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Acte XIX, Barbès : je suis la Gilet jaune à qui trois Algériens ont volé le téléphone

Samedi 23 mars XIXe acte. Témoignage… Bonjour mes amis.

Lorsque je suis arrivée devant le Sacré-Cœur hier, j’ai observé avec une certaine tendresse cette colline parisienne toute maculée de jaune.

Ce qui fut moins tendre fut la redescente vers Barbès où je me suis surprise à penser que j’avais négligemment traversé la Méditerranée. Ce doute fut renforcé par l’arrivée d’hommes bien bruns comme les autres qui faisaient tanguer un large drapeau algérien dans un ciel mitigé en criant amitié et solidarité franco-algérienne. En dehors du fait que ce slogan n’a rien à voir  avec  les revendications des Gilets jaunes, ils m’ont semblé tout de suite passablement agressifs. Ce qui se confirma rapidement.

En effet, trois de ces hommes se précipitèrent vers moi pour m’arracher le portable que je tenais bêtement à la main dans la perspective de donner quelques nouvelles à ma famille. Je repris deux fois mon portable de leur détermination malhonnête mais la troisième fut la bonne et ils disparurent comme ils étaient venus. J’eus néanmoins le temps de leur préciser que c’était une drôle de façon de fêter l’amitié entre l’Algérie et la France. Deux messieurs Gilets jaunes sont venus à mon secours et j’ai eu l’occasion de discuter avec l’un deux un bon moment en continuant la manifestation. Je lui ai dit que je trouvais Barbès particulièrement accueillant et sympathique et je me suis étonnée tout haut de la présence de manifestants pour l’Algérie dans les rangs d’un mouvement populaire français. Après avoir exprimé sa colère vis-à-vis de ce vol agressif, ce monsieur m’a vite assuré qu’il ne faut pas faire « d’amalgame ».

http://www.fdesouche.com/1180797-paris-des-manifestants-algeriens-anti-bouteflika-volent-le-telephone-de-remy-buisine-et-dune-gilet-jaune

Là, cela s’est compliqué. Car, voyez-vous, j’ai sécrété depuis quelques années de redoutables intolérances à certains mots. « Amalgame » a en ce qui me concerne un fort pouvoir allergène  comme, à un niveau différent, « expert » que l’on nous sort à tout va pour nous prouver, par exemple, sur un ton docte qu’un drapeau picard, présent dans le corps d’une manifestation Gilets jaunes, signe la présence d’extrémistes royalistes, car ce drapeau a le malheur d’être orné de quelques fleurs de lys… Oui, il est essentiel de rester calme, même si ce n’est pas simple.

Ces réactions allergiques, pourtant très fortes et harassantes à la longue, ont la caractéristique de ne se manifester que dans mon for intérieur. C’est donc avec un gentil sourire (sincère car ce monsieur était tout à fait sympathique) que je me permis de lui faire remarquer qu’aux alentours des Champs-Élysées, les risques sont moins grands de se faire agresser de la sorte. Je lui ai demandé s’il se sentirait à l’aise dans ce type de quartier, seul, la nuit. Il ne m’a pas répondu. J’ai continué, en argumentant qu’il ne s’agit nullement de racisme mais de lucidité. C’est toujours à ce moment-là où mon teint, qui n’est pas véritablement normand, est un soutien de poids que j’utilise avec bonheur. Heureuse d’avoir à portée de main une argumentation solide pour défendre ces questions si essentielles.

J’appuie mon argumentation aussi sur mon affection sincère pour l’Afrique et l’inquiétude que nous devons tous avoir face à cette mondialisation qui tue son âme comme celles des autres continents et face à cette immigration massive qui anémie les forces vives de ces pays et qui nous anéantit. Nous nous sommes quittés assez d’accord et bons amis en définitive et certains que l’on se reverrait au prochain acte.

J’ai décidé d’aller me remettre de mes émotions dans un café et prévenir mon mari de mes aventures. J’ai raconté celles-ci au patron qui m’a tout de suite arrêtée en postulant que rien ne me permettait d’affirmer qu’il s’agissait d’Algériens. C’était sans compter sur la preuve incontestable : le drapeau. Le café était rempli de Maghrébins comme tous les commerces alentour. C’est avec gentillesse qu’un consommateur me passa son portable et je pus fixer un rendez-vous à mon mari dans un lieu stratégique qui nous est particulièrement cher : la librairie Duquesne aux Invalides où l’ironie habituelle de mon libraire préféré Éric allait me remettre complètement d’aplomb. C’est bien ce qui se passa.

Toute cette longue missive pour vous demander d’avoir la gentillesse de m’adresser votre numéro de portable sur le mien. 

Je vais tester ceux qui ont eu le courage de lire ce courrier jusqu’au bout. Comme je suis particulièrement fortiche avec tous ces matériaux bizarroïdes, j’ai perdu hier la plupart de mon répertoire. Tout le monde n’est peut-être pas concerné mais je fais un envoi à tous mes contacts pour me faciliter la vie. Certaine de votre soutien moral.

Laurence Maugest