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Réflexions amères sur l’armée française, l’Indochine et l’Algérie

En commentaire de l’article de M. Guillemain sur l’hommage à M. Hô Chi Minh

https://ripostelaique.com/edouard-philippe-comment-avez-vous-ose-rendre-hommage-a-ho-chi-minh.html

Je ne porte pas non plus dans mon cœur les interventions hypocrites et policées de notre Premier ministre et je doute de la sincérité de ses propos lors de sa visite au Vietnam. Mais il s’agit là d’un formalisme diplomatique auquel tous sont habitués.

En revanche, je suis assez ébahi de la conventionnalité momifiée de votre adresse à Édouard Philippe, qui renvoie à un autre temps, celui d’errements inimaginables, à une idéologie mortifère et manipulatrice et qui, pour tout dire, est articulée autour de jugements primaires, largement infondés, et totalement aporétiques.

Car, à quoi peut donc servir de se lancer une fois de plus, au sujet de la guerre d’Indochine, dans une avalanche de chiffres de l’horreur dont vous êtes parfaitement placé pour savoir qu’ils sont partiaux, à sens unique, et peuvent être débattus et échangés à l’infini. En tant que militaire, vous devriez être accoutumé à la destruction aveugle et savoir parfaitement qu’elle est inhérente à la guerre de porter en elle de tels désastres que vous camouflez derrière les hauts faits d’armes. Vous savez mieux que quiconque que, même derrière le geste héroïque de Pierre Clostermann rampent les fantômes de Dresde, de Hambourg, de Tokyo et de tant d’autres… Je ne commettrai pas la même erreur que vous en listant les chiffres qui nous sont imputables en Indochine, en l’occurrence, mais j’ajouterai que, venant de la « patrie des droits de l’Homme », ils étaient porteurs d’une infamie hypocrite plus grande encore. Et si leur litanie est parfois plus brève que celles d’autres nations, cela n’est souvent dû qu’à l’incapacité technique de « nos forces ». Il est clair cependant, je vous en donne acte, que l’odyssée des prisonniers français de Dien Bien Phu n’est pas l’acte le plus glorieux de l’armée du Vietminh. Mais pour mieux en comprendre le contexte, peut-être faut-il lire le récit du Général Giap[1].

S’agissant des faits coloniaux, de « l’Indochine » à l’Algérie en passant par Madagascar, il est à craindre que, si l’on mettait tout à plat (ce qui est fait dans nombre de documents), il apparaîtrait que nos faits de guerre ne démontrent pas une grande humanité. Mais il est vrai que, dans nombre de cas, les victimes n’étaient pas de courageux soldats mais des populations peu aptes à se défendre, ce qui rend sans doute leur disparition plus supportable… voire justifiée, comme le stipulait le règlement de l’armée allemande. Au reste, le Général Giap qui défit « nos armées » était mû, on le sait, par la rancœur de la disparition de sa femme et de sa belle-sœur, l’une dans les geôle françaises, l’autre sous la guillotine… certaines inhumanités se payent.

De même, il est assez stupéfiant de vous voir ressasser encore cette platitude des apports de la France à ses colonies. Argument indéfiniment discutable et dépendant du point de vue adopté.
On peut d’abord remarquer la fausseté du récit sur une « empreinte française toujours bien présente » dans « l’ex-Indochine française ».

Lors d’un récent voyage à travers le Vietnam, je notai en effet dans mon carnet de route :

« Or de traces, il n’y a guère, pour ne pas dire plus du tout.
Bien sûr quelques villas bâties par des Français aisés subsistent dans les beaux quartiers. Mais leurs habitants les ont converties pour les rendre utiles à leurs activités, ouvertes sur la rue, surélevées de plusieurs étages pour y loger leur famille…

La langue française fut pendant quelques décennies la langue des puissants, des autorités, des institutions, la langue des maîtres au fond. Mais cette langue n’a pas durablement influencé le pays, et l’on chercherait vainement des jeunes gens en connaissant quelques bribes. Les musées mêmes ont omis de traduire leur descriptions dans notre langue, et s’ils les ont traduites, c’est en anglais… et la culture de notre pays ne transparaît que dans les fameuses « french fries ». Quelques rares grands hommes de France ont l’honneur d’une rue : Louis Pasteur, Alexandre Yersin, Alexandre de Rhodes… Ce ne sont ni des colons, ni des administrateurs, ni bien sûr des chefs de guerre. Le « pont Doumer » lui-même n’a pas conservé ce nom, préférant se passer de sponsors pour sa rénovation.
Les routes actuelles, diront certains, empruntent les parcours tracés par la France… Certes, mais ceux-ci reprenaient eux-mêmes les sentiers séculaires des dynasties Ly, Le ou Tran…

Le souvenir de la présence française, de la « guerre d’Indochine » même, dilué par l’Histoire, par l’obstination et la force destructrice mobilisées par les USA  s’est étiolé. Cet épisode quasi anecdotique représente moins de 100 ans dans une histoire millénaire où l’adversaire perpétuel, ainsi que le fondement culturel essentiel, fut la Chine et non l’Occident.

Dien Bien Phu, que j’ai tenu à voir et qui fit l’actualité majeure des années 50 et 60, ne retient rien de la France. Plaques commémoratives, musées et sites ne rédigent pas même leurs explications en français. Et ils ont bien raison, car les Français eux-mêmes, pressés d’oublier l’épisode, ne détournent pas leur chemin pour y venir et le lieu semble n’intéresser que des Chinois.
La colline Béatrice, haut-lieu de la « résistance héroïque de la Légion » autant que du « courage légendaire des bodois », ne mérite pas une pancarte ; il faut un GPS pour la trouver, et le chauffeur de taxi à qui nous demandons de nous y mener la confond avec le « Touristic resort » de Him Lam. »

Le paradoxe est donc que le legs essentiel de la France semble résider dans les idées des philosophes des Lumières et dans la geste de la Révolution française ; ces idées mêmes qui ont nourri les indépendantistes vietnamiens, de Nguyen An Ninh à Hô Chi Minh en passant par Vo Nguyen Giap. Nous aurions dû nous en enorgueillir, c’était un honorable présent…

On peut ensuite poser la question de la manière suivante : si la démarche de la France était une mission civilisatrice des peuples « indigènes », son but aurait alors été d’« élever » ces populations et son effet devrait aujourd’hui se mesurer en termes d’émancipation desdits peuples, en termes d’autonomie culturelle, scientifique, technique, politique, sociale. Or, le moins qu’on puisse dire est que la marche de cette émancipation ne plaide guère en faveur de notre action[2], vers quelque ancienne colonie que l’on porte le regard, et singulièrement l’Algérie, ci-devant « département français ». Il est singulièrement aveugle, lorsqu’on mentionne les apports de la « colonisation », d’oublier qu’après plus d’un siècle d’« Algérie française », le taux d’alphabétisation de ce département atteignait en 1962 le chiffre peu glorieux de 15 % et que l’Algérie indépendante, pour créer son propre système d’éducation, dut encadrer ses classes presque exclusivement à l’aide d’enseignants coopérants[3].

On peut bien sûr comprendre la douleur, les souffrances, l’humiliation, voire le sentiment de trahison des militaires embarqués dans les aventures coloniales. On peut aussi connaître leur courage, leur héroïsme, leur ténacité et la fraternité qui les liait. Mais rien de cela ne leur économise de se demander pour quel combat ils se sont sacrifiés, quel rôle ils y ont joué et quel est le sens de l’Histoire. Or, vous n’avez pas brillé par ces qualités intellectuelles et morales et vous vous êtes fourvoyés avec une pathétique obstination. Celui que vous traitez d’assassin, combattant de près d’un demi-siècle pour l’indépendance de son pays, est révéré car il était le sens de l’Histoire. Et comme le déclara le général Giap, Dien Bien Phu, c’était Valmy ; et VOUS auriez dû le comprendre.

La défaite d’Indochine, pas davantage que celle de l’Algérie, n’est pas, comme vous le répétez pour vous rassurer, due aux gauchistes, aux cryptomarxistes, aux politiques ou aux traîtres à la patrie. Elle est due à l’incompétence de vos chefs révérés[4], incapables d’analyser la situation, aveuglés par leur superbe et leur condescendance à l’égard de leur ennemi. Par bonheur, l’honneur de l’armée et de ses chefs fut sauvé par la résistance désespérée de la garnison… L’issue découla de votre incompréhension de l’Histoire et, peut-on dire, de l’aveuglement stratégique[5].

Plus tard, auriez-vous gardé à la France l’Algérie française, que feriez-vous aujourd’hui des 40 millions d’êtres qui l’habitent, alors même que ceux qui sont aujourd’hui en France vous paraissent déjà bien trop nombreux et inassimilables ?

Puis, voici l’inévitable paragraphe sur les paroles qui « salissent notre armée », paragraphe qui fleure bon son affaire Dreyfus et rappelle que, pour vous, la question n’est pas de savoir quelle est la vérité, mais de savoir si elle honore ou non votre institution. Mais il eût fallu y penser avant et c’est son honneur, précisément, qui eût dû vous guider. Les horreurs imputables au FLN, au Vietminh ou à n’importe quel adversaire n’effaceront jamais les taches que vous avez laissé souiller vos uniformes ; vous n’êtes plus dans une cour de récréation et c’est l’Histoire qui vous juge.

Puis, voici enfin le rappel de la grandeur de la guerre de 14-18, censée vous laver de tous les lamentables échecs guerriers qui ont parsemé votre Histoire récente, notre Histoire récente, et où vous avez entraîné ou laissé entraîner notre pays. Jurant en 1870 qu’il ne manquait pas un bouton de guêtre, en 14 que les mitrailleuses allemandes tiraient trop haut, en 1940 que la ligne Maginot… et à Dien Bien Phu que le Vietminh était incapable d’utiliser des canons et d’entretenir une armée.

La Grande Guerre est en effet votre principal alibi, votre grand titre de gloire. Alors que, là aussi, vous frôlâtes la catastrophe et ne l’évitâtes qu’au prix du sang de tant de soldats, obérant lourdement l’avenir du pays privé de tous ces jeunes hommes. Car, comme le dit Jules Roy, « à la guerre, les erreurs des chefs se payent du sang des soldats ».

Alors, là encore, pour sauver l’honneur d’une armée dont les chefs ont administré et géré la tuerie de plus d’un million de jeunes hommes et ont, de concert avec leurs homologues, accepté de conduire le suicide de l’Europe entière, il ne vous reste qu’à vous arc-bouter sur vos récits odieux qui, 100 ans plus tard, nous parlent encore des héroïques soldats qui ont donné leur sang pour la patrie et des grands maréchaux « artisans de la victoire ».

Les soldats, pour nombre d’entre eux, n’ont pas « donné » leur sang. On le leur a pris. Les « artisans », eux, sont morts dans leur lit.

Se souciaient-ils de la patrie, de l’Alsace-Lorraine, ceux des villages reculés des Alpes, de la Lozère, du Maroc ou du Sénégal ? Avant toute chose, ils n’avaient pas le choix.
Étaient-ils à leur place, les « maréchaux » arrachant la « victoire » à ce prix, après n’avoir rien anticipé, rien compris à ce qui attendait leurs armées, bien trop soucieux de leur propre gloire ? Étaient-ils à leur place et glorieux, ces chefs qui ne prirent en compte l’hécatombe qu’ils dirigeaient que lorsqu’ils réalisèrent que le « réservoir d’hommes » dont ils disposaient serait bientôt épuisé ?…

Il est d’ailleurs confondant de voir dans quel pétrin vous vous trouvez, en glorifiant les maréchaux, lorsque paraît le nom de Philippe Pétain, le plus glorieux, le plus populaire d’entre eux, le « vainqueur de Verdun » (y en eut-il un ?). Où donc ranger cet homme-là, ici artisan de la victoire, là traître à la patrie, condamné à mort mais non exécuté, sauvé par une justice ayant plus de mansuétude pour un chef responsable des pires heures de la nation et de sa faillite morale[6] que pour le malheureux poilu assoupi pendant son tour de garde. Ennuyeux, n’est-ce pas ?[7]

Alors, vous pouvez bien agonir le Premier ministre salissant votre armée, mais reconnaissez au moins à ce gouvernement d’avoir devancé vos vœux en interdisant à nouveau, sinistre ridicule, la chanson de Craonne. Celle qui dit la parole des soldats et leur désespoir, mais qui a le grand tort de le dire car c’est vous qui entendez encore, 100 ans plus tard, parler à leur place dans une tentative odieuse de perpétuer vos mythes.

Alors que reste-t-il aujourd’hui comme mission à cette grande Armée ? Vous avez la pathétique candeur de reconnaître que c’est dans le maintien de l’ordre qu’elle trouvera son rôle. Cela signifie-t-il que c’est dans les banlieues où, pensez-vous, résident les séditieux qui menacent l’ordre de vos maîtres, que vous saurez retrouver les réflexes acquis jadis dans le département d’Algérie ?

Quoi qu’il en soit, votre incise redonne vie au célèbre et malencontreux discours de madame Alliot-Marie, avouant elle aussi qu’au fond, les « forces de l’ordre »[8] sont avant tout destinées à perpétuer le pouvoir des classes dirigeantes. Et votre formule est d’ailleurs surprenante, qui accepte d’emblée ce rôle supplétif et oublie la collusion éternelle de vos chefs avec ledit pouvoir…

Jacques Colé

[1]Comme le déclara plus tard un chef  FLN : « Donnez-nous vos avions de guerre, nous vous laisserons nos couffins piégés. »

[2]Exception faite précisément du Vietnam, qui s’est élevé du rang d’un « peuple de coolies » à celui d’une nation dynamique dans le cadre même que vous vous obstinez à criminaliser.

[3]Pour le taux d’alphabétisation de l’Algérie en 1962, voir https://www.persee.fr/doc/camed_0395-9317_1972_num_4_1_1678, page 64. Voir aussi : http://www.blida-aps.dz/spip.php?page=imprimer&id_article=3219

[4]D’ailleurs conduits devant une commission d’enquête qui chargea le second responsable, sans conséquence…

[5]Le chef du corps expéditionnaire, semble-t-il, mit longtemps à comprendre, ou à admettre, que la perte de Dien-Bien Phu signait, aux yeux de tous les peuples et gouvernements de la planète, la défaite de l’armée française en Indochine… Il est vrai que le général Westmoreland commit, quelques années plus tard, la même erreur d’analyse.

[6]Je ne parle pas ici de l’armistice. Mais de l’ignominie d’avoir accepté de livrer à l’ennemi, qui venait d’envahir notre pays, des citoyens français, pour cause de race, d’opinions politiques ou, ironie cruelle, de faits de résistance…

[7]Et là encore, vous pouvez reconnaître à M. Emmanuel Macron d’avoir tenté de remonter l’homme sur son piédestal.

[8]Auxquelles l’on vous joint volontiers dans les cas graves.