent entièrement numérisé, une police dirigée à la baguette et une armée qui lui est assez peu favorable. Sa domination est donc fragile, d’autant plus que l’absence de renouvellement de classe lui fait faire, de plus en plus, l’économie de l’intelligence. C’est pour cela qu’elle a besoin du clergé, et qu’elle lui délègue le pouvoir.
Car dans un monde où le réel n’existe que par la représentation qui en est faite, c’est celui qui fait l’intermédiaire – donc les médias – qui exerce le pouvoir réel.
Ce pouvoir exercé pour « l’élite » financière, profite à tout le clergé post-catholique et à la classe sociale qui gravite autour de lui : bourgeoisie « bohême », « de centre-ville », ou « des grandes métropoles ». Appelons-la plutôt ici la bourgeoisie de gauche, néo-cléricale ou néo-féodale.

Théocratie numérique
La Renaissance nous a dépeint le Moyen Âge comme une période atroce, surtout caractérisée par la rigidité sociale et la brutalité des rapports humains. De l’intérieur, l’essor de l’Occident était bien différent : c’était une période de très fort dynamisme et de raffinement, mais aussi marquée par des moments de fragilité, de catastrophes.
Sans une structure sociale solide, rien ne tenait, ni contre les invasions permanentes, ni contre les ambitions dévorantes, ni contre les cataclysmes qui arrivent tôt ou tard sur des longues périodes, comme la peste noire par exemple.

Le néo-Moyen Âge qui vient est tout l’inverse. Même s’il cherche la solidité, au fond, il espère être court, car il n’a d’autre but que d’assurer la transition vers la « surhumanité » d’une élite autoproclamée qui veut s’affranchir de la mort.
Et à peine entamée, cette ère est déjà écrasante, laide et inhumaine ! Au moins, la révolution industrielle entendait dépasser la finesse de l’art gothique et vendait le rêve des vacances à la mer. Tout ce que vend le techno-féodalisme, c’est cette peste bubonique qui voit les écrans, ces purulences du réel, se multiplier partout.
Or, pour vous cuisiner la soupe immangeable de l’idéologie contemporaine, il faut bien un clergé qui vous rabâche que l’univers numérique – devenu métavers où l’on est arraché de son corps, et où l’on vit par procuration – c’est le paradis.

C’est ce nouveau clergé que nous analyser dans la deuxième partie.

Gary Laski
Écrivain et philosophe