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Les ravages de la socio-culture : témoignage d'un ancien directeur d'une maison de jeunes

J’ai été directeur d’une importante maison de jeunes (et de la culture, ajoutait-on) à Grenoble en 1979 et 1980. J’ai habité plusieurs années la Villeneuve, très précisément (les adresses ont leur importance à la Villeneuve) au 10 Galerie de l’Arlequin. Formé dans les mouvements de jeunesse et d’éducation populaire, j’avais quitté mon poste de professeur du secondaire pour revenir à ma passion première : les adolescents difficiles. Ma formation s’est faite dans la banlieue parisienne entre Villeneuve la Garenne et Bezons dans ce monde des cités. J’ai été imprégné de pédagogie par projet selon les principes de Piaget, dans une atmosphère héritée du mouvement ouvrier, très marqué par le syndicalisme et l’église catholique, les deux étant d’ailleurs très interpénétrés : entre jeunes de la JOC et des JC, les discussions et la camaraderie étaient la règle. Il n’y avait pas délinquance dans ce temps-là : dans la banlieue rouge, la référence c’était l’ouvrier P3 outilleur, l’aristocratie ouvrière. Il était hors de question de voler ou de manquer l’école. L’accès aux responsabilités supposait la perfection dans son métier et dans sa vie sociale. L’ascension sociale par le travail et l’instruction étaient la règle et avaient une finalité : l’émancipation du peuple et de la classe ouvrière.
Avec des études supérieures et une solide expérience de terrain, j’ai été recruté par une grande fédération de maisons de jeunes et de la culture et me suis retrouvé à la tête de la maison du quartier de l’Abbaye, entre la Villeneuve et le centre ville, où parmi les nombreuses expériences sociales entreprises par la municipalité Dubedout, l’objectif était de sédentariser les gitans.
Je me suis retrouvé rapidement en complète dissonance avec ce milieu : pour l’institution, les « jeunes » étaient par définition des victimes de la société. Ils n’étaient pas responsables de leur situation. Pour la mairie et pour les associations, le seul indicateur de performance était la quantité de moyens déversés sur le quartier. Le mot « jeune » avait une dimension sacrée, christique, et aller aux jeunes était vivre une sorte de chemin de rédemption. Une de mes collègues, directrice d’une maison voisine, en avait même épousé un, dans un double mouvement de dérision vis-à-vis de l’institution du mariage et de fusion compassionnelle avec un « jeune ».
Je me suis très rapidement retrouvé marginalisé avec ma pratique basée sur la responsabilisation individuelle et le sens du collectif, et mes tentatives d’instaurer le principe de régulation des transgressions des normes. « Norme, mais de quelle norme parles-tu? Nous ne sommes pas là pour cautionner la société bourgeoise ». Il n’y avait donc aucune norme. Les familles ne payaient pas leur loyer et attendaient le dernier moment pour se contenter de glisser le papier bleu dans la boîte aux lettres de l’assistance sociale. Dans les sorties de ski que j’organisais avec « les jeunes », ceux-ci me donnaient leurs lunettes à porter quand il n’y avait pas de soleil pour les reprendre ensuite « Tu es payé par la mairie pour t’occuper de nous ». L’assistanat généralisé était la seule règle. Rien n’était assez beau : on payait aux « jeunes » les plus beaux équipements. Les « jeunes » arboraient narquois l’argent du chômage en précisant qu’ils refusaient de contribuer à quoi que ce soit.

Seulement, l’être humain garde un fond de dignité et n’a que mépris pour ceux qui les transforment en objet compassionnel : la somptueuse maison des jeunes (conçue par des sociologues) fut incendiée. Ma proposition de créer des espaces en fer et en béton vide qui ne vivrait que de ce qu’y créerait les « jeunes » (avec de l’argent attribué uniquement sur la base d’un projet) fut considérée comme « de droite » car justifiant le désengagement budgétaire de l’Etat.
Un jour, des siciliens vinrent s’installer dans le quartier et échangèrent des tirs avec les gitans. Ceux-ci se replièrent dans leur campement de Briè-et-Angonnes. Je fis la réflexion en réunion qu’il y avait une situation de surencadrement et que nous pourrions proposer aux éducateurs d’aller travailler dans un autre quartier à forte délinquance, le Mistral. « Mais tu t’en prends à l’emploi! » « Ah bon, il vous faut des pauvres pour justifier vos emplois ». Ma descente aux enfers était commencée, elle fut arrêtée par la médecine du travail, lasse des dépressions et suicides sur ce genre de postes, me retrouvait sans emploi, quittait la ville et changeait complètement de profession.
J’ai eu de la chance : j’avais commencé à travailler à un plan d’action éducative avec le proviseur du Lycée Jean-Bart, André Argouges. Celui-ci se battait comme un beau diable pour obtenir une clôture pour son lycée, las des incursions de « jeunes » pénétrant dans les classes pour agresser les lycéens (NB : dans cette novlangue, les lycéens ne sont pas des « jeunes »). Les éducateurs l’ont traité de réactionnaire, arguant que les crédits seraient mieux employés à créer de nouveaux postes d’éducateurs qu’à faire une clôture. Deux ans plus tard, André Argouges a été assassiné par une « jeune » entré indûment dans l’établissement, qui lui planta une paire de ciseau dans le cœur.
J’ai pu engager un éducateur, Mohamed, venu des bas-fonds et qui connaissait les règles du jeu de ce milieu, qui partageait mes convictions et avec lequel nous pratiquions une pédagogie directive et énergique avec les « jeunes ». Il fut licencié lui-aussi mais ne retrouva pas d’emploi. J’appris quelques années plus tard qu’il s’était suicidé.
Et la Villeneuve! Le laboratoire social de la municipalité Dubedout. J’habitais au 10, la montée des éducateurs, entre des appartements de réinsertion. Quand je prenais l’ascenseur avec mes voisins, on était au courant de mes critiques de la politique municipale et j’étais accusé de « faire le jeu de la droite ». Tout mon environnement social s’effondrait : soit je faisais taire mon esprit critique, soit je quittais la ville.
Au 110, c’était une autre affaire : c’était la montée des bobos, des copropriétés (les appartements de la Villeneuve sont tous magnifiques : ce n’est donc pas la nature de l’immobilier qui est en question!) où se réunissaient les notables du parti socialiste sous la férule de l’élu en charge du socio-cul, René Rizardo.
Les bobos envoyaient leurs enfants au collège expérimental de la Villeneuve. On y pratiquait le pédagogisme avant l’heure, les méthodes non-directives, ce qui veut dire que seuls les enfants ayant un soutien à la maison s’en sortaient tandis que ceux originaires d’un milieu populaire sombraient.
Entre, il y avait « le peuple », les objets et les sujets de l’expérimentation. On y appliquait les mêmes principes : l’environnement de la Villeneuve était au départ magnifique et a été saccagé : la seule décision fut de transférer l’entretien du parc sur le budget municipal, au nom de « c’est la faute aux conditions socio-économiques »
J’ai eu de la chance. Je suis parti loin, très loin, ai repris mes études, ai eu et ai toujours une vie passionnante. Mais je retenais de ma formation initiale d’historien et d’éducateur que priver les hommes de tout projet, les déresponsabiliser, ne leur donner aucune perspective qu’ils soient capables de construire eux-mêmes ne pouvait mener qu’à la barbarie. Cette prophétie était à l’époque une intuition d’un jeune homme encore en formation : elle est aujourd’hui une réalité objective, analysée et logique, produite par les savants fous du socio-cul.
Sur ce tissu social pourri fleurit aujourd’hui le trafic de drogue dans ce qui est la ville la plus criminelle de France.
Ah, si une chose a changé : le lycée Jean Bart a sa clôture et s’appelle désormais le lycée Argouges.
Jules Dupont




Vincent Geisser, imposteur intellectuel et politique

Cette affaire, enfin, ce prurit médiatique, a du bon : elle m’a fait relire le petit livre de Jacques Bouveresse « Prodiges et vertiges de l’analogie » qui s’est voulu le prolongement de l’ouvrage de Sokal et Bricmont, « Impostures intellectuelles ». Physiciens, Sokal et Bricmont, en bons scientifiques, se contentaient de démolir le recours abusif de nos têtes pensantes, les Derrida, M. et Mme Sollers et autres, à la justification de leurs théories par le recours aux mathématiques et à la physique, disciplines auxquelles ils ne connaissaient ni ne comprenaient rien, mais utilisaient pour épater le chaland et donner une apparence scientifique à leur production.
Bouveresse reprit le flambeau en philosophe sage, soit le philosophe qui, à la manière de Socrate proclame « Ce que j’ai compris est grand et noble ; je pense qu’il en est de même pour ce que je n’ai pas compris ». Je me contenterai de mettre en appétence le lecteur en ne citant que quelques titres de chapitre « de l’art de passer pour un « scientifique » aux yeux des littéraires » ; « Comment les coupables se transforment en victimes et en accusateurs » ; « Les avantages de l’ignorance et la confusion considérée comme une forme de compréhension supérieure »…
M. Vincent Geisser et ses souteneurs pour une liberté de pensée qui serait mise à l’abri de toute liberté de critiquer par l’intimidation politico- médiatique, s’inscrivent totalement dans cette lignée.
Que l’on considère le travail scientifique de M. Geisser, sa fameuse « enquête nationale sur les trajectoires socioprofessionnelles des enseignants-chercheurs issus des migrations ». C’est un modèle du genre.

L’objet de l’étude tel qu’il apparaît à première vue semble légitime. Il est normal de s’interroger sur la capacité du premier organisme de recherche français à accueillir des chercheurs étrangers. D’une part parce que la capacité à attirer les meilleurs du monde entier est un des enjeux de la compétition internationale dans le monde de la recherche.
D’autre part, parce que le monde de la recherche, du fait même des exigences académiques, peut se montrer conservateur et rétif aux apports allogènes qui sont nécessaires pour maintenir une recherche exigeante et sachant se remettre en cause en permanence. C’est un facteur clé pour la compétitivité nationale.
« Compétitivité nationale » ? vous vous doutez bien que tel n’est pas le souci de Vincent Geisser et l’entrée dans son questionnaire nous le montre vite.
Il nous est tout d’abord dit que celui-ci est « strictement anonyme ». Mais n’importe quel étudiant débutant un Master recherche aura vite identifié le biais : lorsque l’on croise la question 1 « Quel est votre statut actuel au sein de votre unité de recherche ? », la 7 « par quel concours êtes-vous entré au CNRS ? » , la 16 « si vous êtes né(e) à l’étranger, quelle est votre année d’arrivée en France ? », la profession de la conjointe (Q 19), sa nationalité (Q 20), la liste et le lieu d’obtention des diplômes (Q 39), la Q60 « les types de partenariat dans lesquels vous êtes personnellement impliqué », bref, supposez que la personne réponde qu’elle est directeur de recherche de classe exceptionnelle, née à Alger, ayant fait ses études dans une « université dans un pays du Maghreb » (Q 37.5) et étant impliqué dans un partenariat avec l’université X, vous aurez vite fait de repérer de qui il s’agit.
C’est sur ces bases que le fonctionnaire de sécurité défense a alerté le directeur de l’Institut de Geisser sur le risque pénal lié à la constitution de fichiers nominatifs basés sur des références ethniques et religieuses sans déclaration à la CNIL, celle-ci s’opposant à la constitution de fichiers nominatifs, via des sondages permettant de faire un lien entre un nom et l’appartenance à une communauté.
Car là est bien le but de Geisser qui situe sans aucune ambiguïté son enquête dans le prolongement de son livre « la nouvelle islamophobie ». Sur le site europalestine.com (10/06/2009) il donne le vrai but de son enquête « il s’agissait pour mon équipe de faire une évaluation scientifique rigoureuse de la contribution des « chercheurs et des universitaires maghrébins » au rayonnement de la recherche française dans le monde ». Ce n’est pas du tout le titre de l’enquête qui a été validée par le CNRS et reçu une subvention de 20 000 euros. Vincent Geisser reconnaît donc avoir avancé masqué.
Evaluation scientifique rigoureuse ? Toute personne issue des migrations, de quelque origine que ce soit, à commencer par une migration de la province vers Paris, sera confrontée à un problème d’intégration dans une structure aux traditions établies. Comment répondre à la question 49 « D’une manière générale, estimez-vous que le CNRS favorise l’insertion professionnelle des chercheurs originaires du Maghreb ?». D’abord, on ne voit pas pourquoi le CNRS favoriserait l’insertion de chercheurs originaires du Maghreb plus que d’autres. Ensuite, on pourrait remplacer « originaire du Maghreb » par « originaire de l’Auvergne », de Nouvelle-Zélande ou de Kuala Lumpur, la réponse serait forcément NON. De même, qui va répondre « NON » à la question 52 « avez-vous rencontré des difficultés d’insertion au sein du CNRS ? ». Dans une institution aussi conservatrice, tout le monde en aura. Et j’ai peine à imaginer ce qu’aurait été mon intégration si par malheur j’avais été affecté dans l’Institut de M. Geisser !
Tout cela est de l’imposture intellectuelle et en aucun cas de la recherche scientifique. Quand on fait une telle enquête, on teste la problématique ex-ante et l’on vérifie que le questionnaire n’introduise pas un biais dans les réponses, et surtout on n’a pas défini avant les réponses que l’on veut obtenir !
Or, compte tenu de l’engagement politique de Vincent Geisser et de la nature de ses soutiens, notamment Olivier Roy et Alain de Libera, c’est une affaire « Aristote au Mont St Michel » dans l’autre sens qui se mettait en place : il s’agissait de montrer que la recherche française était tributaire du Maghreb, ou, dans le cas contraire, que les chercheurs maghrébins étaient victimes de discrimination, la combinaison des deux étant bien sûr l’optimum.
Vincent Geisser n’est donc qu’un archétype de ces « imposteurs intellectuels » qui utilisent l’alibi de la science pour faire passer une idéologie politique extrémiste. Plusieurs chercheurs de la même mouvance se sont précipités pour attester du caractère scientifique de ses travaux. Or, dans le monde académique sérieux, ce n’est pas comme çà que çà marche : si on est évalué par ses pairs, on ne se fait jamais évaluer par ses copains. Un travail scientifique est toujours évalué, tant que faire se peut, en double aveugle par des chercheurs ne connaissant pas l’auteur ni aucun enjeu d’intérêt avec lui. Ce sont les Suisses qui ont développé le meilleur système d’évaluation, en faisant venir chaque année au pays une équipe étrangère qui ne reste qu’un an et qui n’a aucun lien avec les universitaires suisses !
Un dernier test : allez sur Google Scholar, le moteur qui permet d’identifier les publications scientifiques. Les écrits de M. Geisser, qui se renvoient sans cesse les uns aux autres, ne sont en fait que des pamphlets politiques sur lesquels il a mis le tampon « CNRS », au service d’une idéologie dont Caroline Fourest a dit ce qu’il fallait en dire.
Qu’en est-il dans la réalité prosaïque ? M. Geisser s’est retrouvé dans de mauvais draps. Le Directeur des systèmes d’information de l’IREMAM a jugé qu’il n’était pas possible d’aboutir à un dossier présentable à la CNIL, suite à une réunion tenue à l’IREMAM le 2 février 2006 en présence du délégué régional du CNRS et du fameux « fonctionnaire sécurité défense ». Le 15 mars 2007, le secrétaire général du CNRS, Alain Resplandy-Bernard envoyait à Vincent Geisser une note décidant de clore le dossier et lui demandant de détruite tous les éléments collectés « et en particulier tout fichier sous forme papier ou informatique pouvant présenter un caractère nominatif » et de lui rendre compte du bon accomplissement desdites consignes.
Il restait à notre gaillard le moyen de trouver une voie de sortie. Le FSD était une cible toute indiquée. On imagine bien sûr ce que les mots de « défense nationale » doivent provoquer chez des Geisser. De plus notre FSD a commis une faute majeure : il a quitté le terrain qui est le sien pour entrer dans une polémique avec Geisser en lui reprochant de favoriser les musulmans aux dépens de chrétiens. Geisser tenait sa bouée de sauvetage, le FSD avait attrapé l’attrape-nigaud. Dès lors, il lui restait à mettre en place tout le tohu-bohu auquel on assiste aujourd’hui.
Jules Dupont




Le chercheur provoile Vincent Geisser, victime ou manipulateur ?

Le petit monde de l’intellocratie est tout bruissant d’une de ces affaires dont il raffole : un des leurs, M. Vincent Geisser, serait victime d’une atteinte à la liberté du chercheur car convoqué devant le conseil de discipline du CNRS.
De quoi s’agit-il ?
M. Geisser, chercheur à l’IREMAM, laboratoire du CNRS, est un représentant de cette gauche universitaire qui a parfois du mal à distinguer clairement islamisme et Islam. Il a publié ses thèses dans un ouvrage «La Nouvelle islamophobie » – une réponse directe au livre de Pierre André Taguieff « La nouvelle judéophobie » – qui expose une thèse rebattue par la bien-pensance libérale-libertaire au pouvoir : la France, en raison du traumatisme hérité de son histoire coloniale, n’arriverait pas à appréhender le fait musulman comme un fait religieux national. Le discours islamophobe emprunterait de manière privilégiée au registre républicain ses arguments d’un islam incompatible avec l’universalisme issu des Lumières. Dans le prolongement du racisme néo-colonial, les « républicains » ne seraient toujours pas sortis d’un rapport civilisateur à l’islam et verraient l’identité française comme exclusive de l’identité musulmane ! D’où l’hostilité des républicains au port du voile islamique à l’école : CQFD !
M. Geisser a joint l’acte à la parole en apportant un soutien bruyant à une jeune femme privée de son allocation de recherche en raison de sa persistance à porter le voile islamique dans les locaux du service public dont elle est la salariée. Monsieur Geisser n’y va pas par quatre chemins : cette jeune femme serait la victime du fonctionnaire de défense du CNRS qui, chargé par sa fonction de veiller à la sécurité du patrimoine immatériel du CNRS, s’était inquiété des contacts de M. Geisser avec certains milieux potentiellement proches de l’islamisme. Lui-même et la jeune femme seraient l’objet d’une persécution semblable à celle subie par « les juifs et les justes » sous l’occupation nazie : D’après M. Geisser « Le fonctionnaire de défense est un idéologue qui traque les musulmans et leurs « amis » comme, à une certaine époque, on traquait les juifs et les Justes. » Rien de moins.
Le message est immédiatement relayé par le site Oumma.com dont M. Geisser est un des chroniqueur, commissaire politique serait plus juste. Tout ce qui est de près ou de loin suspect « d’islamophobie » étant cloué au pilori dans des termes qui ne font pas dans la nuance. Bien évidemment, M. Geisser signe ses papiers de son titre universitaire, comme si la qualité de « politologue » lui donnait autorité pour parler de ce qui n’a rien à voir avec son activité scientifique.

Il se passe alors ce qui doit se passer : M. Geisser ayant insulté publiquement un haut fonctionnaire de son institution passe en conseil de discipline et ledit fonctionnaire l’attaque en justice pour « injures publiques ». S’ensuit une mise en scène médiatique des habituels pétitionnaires pour « atteinte à la liberté intellectuelle de la fonction publique ».
Qu’en est-il ?
Bien évidemment, M. Geisser, même en tant que fonctionnaire jouit du droit d’expression, même s’il en est avare pour quiconque ne partage pas ses vues. Il a le droit de raconter absolument n’importe quoi et ce droit doit être défendu pour tout un chacun. Mais avant de se précipiter pour signer la pétition de soutien au susdit, deux éléments sont à prendre considération pour se faire une idée juste du problème :

Qu’est-ce que la liberté académique du chercheur ?

Une des conditions de base d’une activité de recherche sérieuse, et qui est une règle appliquée par toute communauté scientifique de par le monde démocratique, est qu’un chercheur ne peut être critiqué ni empêché d’exprimer quelque idée que ce soit, fut-elle en contradiction avec les vérités communément admises. C’est la condition même de progression du savoir scientifique.
Mais la règle corrélative appliquée par toutes les communautés scientifiques est l’obligation de soumettre à la critique, au sens noble du terme, les processus de recherche qui a permis au chercheur d’inférer cette conclusion. Et c’est là que les choses se gâtent : dans le climat de terrorisme intellectuel qui font régner certains « imposteurs intellectuels » (j’emprunte l’expression au livre salutaire de Sokal et Bricmont) sur l’université « la liberté de dire n’importe quoi est mieux défendue que la liberté de dire qu’on dit n’importe quoi » selon l’heureuse formule de Jacques Bouveresse qui a consacré un ouvrage stimulant aux tours de passe-passe de l’intellocratie qui vous transforme, en deux temps et trois mouvements, n’importe quel contradicteur en nazi .
S’agit-il dans cette affaire de liberté académique du chercheur ? Non. M. Geisser n’a pas été empêche de publier quoi que ce soit. Sa supposée persécution ne vise absolument pas son travail académique. Il a été invité à rendre compte de ses contacts pris dans les terrains sensibles où il effectue ses recherches, ce qui est dans les strictes attributions d’un fonctionnaire de défense.

M. Geisser défend-il la liberté d’expression ?

Parmi les premiers signataires de la pétition de soutien à Vincent Geisser, on relève les noms d’Alain de Libera et d’Olivier Roy, qui se sont illustrés –entre autres – dans la persécution d’un paisible médiéviste, Sylvain Gouguenheim, professeur à l’Ecole Nationale Supérieur, qui dans un livre culte, « Aristote au Mont Saint Michel », remettait en question la transmission de l’héritage grec par la voie unique des Lumières musulmanes (antérieures aux Lumières chrétiennes et venues par la présence arabe dans le sud de l’Espagne) et qu’il y aurait eu, pour une part, transmission directe du grec au latin par des moines du Mont Saint Michel.
Pour Alain de Libera, relayé par la presse de la bien-pensance, de Télérama au Monde diplomatique, il ne saurait s’agir là d’autre chose que de racisme anti-islamique, et de demander des sanctions contre Sylvain Gouguenheim dans une pétition ou une vingtaine de signataire sur 300 sont des médiévistes connaissant un tant soit peu le sujet, et sur ces vingt, plusieurs doctorants ayant signé sous la pression de leur directeur de thèse. Plus, d’après l’éditeur de Sylvain Gouguenheim, Le Seuil, beaucoup de pétitionnaires ont demandé l’ouvrage en service de presse après avoir signé !
Et qu’on lise la démande de ces grands amoureux de la liberté d’expression des chercheurs :
« Nous, enseignants, chercheurs, élèves et anciens élèves de l’Ecole normale supérieure Lettres et sciences humaines, affirmons solennellement que les prises de position idéologiques de Sylvain Gouguenheim n’engagent en rien les membres de son Ecole.
(Dans les usages de la recherche universitaire, le travail d’un chercheur n’engage JAMAIS son institution, au nom du principe même de la recherche qui s’oppose à tout principe d’autorisation préalable de publication).
– En nous gardant des querelles corporatistes, des conflits de personnes et des récupérations de tous ordres, nous souhaitons réaffirmer avec force notre attachement à la nécessaire distinction entre recherche scientifique et passions idéologiques.
(Nous sommes vraiment ici dans le cas de la prostituée qui crie « au viol », l’argument des pétitionnaires ayant été de refuser tout statut scientifique au travail de Sylvain Gouguenheim pour lui faire le coup de la « reductio ad hitlerum » : quelques sites d’extrême droite ont cité les travaux de Gouguenheim, donc Gouguenheim est un nazi)
– Nous demandons une enquête informatique approfondie sur les points évoqués plus haut.
(L’énormité de cette demande – inquisitoriale et liberticide – est à mettre en contraste avec les plaintes de M. Geisser de ce qu’il a à rendre compte d’avoir traité un fonctionnaire en responsabilité de nazi).
-Nous demandons que toutes les mesures nécessaires soient prises afin de préserver la sérénité pédagogique et la réputation scientifique de l’ENS LSH.
(Cela rappelle les pétitions des assemblées de travailleurs à l’époque des procès staliniens, demandant qu’on les débarrasse de la vermine pour pouvoir reprendre le fil des « affaires courantes »).
Voilà qui défend Vincent Geisser, compagnon de route des Frères musulmans qu’on ne risque pas de trouver parmi les rares défenseurs de Sylvain Gouguenheim.

Faut-il défendre Vincent Geisser ?

Bien sûr que oui, et malgré tout, s’il s’agissait de défendre la liberté académique du chercheur. Bien sûr que oui, et malgré tout, s’il s’agissait de la liberté d’expression et du droit de dire n’importe quoi qui est valable pour M. Geisser comme pour tout le monde.
Mais il ne s’agit pas de çà.
Vincent Geisser a monté une opération médiatique de toute pièce pour politiser un conflit privé et une faute professionnelle.
Traiter quelqu’un de nazi dans un courriel publié sur un site est condamné par la justice au regard de la jurisprudence du Tribunal International de Nuremberg, car le nazisme n’est pas une opinion mais un crime.
Comme tout fonctionnaire, Vincent Geisser est soumis à un pouvoir hiérarchique et en l’occurrence à un fonctionnaire « sécurité défense » qui s’enquiert légitimement des déplacements des agents dans des zones pour le moins sensibles. Il l’a sans doute fait maladroitement en se laissant entraîner par Vincent Geisser dans une discussion sur le fond : il ne faut jamais attraper l’attrape-nigaud que vous tend un gauchiste professionnel, passé maître dans la dialectique « provocation – répression ».
Vincent Geisser n’est pas un défenseur de la liberté intellectuelle des chercheurs : c’est un imposteur ivre de satisfaction narcissique qui veut se poser en victime pour mieux mettre, demain, au pilori, au silence, et si possible au chômage tous ceux qui auront l‘outrecuidance de s’opposer à lui.
Donc, que ce monsieur gère la conséquence de ses actes devant la justice et son conseil de discipline. Mais mon petit doigt me dit que, vu les idées qu’il défend, il ne risque pas grand chose !
Jules Dupont