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L’aspiration à la sainteté ou l’autocastration de la gauche !

En décembre 1991 l’URSS est abolie, c’est la fin du système soviétique et la fin officielle du rêve socialiste qui avait inspiré tant de militants et d’intellectuels dans le monde entier. Certes, le régime chinois officiellement socialiste perdure mais tout le monde sait que ce régime est une pure dictature nationaliste actant un capitalisme d’une férocité digne du 19ème siècle. En tant que spectacle « socialiste », ce n’est même plus une tragédie mais une farce. Plus personne ne croit que le fondement pratique d’une société juste passe par la propriété collective des moyens de production. Même au cœur du cyclone engendré par la financiarisation débridée du système économique, même au vu des incommensurables dégâts humains qu’il a entrainés, et malgré l’effrontée socialisation des pertes des géants financiers, aucun intellectuel de gauche ne s’est levé pour dire qu’il fallait abolir le système capitaliste, il aurait été accueilli par des sourires tristes et compatissants. À la libéralisation totale du marché, à l’idée du capitalisme indépassable, au consensus de Washington sur l’inévitabilité de la mondialisation, les intellectuels déçus du socialisme n’offrent depuis belle lurette comme alternative qu’une proposition d’humanisation du capitalisme. Si le rêve d’une transformation radicale de l’existence de l’homme relevait de l’utopie, du moins pouvait-on imaginer une société dont les inégalités, s’il était impossible qu’elles soient complètement abolies, pouvaient du moins être amorties. Le rôle du politique serait en clair de réguler les excès du capitalisme et d’aider l’individu à s’adapter aux grands changements globaux faute de pouvoir les piloter. Il y avait une suite au rêve, même si c’était une suite mineure.

Cet espoir a longtemps inspiré un capitalisme colbertiste en France, soutenu par une coalition de fait entre centre droit et centre gauche jusqu’à ce que les politiques de la Communauté Européenne et de l’OMC viennent défaire irrémédiablement ce modèle français. Une variante de cette vision – le colbertisme en moins – fut conceptualisée par des penseurs comme Anthony Giddens, et a servi d’assise intellectuelle ou plutôt de pseudo justification à cette fameuse troisième voie de Blair en Grande-Bretagne. Tant en France qu’en Angleterre, les faits ont démontés ces masques du capitalisme social, en mettant en évidence l’impuissance manifeste du politique, même de gauche, à corriger les inégalités et encore moins à peser durablement sur les évolutions de la société. Inutile de rappeler que les gauches blairiste et mitterrandienne ont non seulement composé avec le capitalisme mais lui ont servi de courroie de transmission efficace dans son processus d’édification de la World Corporation, le premier ministre Jospin ayant plus privatisé que tout autre dirigeant français. Aucun tour de passe-passe intellectuel ne peut aujourd’hui cacher le constat que l’aire d’exercice du politique se rétrécit de jour en jour comme une peau de chagrin, malgré les contorsions et imprécations de la gauche. Gauche ou droite au pouvoir, les différences sont devenues minimes quant aux résultats. Les inégalités croissent sous les uns comme sous les autres et aucun lendemain qui chante ne pointe à l’horizon.

La gauche a failli, ses grands modèles conceptuels et historiques se sont écroulés.
Un tel effondrement ne va sans conséquences, l’une d’elles est aujourd’hui la manifeste prépondérance au sein de la gauche de la mouvance compassionnelle – les intellectuels porteurs de la doxa du politiquement correct, les media qui leur servent de haut-parleurs, la communauté des organisations de défense des droits de l’homme, de nombreux artistes et vedettes de cinéma, bref beaucoup de gens influents dont c’est le métier de former et d’influencer l’opinion publique. Cette gauche fréquemment unidimensionnelle, oublie de penser la société pour ne se consacrer qu’à quelques « victimes » bien choisies.
Mais examinons tout d’abord quelques composantes clés de ce qui constitue le fonds de commerce de cette gauche là, avant de formuler quelques hypothèses sur les raisons de cette dérive.

La repentance postcoloniale

Cette gauche aime aujourd’hui la repentance, ça n’a pas toujours été le cas ; Guy Mollet un socialiste doubla les effectifs militaires en Algérie pour lutter contre le mouvement indépendantiste et Robert Lacoste un socialiste, couvrira la torture pratiquée par les troupes françaises. Alors que les anciens marxistes n’avaient pas vraiment de mauvaise conscience vis-à-vis du passé colonial de leurs pays, puisqu’ils attribuaient cette prédation à la nature intrinsèque du capitalisme, donc à un processus historique amoral par définition, la gauche compassionnelle, faute d’aucune emprise efficace sur le réel, doit se trouver une raison d’exister ; la repentance, position moralement confortable, lui offre un espace que la droite ne revendique pas. Cette gauche a raison de prendre parti pour ceux qui n’ont pas de voix, mais sa repentance postcoloniale a pour effet d’appeler à une tolérance excessive vis-à-vis des refus de respecter la loi commune ou même de gangstérisation de certains quartiers sensibles , lorsqu’ils sont commis par des personnes dont les ascendants sont originaires des anciennes colonies. Cette tolérance va jusqu’à réprouver tout discours critique sur ces sujets, car on commettrait alors le crime impardonnable de « blâmer la victime ».

L’élection de deux « victimes fétiches » : l’immigrant avec ou sans-papier ainsi que le palestinien

Tout autant que les gouvernements de droite, la gauche mitterrandienne a géré les politiques d’immigration sans inviter l’électorat à donner son avis, parce qu’elles considéraient que leur consensus ne requéraient pas celui des peuples, et parce que pour reprendre les termes de Christopher Caldwell , un chercheur américain « Les politiques libérales d’immigration reposaient sur des obligations morales non sujettes au vote ». Ceci expliquerait pourquoi la gauche compassionnelle ne s’intéresse principalement qu’à deux groupes, l’un intérieur – l’immigrant avec ou sans papiers, en butte aux tracasseries administratives des appareils gouvernementaux – l’autre extérieur, le palestinien, le petit David face au Goliath israélien, pour des raisons que nous détaillerons plus tard. Ces deux groupes ont été consacrés « victimes expiatoires » requérant les soins les plus attentifs de la gauche bienpensante.

Le problème n’est pas de prendre parti pour des victimes, c’est même une obligation morale, le problème c’est que l’attention disproportionnée accordée à ces victimes là aux détriments des autres est suspecte. En ce qui touche à la première victime, Mme Michèle Tribalat , chercheure démographe à l’INED déclare au sujet de la gauche « les partis sociaux-démocrates ont changé de clientèle. Ce n’est plus le petit ouvrier blanc qui les intéresse, c’est le peuple martyr. La grande cause aujourd’hui, c’est la cause des sans-papiers. C’est une transformation incroyable. Ce n’est pas le peuple d’ici qui intéresse la gauche, c’est celui qui vient d’ailleurs ». La lutte des classes est délaissée comme explication fondamentale au profit de problématiques spécifiques. Ce positionnement moralisateur fera qu’aux yeux de la gauche compassionnelle, tout immigrant ou sans-papier issu du tiers-monde, disposera automatiquement d’un crédit de sympathie au titre de « réparation » des torts commis contre ses ancêtres.

Ceci aura des conséquences importantes non seulement quant à la gestion des politiques d’immigration , mais également quant à la possibilité de procéder à des études scientifiques sérieuses sur ces problématiques – on n’enquête d’ailleurs que sur les discriminations subies par les immigrants et non sur leurs comportements lorsque ceux-ci heurtent fortement les valeurs premières de la société d’accueil selon la définition du sociologue Gérard Bouchard . La gauche compassionnelle a réussi ainsi à empêcher jusqu’à ce jour tout débat public sur les bienfaits et inconvénients de l’immigration, au nom de la morale. Ce refus de nommer les choses laisse malheureusement l’extrême-droite occuper seule le terrain de la contestation des credo officiels. La réflexion critique et même le bon sens élémentaire font souvent défaut chez nombre d’idéologues de la bienpensance comme en témoigne la prise de position ahurissante du cinéaste Philippe Lioret, le réalisateur en 2009 du film larmoyant « Wellcome », lorsqu’il déclara dans une interview radiophonique que plus d’un milliard de personnes, pas un million mais un milliard, chercheront à immigrer en occident dans les décennies à venir et qu’il faudra bien un jour les accueillir par devoir humanitaire ! Même le moraliste le plus absolu devrait être astreint à un niveau minimal de réalisme. On est loin du temps où le secrétaire du parti communiste Georges Marchais déclarait en 1981, au nom de la défense des conditions de vie du petit peuple français « la poursuite de l’immigration pose aujourd’hui de graves problèmes. Il faut les regarder en face et prendre rapidement les mesures indispensables. La cote d’alerte est atteinte. C’est pourquoi nous disons: il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage. Je précise bien : il faut stopper l’immigration officielle et clandestine… Les charges d’aide sociale nécessaires pour les familles immigrés plongées dans la misère deviennent insupportables pour les budgets des communes ». Pour la gauche compassionnelle, ce type de discours est à ranger dans le placard des tirades racistes et chauvinistes, probablement parce que les porte-parole de la gauche compassionnelle ne vivent pas en général les affres du chômage, on n’est pas membre de la gauche caviar pour rien !

Quant au palestinien, victime extérieure, victime expiatoire exemplaire, aucun autre « blessé de l’histoire » n’obtient aujourd’hui le dixième de la couverture médiatique qui lui est consacrée. Quelques exemples. Les tibétains ont vu leur pays militairement confisqué par la Chine. Les tchétchènes ont connu aux mains des russes des massacres immenses relativement à leur nombre. Les chrétiens ainsi que tout autre croyant d’une foi autre que musulmane ne peuvent pas célébrer ouvertement la leur en Arabie saoudite, cela leur est défendu. La secte Ahmadiya de mouvance islamique s’est vu interdire de propager sa foi en Indonésie sous prétexte d’hérésie, tandis qu’à Mindanao une province à majorité musulmane dans un pays massivement chrétien, les Philippines, des mouvements islamistes extrémistes se sont développés peu à peu; ils revendiquent une islamisation totale du droit et mènent des actions de terrorisme à l’encontre de la minorité chrétienne de cette province. 120.000 morts en dix ans rien qu’à Mindanao est l’horrible bilan de cette guerre, hélas presque silencieuse.

Face à ces comportements et violations des droits de l’homme, y a-t-il eu un déchaînement de protestations outragées contre la Chine, contre la Russie, contre l’Arabie saoudite, contre l’Indonésie, contre les islamistes de Mindanao de la part de la gauche compassionnelle et de ses media ? Non, quelques protestations sans plus. Comme Joseph Facal, ancien ministre, sociologue et professeur aux HEC de Montréal le note avec des chiffres macabres , « La guerre qui a fait rage au Congo entre 1998 et 2003 aurait fait autour de 4 millions de victimes. Elle a fait l’objet de 56 motions en bonne et due forme dans les diverses instances onusiennes. La guerre civile au Soudan depuis 1983 a fait périr environ 1,3 million de personnes, mais elle n’a suscité que 14 motions à l’ONU. Les Africains peuvent se massacrer dans l’indifférence la plus complète du reste du monde. Le conflit israélo-palestinien, lui, aurait fait environ 7000 morts entre 2000 et aujourd’hui. Mais, Israël a été l’objet de 249 motions de condamnation à l’ONU! N’y a-t-il pas là une scandaleuse disproportion ? » Les discours pro-palestiniens et anti-israéliens sont tellement quotidiens dans l’univers médiatique, qu’Alain Gresh, directeur adjoint du Monde Diplomatique, qui tient littéralement une chronique mensuelle sur le conflit israélo-arabe, et qui a écrit presque une dizaine de livres sur la Palestine a dû se fendre il y a quelques mois d’un article supplémentaire pour tenter de justifier cette pléthore d’écrits anti-israéliens, alors que tant d’autres causes autrement plus tragiques, sont épisodiquement mentionnées pour disparaître tout aussitôt de l’agenda de la gauche compassionnelle.

Le choix du relativisme culturel

La gauche compassionnelle a fait le choix du relativisme culturel. Suite aux horreurs de la Shoah, un sentiment naturel de défiance à l’égard d’une conception hiérarchisée des races et des cultures a remis fortement en question l’idée que la civilisation occidentale serait plus morale et plus porteuse de justice que les autres. Respecter la différence de « l’Autre » devient pour nombre d’intellectuels un devoir moral et remet en question la conception universaliste de l’occident quant aux droits et libertés , au motif que cet universalisme n’en serait pas vraiment un mais serait simplement un mode « culturel » au même titre que les autres, ni supérieur ni inférieur. Le grand théoricien de la philosophie de « l’égalité dans la différence » est le philosophe politologue canadien Charles Taylor. Selon lui, certains groupes ne peuvent pas prétendre à la plénitude des droits reconnus dans les diverses chartes des droits universels, à cause de leur statut de minoritaire, qui entraîne fréquemment de la discrimination à leur égard. La nécessité de maintenir leur « authenticité » requiert alors pour ces minoritaires, qu’ils soient du pays ou immigrants, des exceptions aux lois générales, sinon cela correspondrait de facto à une impossibilité pour eux d’exercer des droits reconnus à tous.

Cette conception philosophique est à la base des divers multiculturalismes et le fondement du cadre juridique de la notion d’accommodement raisonnable au Canada. Celle-ci postule qu’il suffit qu’un individu ait une croyance sincère (conviction de conscience) pour qu’une pratique qui est indispensable à son bien-être spirituel, requière automatiquement un accommodement raisonnable des institutions publiques ou privées, sauf à prouver que sa mise en œuvre crée des contraintes exagérées. La contestation de ce droit extrême à la différence au sein de l’espace public – par exemple les prières communautaires dans les rues – est qualifiée quasi automatiquement d’intolérance pour ne pas dire de racisme par les chantres de la bienpensance.

Bâillonner la parole contestataire au moyen du silence et du judiciaire

Les diverses chartes des droits et libertés ont été un acquis immense et irremplaçable en énonçant au plan philosophique des droits universels, valables en tous lieux et en tout temps. Elles sont dans les pays démocratiques le socle des valeurs fondamentales sans lesquelles il ne saurait y avoir de vivre-ensemble apaisé. Lorsqu’un conflit de droits survient, des instances judiciaires spécialisées tranchent avec autorité, jusque parfois en appel au niveau international avec par exemple pour l’Europe, la Cour Européenne des Droits de l’Homme. L’ensemble des droits et libertés sont interdépendants et non hiérarchisés. Ils fondent idéalement dans des pays comme la France une citoyenneté basée sur un contrat civique qui transcende les différences ethniques, religieuses et culturelles. Un citoyen récent ne l’est pas moins qu’un citoyen pouvant retracer jusqu’au fond des âges son enracinement sur ce sol. Dans la réalité concrète, chaque individu se réfère pourtant inévitablement à une culture et des valeurs provenant du milieu qui l’a façonné. Il y a donc toujours dans tout pays d’accueil une culture majoritaire et des cultures minoritaires principalement celles des nouveaux-venus . Dans les pays de tradition démocratique et républicaine, l’attachement à la laïcité de l’espace public est une des valeurs premières.

Lorsque les valeurs et les comportements des nouveaux-venus entre en conflit avec ceux du pays dans l’espace public, un état de tension se crée sous la forme d’un choc de cultures . Les organismes de défense des droits plaident généralement en faveur d’une interprétation souple des lois qui confortent habituellement les demandeurs minoritaires – perçus inévitablement comme victimes – en opposition à ceux qui défendent une stricte lecture des textes, que ce soit sur la laïcité, la liberté d’expression, l’égalité homme/femme, l’exercice du culte, etc. Ces conflits sont des conflits de culture et de valeurs, des conflits dangereux car on ne peut pas impunément malmener les valeurs premières. Malheureusement de façon générale les organismes de défense des droits, comme la HALDE et la LICRA cherchent à imposer une nouvelle lecture des droits fondamentaux, qui a pour effet de restreindre la liberté d’expression et le principe de laïcité, au nom du respect de la différence. Cette judiciarisation du politiquement incorrect a pour objet d’élargir sans cesse le champ des précédents légaux permettant l’exemption aux obligations publiques usuelles. Cette stratégie de communautarisation d’exemptions par le secours des tribunaux crée de facto un droit communautaire, non conforme à la tradition française. Ce grignotage du territoire public par le communautarisme reçoit un appui constant de la gauche compassionnelle, qui joue les idiots utiles face à une stratégie bien huilée. Lorsque les demandes deviennent par trop embarrassantes pour être défendues publiquement, alors la gauche compassionnelle maintient un silence assourdissant, confirmant au peuple d’ici pour reprendre l’expression de Mme Tribalat, que la gauche est indifférente à ses inquiétudes.

Nous en avons un exemple quasiment caricatural avec le silence de la gauche toute entière face aux prières musulmanes dans plusieurs rues de grandes villes françaises chaque vendredi. Les rues sont bloquées sans aucune autorisation des pouvoirs publics, les résidents sommés de subir cette prise de possession du territoire, la police brillant par son absence. C’est une victoire retentissante du politiquement correct, pas un seul mot de critique pendant des mois dans les « grands » journaux de référence, pas de réactions des autorités. C’est seulement avec la peur des gains politiques possibles de l’extrême-droite à la prochaine élection que soudainement après des mois de silence, le journal de référence Le Monde est enfin contraint d’informer ses lecteurs suite au refus tardif du chef de l’État d’entériner cette pratique.

L’imprécation de racisme, arme suprême de la gauche compassionnelle

Il n’est presque plus possible de constater les faits nus sans se faire traiter de raciste. La mésaventure de Eric Zemmour est toute fraiche dans les esprits. Le philosophe Alain Finkielkraut affirme d’ailleurs que « l’antiracisme est devenu au vingt-et-unième siècle ce que le communisme fut au vingtième siècle, un puissant instrument de sidération des esprits et de castration des consciences ». Ce lent enfermement de la pensée dans l’enclos de ce qui est autorisé ou interdit a été mis en œuvre depuis les années 70, par une gauche ayant oublié l’un des slogans fameux de mai 68, « Il est interdit d’interdire ». Le cas de la chercheure Michèle Tribalat est à cet égard très parlant ; bien que directrice de recherche à l’INED, elle est de facto ostracisée par ses collègues pour son entêtement à vouloir étudier des problématiques touchant à l’immigration qui risqueraient de mettre à mal le discours de la gauche officielle.

Cette gauche drapée dans l’humanitaire a réussi ce tour de force de contrôler la parole en invoquant l’arme suprême de l’accusation de racisme pour qui contesterait la doxa de sa bienpensance. On aboutit aujourd’hui à cette situation paradoxale que sous le prétexte de bloquer la diffusion des discours de haine raciale, les intellectuels de gauche encouragent la mise sous tutelle de la liberté d’expression. Voltaire doit se retourner dans sa tombe, lui à qui on attribue cette citation « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire ». Ce bâillon, c’est ce que la gauche compassionnelle appelle « la parole responsable ».

Comment rendre compte de ces pratiques ; elles ne sont pas anodines, sous le masque de la défense des droits de l’homme, de l’inavouable se cache. Trois facteurs éclairent selon moi cette mutation de la gauche.

1. L’impuissance favorise la fuite hors du réel

À ce jour, le capitalisme mondialisé a remporté la lutte des classes. C’est triste, mais c’est un fait difficilement contestable. Peut-être plus grave pour la pensée, la fin des régimes socialistes traduit une déroute conceptuelle de la gauche d’une ampleur inimaginable ; au plan théorique le marxisme, comme critique du capitalisme garde peut-être encore une certaine validité, mais comme clé du développement économique, personne n’y croit plus. On peut regretter une belle théorie fausse, ce n’est pas la fin du monde lorsqu’on doit la ranger dans le placard des erreurs. Par contre, l’aventure marxiste, qui, rappelons le, constitua dans ses versions dures ou molles l’espoir affiché de ce qu’on appelait la gauche, fut plus qu’une simple construction théorique. Pour les militants comme pour les intellectuels, ce fût un rêve brisé, une espérance trahie, une religion qui se dérobe. Car contrairement aux heures sombres du passé, les intellectuels ne peuvent plus se dire à l’instar de Simone Weil au temps des luttes du front populaire “C’est quelque chose quand on est misérable et seul que d’avoir pour soi l’histoire ”. La gauche n’a plus de certitude. On peine à imaginer ce qu’il en a coûté émotionnellement de voir partir en fumée, ce en quoi on a cru pendant deux ou trois générations dans certaines familles. De cette tragédie, les héritiers du socialisme, demeurent inconsolables. Consciente que l’économie est quasiment hors de portée du politique, que la machine égalitaire est grippée, que la circulation des élites ne signifie plus rien, la gauche semble incapable repenser le monde. Se sachant in petto démunie intellectuellement et politiquement vis-à-vis du réel, la gauche compassionnelle a choisi de devenir la conscience malheureuse d’une partie de l’humanité, je dis bien conscience malheureuse de l’humanité et non pas conscience de l’humanité malheureuse. Le paradoxe, c’est que les travailleurs sentent bien que la gauche, par impuissance, ne s’intéresse plus au peuple d’ici et naturellement ils vont écouter ceux qui leur parlent des vrais problèmes qu’ils vivent au quotidien, problèmes que la gauche s’interdit de nommer ; « Cachez ce sein que je ne saurais voir… ».

2. L’aspiration à la sainteté remplace la lutte de classe

Il y a selon l’écrivain Georges Darien , deux sortes d’intellectuels, ceux qui aident à tourner la meule qui broie les hommes et leur volonté, et ceux qui chantent la complainte des écrasés. La gauche compassionnelle, évidemment chante la complainte des écrasés. Ne pouvant se résoudre à l’horreur d’une reddition à un capitalisme nu, la gauche compassionnelle a troqué le rêve d’une société égalitaire pour un territoire de remplacement « les droits-de-l’hommisme », qui est à la défense intelligente des droits de l’homme, ce que la gloriole est à la gloire, une dérive moralisante devenue folle. Cette posture particulière a ses sectateurs, ses principes, ses codes et ses cris de ralliements. Ceux-ci rassemblent les bienpensants autour d’une vérité sacrée, antérieure à toute expérience et toute réflexion, exigeant par définition une suspension du regard critique. Selon Jonathan Haidt , un psychologue de l’université de Virginie, lorsque nos valeurs sacrées sont menacées, on se transforme en théologiens intuitifs, c’est-à-dire qu’on use de notre raisonnement non pas pour cerner la vérité, mais pour défendre ce qu’on tient pour sacré. Le professeur Haidt ajoute que la sacralisation pervertit la pensée, processus aisément visible pour les observateurs mais invisible pour les prêtres du sacré. On s’interdit de comprendre, c’est pourquoi l’’écrivain Eric Zemmour est cloué au pilori par la bienpensance pour avoir simplement énoncé des faits connus et vérifiables. Il n’y a plus dans ce cadre d’action efficace, faute de de réflexion objective. Mais la gauche compassionnelle n’a pas tout faux. Si la lutte de classe n’est plus le moteur de l’Histoire, il n’en reste pas moins que cette gauche là pose un verdict juste, lorsqu’elle détaille les immenses dégâts provoqués par une mondialisation purement mercantile, qui a fait émerger une super classe mondiale de possédants. Toutefois, l’alternative qu’elle propose, l’altermondialisation, souffre d’une tare majeure, le refus de tenir compte que dans le monde économique, ce n’est pas le désir de justice qui ordonne le cours des choses mais les intérêts. La gauche compassionnelle, celle qui aspire à la sainteté, n’a toujours pas compris que le démon du bien a souvent des conséquences inattendues et dangereuses.

3. L’antisionisme sert de brevet d’internationalisme

La gauche s’est toujours voulue internationaliste. L’internationalisme était une preuve de non chauvinisme et d’antiracisme, une nécessité parce que la solution aux problèmes d’injustice passait par une pratique qui transcendait les frontières, « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous « . Le parti communiste et la SFIO avaient chacun son internationale . Celles-ci sont aujourd’hui défuntes ou obsolètes, puisque le rêve socialiste ne fait plus recette. Il faut donc autre chose pour prouver son authenticité de progressiste, d’amoureux de la justice. Ce sera l’antisionisme que la gauche compassionnelle partage sans réserve avec toutes les extrêmes droites et les islamo-fascistes. Cette proximité de la gauche compassionnelle avec ceux qu’elle devrait honnir, cache peut-être une tendance totalitaire intrinsèque à sa vision du monde. Je ne m’étendrais pas trop sur son antisionisme viscéral car il mérite à lui seul une longue dissertation. J’ai même longuement hésité à en parler mais il me paraît difficile à éluder ; l’antisionisme de la gauche compassionnelle s’affiche depuis presque quatre décennies, d’abord subrepticement et maintenant ouvertement. Bien sûr, la gauche jure que son antisionisme n’est pas de l’antisémitisme. Mais l’acharnement contre Israël cache mal la mise en procès perpétuel du juif. Comme chacun peut le constater, toutes les critiques contre les États dictatoriaux ou génocidaires de notre époque ne mettent jamais en question la légitimité de leur existence, sauf pour Israël, dont on peut certes critiquer les politiques mais qui n’est ni dictatorial ni génocidaire, sauf à vider ces termes de toute signification. Lorsqu’on note froidement les faits et les chiffres comme l’a fait Joseph Facal, on reste confondu devant la disproportion scandaleuse des blâmes adressés par la gauche moralisante à Israël, au regard du jugement qu’elle porte sur de véritables tyrannies. Lorsque le même coupable réapparaît sans cesse dans les journaux bienpensants comme le Monde Diplomatique, sans analyse comparative, alors on sort du domaine de l’objectivité pour entrer dans celui de l’obsession théologique. Cela se comprend assez aisément ; lorsqu’on aspire à la sainteté, on est nécessairement conduit à avoir une vision binaire du monde, un monde écartelé entre le Bien et le Mal. Le Bien étant représenté par une victime sacralisée, le palestinien, il faut en retour un mal quasiment ontologique ; ce n’est plus le capitalisme puisque la gauche a capitulé, ce sera le sionisme, présenté pour les intellectuels comme le stade suprême de l’impérialisme pour paraphraser Lénine , et pour le commun des mortels comme une abomination.

J’ai une certaine tendresse pour la gauche, celle de mon enfance, la gauche alors était inspirante et elle défendait des idées. Je cherche toujours une gauche intelligente où m’abreuver ; mais aujourd’hui la gauche compassionnelle ressemble plutôt au coyote des bandes dessinées américaines, qui continue à courir dans le vide sans se rendre compte qu’il n’a plus aucune assise. Le prix à payer, hélas, c’est dans de nombreux pays une dérive vers la droite.

Léon Ouaknine




La laïcité relève-t-elle aujourd'hui au Québec de la mélancolie ?

Plusieurs valeurs aux fondements de la société québécoise et qu’on croyait intouchables sont maintenant régulièrement critiquées au motif que leur stricte interprétation nuirait au respect dû à la différence de « l’Autre » venu d’un ailleurs culturel ou religieux. Citons entre autres, les critiques à l’encontre de la liberté d’expression (1), de l’égalité Homme/Femme (2) et de la séparation de l’Église et de l’État (3). Les critiques ne demandent évidemment pas l’abrogation de ces acquis enchâssés dans la charte des droits et libertés. Ils demandent simplement qu’on cesse de les considérer comme des absolus. Ce qui devient absolu, c’est l’exigence d’accommodement aux spécificités culturelles et surtout religieuses de « l’Autre ».
Que des islamistes décrient la parole libre, l’égalité Homme/Femme ou la séparation de l’Église et de l’État, n’a pas de quoi nous surprendre. Lorsqu’on tient pour sacré et nécessairement vrai un texte religieux, on est littéralement au-delà de toute raison. Mais que des intellectuels de renom comme Charles Taylor ou Daniel Weinstock en arrivent à relativiser l’importance des valeurs qui ont guidé l’émancipation des québécoises et des québécois au cours des 50 dernières années, voilà qui surprend et inquiète. Pourquoi en est-il ainsi ?
Je n’ai pas de réponse nette à cette interrogation. Peut-être ces intellectuels considèrent-ils ces « valeurs » comme culturellement marquées, honorables mais connotant du point de vue de « l’Autre » un occidentalisme arrogant et irrespectueux. Peut-être pensent-ils sincèrement qu’il n’y a rien de plus beau que l’arc en ciel multiculturel, et si cela implique une interprétation relativiste de la laïcité, de la liberté d’expression ou de l’égalité Homme/Femme, où serait le mal puisqu’aucun droit positif n’aurait été abrogé. Peut-être pensent-ils que cette mise entre parenthèses de ces valeurs occidentales ne serait que temporaire, le temps que « l’Autre » s’adapte à la culture du pays. Peut-être expriment-ils une forme de racisme inversé ; si des religions ou cultures n’ont toujours pas expurgé de leurs pratiques certains gestes barbares et déshonorants, soyons magnanimes et tolérons l’intolérable. Culpabilité ? Repentance ? Relativisme ? Racisme inverse caché ? Peut-être, peut-être, peut-être !
Je n’ai pas de réponse mais des positions de ce courant intellectuel, je peux en inférer cinq idées-forces majeures de leur doxa et poser quelques questions :
1. La liberté d’expression doit être « contrôlée ». La liberté d’expression permet de critiquer toute idée ou toute croyance mais ne permet pas, à juste titre, de critiquer en bloc des communautés ou des ethnies, car cela serait perçu comme de la diffamation ou de l’incitation à la haine. Or la critique des religions est délicate au motif qu’il est presque impossible de la faire sans que plusieurs se sentent offensés, blessés ou diffamés. La liberté d’expression doit donc être, selon la bible des bien-pensants, strictement encadrée (4).
2. Toute religion est respectable. Pourquoi ? En quoi une religion serait-elle plus digne de considération que n’importe quel culte ou croyance farfelue ? En quoi croire aux anges ou aux djinns est-il plus acceptable que de croire aux elfes ? Il n’est pas acceptable de fermer pudiquement les yeux sur les intolérables messages racistes et de dénigrement de la femme – universellement partagés par les trois grandes religions monothéistes – ou sur le refus de la liberté de conscience puisque dans l’islam, l’apostasie est un crime puni de mort. Qu’aucune civilisation ne soit indemne de religion prouve simplement l’incassable besoin de croire de l’être humain et non la pertinence, vérité, sagesse ou universalité de leurs croyances.
3. Toute culture est honorable par définition. Depuis Claude Lévi-Strauss on a sacralisé les « Cultures » et encenser le relativisme culturel. Aucune culture n’est meilleure qu’une autre. Soit, mais n’y a-t-il pas dans toute culture des aspects horribles, méprisables et criminels ? S’il est vrai qu’aucun groupe humain n’est concevable sans ses croyances, normes et rituels, en somme sans sa culture, est-ce à dire que toutes les pratiques culturelles sont respectables ? L’excision du clitoris est un fait de culture important pour des millions de personnes, mais combien d’intellectuels respectueux de « l’Autre » oseraient ici et maintenant défendre cette pratique avec la même force que celle qu’ils mettent à défendre son droit à la différence ? L’esclavage et la polygamie ont défiguré plusieurs civilisations ; certains groupes les pratiquent encore. Doit-on pour cela tolérer ces pratiques (5) par respect de « l’Autre » ? Si tout être humain a un droit automatique au respect, il n’en va pas de même des cultures. La grandeur d’une culture est d’expurger d’elle-même tout ce qui attente à la dignité de la personne, pas d’être sacralisée.
4. La liberté religieuse a préséance sur les autres droits en cas de conflit de droits. Les divers droits reconnus dans la charte des droits et libertés ne sont pas absolus et conséquences des vies concrètes, ils sont interdépendants. Il n’y a pas officiellement de hiérarchisation des droits, mais de facto, le courant des bienpensants a fait du droit à la religion, le droit prééminent, par son obsession de tolérance à l’égard de l’islam. La grande majorité des demandes d’accommodement – incidemment les seuls qui posent un sérieux problème parce qu’ils fragilisent les autres droits – sont de nature religieuse et ont comme conséquence la plus immédiatement visible de subordonner l’égalité Homme/Femme au droit à la liberté religieuse indépendamment même de tout conflit de droits.
L’argument avancé pour justifier cette hiérarchisation de fait est qu’aucune femme n’est contrainte de soutenir ou de subir ce type de demande d’accommodement religieux. Cet argument ne tient pas la route car aucun droit fondamental ne peut être abdiqué volontairement au plan juridique ni promis à désuétude. Ainsi personne ne peut renoncer juridiquement, pour quelque motif que ce soit, au principe de l’égalité Homme/Femme. Le professeur Gérard Bouchard, ex co-président de la commission Bouchard/Taylor, conscient peut-être de quelques uns des dégâts de la commission, vient de mettre au moins partiellement les pendules à l’heure dans un article publié dans Le Devoir le 16 mars 2010. Il détaille de façon argumentée pourquoi l’égalité Homme/Femme doit avoir de manière générale, préséance sur la liberté religieuse lorsque survient un conflit de droit.
5. Les militants pour une stricte laïcité font preuve de fermeture à « l’Autre », soit par xénophobie, nationalisme, racisme ou islamophobie. Gérard Bouchard a même qualifié de scandaleuses leurs propositions. Si j’étais psychanalyste, je dirais que l’obsession de la tolérance à tout prix de la part de nos bienpensants, qui entre parenthèse font preuve d’une solide amnésie à l’égard de toutes les indignités infligées aux femmes par ceux-là mêmes qui exigent pour leurs pratiques la tolérance, cette obsession donc n’est pas autre chose qu’un souhait de mort de l’occident. Or c’est pourtant l’occident, l’une des rares sinon la seule d’entre toutes les civilisations que l’Histoire ait connu, qui a fait germer ces idées universelles que sont la liberté de conscience, l’égalité Homme/Femme et la laïcité. Je ne m’étendrais pas plus sur ce prétendu constat de xénophobie ou d’islamophobie, il exigerait pour le moins un long développement. Il suffit de rappeler qu’il correspond à l’essence de la bienpensance. Comme le dit si bien Alain Finkielkraut, l’imprécation de racisme produisant instantanément un effet de castration et de sidération de la pensée.
Ces cinq constats me répugnent. Je n’aime pas l’idée d’une liberté d’expression « surveillée ». Je récuse l’idée que les religions soient respectables en soi. Je rejette l’idée que toute culture est bonne par définition. Je déteste l’idée que le droit à la liberté religieuse prime de facto sur l’égalité Homme/Femme. Je trouve grotesque l’argument maître de la bienpensance accusant de xénophobie ou d’islamophobie tous ceux qui réclament un strict respect de la laïcité de l’État. J’aimerais bien que tout le monde partage mes convictions, mais ce n’est pas le cas, et comme tout un chacun je dois vivre avec des gens qui ne pensent pas comme moi. Je dois vivre selon les règles du vivre-ensemble. Comment faire ?

Convenons tout d’abord que nous sommes tous porteurs de valeurs et de pratiques dont certaines agressent nos voisins ou qui nous agressent. Cette loi d’airain est universelle. L’être humain en tant qu’être concret de chair et de sang est guidé prioritairement par ses désirs, ses goûts, ses émotions et aussi par ses préjugés et sa culture qui font qu’on préférera presque toujours faire confiance à celui qui nous ressemble qu’à celui qui vient d’un ailleurs géographique, religieux ou culturel. Ces pulsions primordiales ne relèvent pas d’un acte libre, on en est plutôt l’esclave. Comment alors, au sein d’une cacophonie de croyances contradictoires, faire taire nos préjugés pour dessiner une Polis ouverte à tous, et vivre nos différences sans être oppresseur ou opprimé ?
La question est rhétorique évidemment. Dans des sociétés de plus en plus culturellement diversifiées et complexes, on n’a pas trouvé de meilleur système pour conforter le vivre-ensemble que la laïcité, seule garante d’un espace public neutre par nécessité et par exigence de la raison. Peut-être a-t-il existé au cours des âges, des moments d’unanimité où la religion exprimait l’entièreté des valeurs et des aspirations de tous, le moyen-âge des cathédrales serait un bon candidat pour ce temps de l’uniformité. Ce temps a heureusement vécu et nous respirons plus librement aujourd’hui qu’hier parce que nous vivons dans un pays de facto laïc, mais qui n’a pas encore « constitutionnalisé » la laïcité de l’État et de ses institutions.
Cette absence d’un bouclier constitutionnel est inquiétante car un gouvernement sous influence pourrait aisément faire d’importants accrocs aux principes de laïcité, comme on le constate tous les jours avec l’incapacité du gouvernement Charest à arrêter une position ferme vis-à-vis des demandes d’accommodements des religieux. L’exemple américain donne à réfléchir, que serait aujourd’hui devenu la société américaine face aux assauts répétés des évangélistes, si Thomas Jefferson, l’un des pères de la constitution américaine n’avait pas rédigé le premier amendement instituant un mur étanche de séparation entre l’Église et l’État ?
Encore faut-il savoir de quelle laïcité on parle. La laïcité, hors de ses balises politique, légale, et réglementaire réclame une pratique individuelle exigeante, presque un sacerdoce. En effet, la laïcité suppose une dualité au cœur du citoyen, entre son « moi réel » – historiquement incarné dans son milieu, et comme tout individu, chargé de son lot de désirs et d’émotions brutes – et un « moi abstrait », acteur volontaire seul à même de participer à une République du « vivre-ensemble ». Cette dualité requiert de chaque citoyen, dans le cadre de l’espace public, un arrachement partiel à sa concrétude, c’est-à-dire à ses particularités, pour reconnaître en chaque concitoyen, une égale dignité délibérante.
Cet exercice civique deviendrait rapidement une farce si l’État n’assumait pas son obligation impérative de faire respecter la neutralité réelle de l’espace public, autrement dit la laïcité de ses institutions. Or les « accommodements » pensés originellement comme des remèdes raisonnables à des handicaps individuels, procèdent subrepticement aujourd’hui à l’enchâssement de pratiques religieuses collectives et sectaires au cœur de l’espace public. Ce détournement de sens est une perversion cynique de l’esprit et de la lettre de l’espace public. Il n’est évidemment pas étonnant que la notion d’accommodement ait été détournée de sa vocation première par ceux qui refusent de distinguer entre espace privé, espace civique et espace public, il est par contre surprenant que les penseurs de la laïcité dite « ouverte ou positive » comme Daniel Weinstock ou Charles Taylor ne perçoivent pas la dangerosité de leur position ni la dynamique qu’elle enclenche.
En fait, ce n’est pas surprenant du tout lorsqu’on sait que ces deux intellectuels « progressistes » avaient chaudement appuyé la proposition de mettre en place des tribunaux islamiques en Ontario. Ces intellectuels contestent que cette dynamique de la « tolérance » fragilise la laïcité et accusent au contraire ceux qui appellent au simple respect de la laïcité, d’extrémisme dans l’application des règles de neutralité dans les institutions publiques, puisqu’aucun droit positif n’est abrogé. Le manifeste pour un Québec pluraliste qui s’oppose vivement à une charte de la laïcité laisse entendre que les accommodements pour motifs religieux ont un impact si minime que ceux qui les combattent les « laïcards » font preuve de fermeture vis-à-vis de « l’Autre » et même de racisme ou d’islamophobie. Un impact si minime, une si légère entorse !
Cela me rappelle la blague de la jeune fille déclarant être juste un tout petit peu enceinte. Dès lors qu’on commence à édulcorer l’absolue neutralité de l’espace public et de ses mandataires, on y introduit des traces religieusement marquées – droit pour un fonctionnaire d’afficher des signes ostentatoires religieux ou droit pour une personne d’exprimer dans l’enceinte publique ses préférences religieuses, au mépris de l’obligation de neutralité. C’est la porte ouverte à toutes les dérives avec de temps à autre des sursauts hypocrites, comme ceux de l’avocat médiatique des droits de l’homme, Julius Grey, qui après avoir déclaré qu’il ne voyait aucun inconvénient au port de la burqa dans l’espace civil, puisque lui-même pouvait se balader avec un haut de forme, se raidit soudainement en déclarant que la jeune fille qui ne veut pas enlever sa burqa à l’école va trop loin. L’approche au cas par cas mène inévitablement à la surenchère.
Mais il existe une autre raison très pragmatique de vouloir une stricte laïcité. En effet Statistiques Canada nous annonce qu’en 2031, ce n’est pas si loin, la proportion d’immigrés de cultures différentes aura prodigieusement augmenté. A Montréal, 50% des habitants sont déjà des immigrés de première et deuxième générations de la population. Beaucoup se réjouissent de cette évolution sans réaliser qu’hors d’un système dont l’ADN ne serait pas laïc, espérer maintenir paix et stabilité lorsqu’il n’y aura plus de super majorité homogène au pays est une illusion dangereuse.
Je vais me permettre ici d’être un peu politiquement incorrect en disant qu’on peut et qu’on doit tirer quelques leçons des conflits sourds ou ouverts qui perdurent entre minorités et majorités dans des états occidentaux démocratiques, en dépit de règles claires quant au vivre-ensemble. Qu’on s’en désole ou pas, les pays biculturels ou multiculturels de longue date sont tous naturellement confrontés à une vie intérieure plus ou moins difficile. Au Canada nous avions déjà deux ou trois solitudes, ethnoculturelles et linguistiques. La Belgique peine à résoudre son problème binational. Si entre citoyens nourris par une même culture occidentale, le désir de divorce est grand, que va-t-il arriver lorsque les impératifs religieux de nouveaux venus vont venir compliquer une vie commune déjà difficile ?
Un simple recensement des faits devrait nous ouvrir les yeux. Pratiquement, tous les pays occidentaux ayant accueilli des musulmans depuis l’après-guerre connaissent depuis deux décennies des tensions croissantes découlant d’entorses sérieuses aux règles de la vie commune, exigées au nom de la pratique de l’islam. Le dire n’est pas faire preuve de racisme, de xénophobie ou d’islamophobie, le dire c’est constater un fait difficilement récusable et qui devra trouver tôt ou tard sa résolution. Vivre ensemble n’est pas facile, seuls des niais utopistes le pensent.
Chacun d’entre nous est enraciné dans sa culture et si le vivre-ensemble a semblé léger à notre génération jusqu’il y a peu, c’est parce que tous avaient plus ou moins une même compréhension des règles à respecter dans l’espace public et dans l’espace civil. Au Nigeria les conflits religieux sont intenses et dramatiques. Au Sri Lanka, le problème a été tranché provisoirement dans le sang. L’Irak et l’Iran nous offrent des exemples immondes de non coexistence entre groupes religieux. Quant à l’exemple emblématique du Liban, la prétendue bonne entente, qui consistait en vies séparées des communautés, a sombré dans la tragédie avant de devenir une farce.
Ces exemples nous adressent un message clair ; sans un creuset de valeurs essentielles partagées, il n’y a pas et il ne peut pas y avoir de vie commune. Nos pays sont voués à la pluralité ; ça peut être une chance comme un cauchemar. Seules les démocraties ayant une forte constitution laïque réussiront à assurer tant bien que mal un certain équilibre des droits fondamentaux de chacun avec les exigences inhérentes à la vie en commun. Faut-il rappeler que l’être humain n’est humain que de par ses rapports avec les autres au sein de la cité. Sans un ancrage constitutionnel fort protégeant la neutralité de la cité, la Res Publica, les conflits entre ceux qui aiment la religion et ceux qui n’en veulent pas sont plausibles et même probables. Chaque groupe ethnique ou religieux va exiger des accommodements qui viseront non seulement à leur obtenir des exemptions à la règle commune mais qui viseront également à transformer directement ou indirectement la société elle-même pour que celle-ci reflète leurs croyances (6) et pratiques et ceci avec d’autant plus de détermination qu’ils disposeront d’un poids politique croissant.
L’exemple des musulmans requérant la mise en place de tribunaux islamiques de la famille au Canada, requête heureusement refusée jusqu’à ce jour, devrait inciter les penseurs de la bienpensance à réfléchir au prix à payer demain au nom d’une tolérance excessive aujourd’hui. Les islamistes savent parfaitement ce qu’ils font ; l’exception d’aujourd’hui deviendra la règle demain, c’est exactement ce qu’a dit madame Cynthia Dunbar, une des leaders du mouvement créationniste du Texas « The philosophy of the classroom in one generation will be the philosophy of the government in the next  » (7) en forçant le curriculum scolaire du Texas à inclure l’étude de la théorie du Dessein intelligent concurremment à la théorie darwinienne de l’évolution. Au Québec, face à cette montée fulgurante de la diversité religieuse – 50% des enfants scolarisés à Montréal sont aujourd’hui issus d’un ailleurs culturel et religieux – qu’a fait le gouvernement ? Il a mis en place des cours obligatoires d’éthique et de culture religieuse (ECR) dans les écoles, visant à inciter chacun au respect universel des religions.
Je trouve cela scandaleux parce que ces ECR n’encourageront jamais la réflexion critique vis-à-vis des religions. Or à quoi sert l’école si ce n’est à former d’abord et avant tout, dans un environnement neutre et sécuritaire, la capacité de jugement critique de l’enfant ? Quel professeur osera exposer à coté des bondieuseries de chaque religion leurs crimes éthiques, alors qu’il aura peut-être 50% d’élèves musulmans ou indous dans sa classe ? Peut-on imaginer la réaction de leurs parents ? Et croire que ces cours désarmeront les convictions profondes, témoigne d’une illusion surannée. Pour vivre ensemble il nous faut des règles accordées à quelques valeurs fondamentales assises sur l’universalité de la raison, et à ce jour on n’a rien trouvé de plus conforme à la raison universelle mais aussi à la raison pratique que la laïcité.
La laïcité, pour reprendre la métaphore du professeur de philosophie Catherine Kintzler – grande spécialiste de la laïcité à l’université de Lille – c’est comme les feux de circulation, on ne traverse que quand c’est vert, sinon il y a des accidents. La règle est absolue et ne souffre pas « d’accommodement » sauf pour les urgences prévues par la loi comme pour les ambulances. C’est pourquoi, je pense qu’une charte de la laïcité solennellement adoptée par l’Assemblée Nationale du Québec est une nécessité requise pour aider à préserver la paix future. Cependant il ne faut pas se leurrer, une charte de la laïcité, c’est bien mais ce n’est pas une panacée, c’est un premier pas. A moins de vouloir subrepticement une libanisation de l’espace sociétal – chacun dans son coin – aucun groupe, culturel, ethnique ou religieux n’a intérêt à vouloir une laïcité édulcorée. Il risquerait de la payer au prix fort.
Léon Ouaknine
Essayiste, membre du Conseil Interculturel de Montréal
(1) Tarik Ramadan, qui vient régulièrement au Canada et au Québec a fustigé, lors d’une interview donnée à The current, une émission de Radio Canada anglais le 14 mars 2010, l’utilisation irresponsable de la liberté d’expression par ceux qui critiquent l’islam. Or chaque fois qu’on demande que «la liberté d’expression » se conforme aux exigences «d’une parole responsable » lorsqu’il est question de l’islam, cela revient à renier l’histoire européenne où sont nées la science et la démocratie. [Salim Mansur, journaliste, Toronto Sun, le 29 janvier 2010]
(2) Par exemple, le soutien du professeur Charles Taylor pour l’instauration de tribunaux islamiques de la famille en Ontario ainsi que pour le droit au port de la burqa dans l’espace public. Citons également les atermoiements de la RAMQ et de la SAQ vis-à-vis de ses agents et des ses clients, sans oublier l’incroyable régression du parti politique Québec Solidaire quant au respect dû à la dignité de la femme au motif que rien ne doit entraver la liberté de religion.
(3) Le professeur Daniel Weinstock prétend qu’un agent de l’État qui affiche un signe d’appartenance religieuse est parfaitement à même d’appliquer les normes laïques de façon impartiale. Pourquoi dans ce cas, ne pas lui permettre également l’affichage de ses convictions politiques ?
(4) Il faut rappeler, qu’après avoir été acquise dans la douleur au cours de deux derniers siècles, la liberté d’expression ne manque pas aujourd’hui d’ennemis acharnés. C’est d’ailleurs le vœu express des 57 pays de l’organisation des états islamiques, lesquels ont instamment demandé une refonte de la déclaration des droits universels de l’ONU pour interdire la critique des religions et des prophètes. Cette position a amené à de multiples reprises des individus et des organisations musulmanes à attaquer en cour de justice les auteurs coupables de critiques ou caricatures à l’égard de leur religion, sans oublier évidemment les divers assassinats et fatwas ou même les réactions violentes suite au discours du pape à Ratisbonne.
(5) La France sous Mitterrand et Jacques Lang, sous prétexte de respect des différences, avait toléré l’existence de milliers de familles polygames musulmanes immigrées d’Afrique, ce qui avait provoqué de graves tensions sociétales.
(6) Présence Musulmane, une organisation canadienne prêche officiellement pour des valeurs communes basées sur l’islam (The Gazette, 26 mars 2010). N’est-ce pas intolérable d’imaginer des valeurs communes basées sur l’inégalité de la femme et de le l’homme sur ordre divin ainsi que sur l’abrogation de la liberté de conscience puisque l’apostasie ne connaît qu’une issue, la mort.
(7) « La philosophie enseignée en classe à cette génération deviendra la philosophie du gouvernement à la génération suivante »




La bienpensance des élites a mené l'Europe au bord du gouffre

Leur mépris du peuple et de la démocratie y précipitera l’Europe

Les suisses ont approuvé à 57.5% le 29 novembre 2009, l’interdiction de construire de nouveaux minarets en Suisse. Personne ne s’étonnera que le résultat sans équivoque de ce référendum ait créé un énorme choc ; il a tracé une ligne de démarcation entre les tenants du refus d’une islamisation rampante de la Suisse et les hérauts du refus de tout ce qui pourrait apparaître comme stigmatisant l’islam. La ligne de démarcation traverse la Suisse, elle traverse aussi chaque pays européen. Sans prendre position sur le résultat du référendum, celui-ci nous offre une occasion unique de réflexion sur sa signification pour la Suisse et plus largement pour les pays de l’Union européenne et même pour l’occident.
Les faits sont simples, la Suisse permet dans le cadre de sa constitution, l’exercice limité de démocratie directe au moyen du référendum à initiative populaire ; il suffit d’une pétition d’au moins 100.000 personnes provenant d’une majorité de cantons pour que l’État fédéral organise un référendum national dont l’issue aura valeur constitutionnelle si une double majorité de la population et des cantons répond favorablement à la question soumise. La question ici portait sur l’interdiction de la construction de minarets et non pas sur la liberté religieuse ou la liberté de construire des mosquées. À peu près toutes les élites politiques et intellectuelles de la Suisse appelèrent à voter contre la demande d’interdiction en la qualifiant de honteuse, d’immorale et de contraire aux droits de l’homme ; plusieurs cantons refusèrent même l’autorisation aux initiateurs du référendum d’apposer leurs affiches dans leurs lieux publics.

Dès que le résultat fut connu, il y eut un déchainement de passions pour et contre

Du coté des applaudissements, il faut distinguer trois types de réactions : a] La réaction des partis d’extrême droite ouvertement anti-musulman, accueillant le vote suisse comme un exemple à émuler en France, en Angleterre, en Italie et ailleurs. b] La réaction des démocrates et des laïcs qui trouvent inique le refus islamiste des obligations découlant des chartes des droits et libertés, au premier chef, la reconnaissance de l’égale dignité de la femme et de l’homme. c] Enfin, la réaction quasi générale des peuples de l’Union Européenne, qui jugent inacceptable que le nouveau-venu musulman exige que la société d’accueil se transforme pour accommoder sa différence et non l’inverse. Il faut ajouter que les sondages suite à la votation suisse indiquent que face à la même question, ces peuples européens voteraient dans le même sens que les suisses.
Du coté de l’indignation, on doit noter une large vague de protestations de leaders gouvernementaux des divers pays de l’Union, de la majorité des intellectuels de gauche, d’organisations internationales comme l’ONU et l’OCI , accusant le peuple suisse de racisme, demandant que le vote soit annulé juridiquement par la cour européenne des droits de l’homme et exigeant en sus que les suisses revotent. Certains éditoriaux allant même jusqu’à questionner le principe de démocratie directe qui donne au peuple un pouvoir exécutif réel, sans passer par les filtres des processus délibératifs chargés habituellement de tempérer les points de vue jugés illégitimes ou trop extrêmes au regard des normes civilisées.

Le ton fréquemment hystérique des vitupérations, sous-entendant parfois qu’on assistait à une préfiguration de nouvelles lois de Nuremberg, laissait croire qu’on avait soudainement aboli des droits fondamentaux et ouvert la voie à la chasse aux musulmans. Comme il fallait s’y attendre, les parangons de la tolérance de l’Autre, de la démocratie et du respect scrupuleux des droits de l’homme, que sont l’Arabie saoudite, la Lybie , l’Egypte, l’Iran, la Turquie et quelques autres ont menacé directement ou indirectement la Suisse de graves conséquences si elle n’annulait pas cette décision. À ce concert, le chef d’orchestre du double langage islamiste en Europe, le suave et très médiatique Tarik Ramadan a pour une fois exprimé ouvertement son appréhension en déclarant que ce vote était catastrophique. Bien entendu, presque toute la classe politique bienpensante européenne a emboité le pas aux admirables démocraties arabes et musulmanes, se faisant l’écho des ténors habituels de la bienpensance dans leur charge anti-suisse, tels les Daniel Cohn-Bendit et Bernard Kouchner. Vu la quasi unanimité des élites politico-médiatiques et de l’intelligentzia dans leurs charges à l’encontre de la position majoritaire du peuple suisse, on doit s’interroger : ‘le peuple suisse aurait-il commis un acte illégitime par delà sa légalité ?’

Sur quoi se fonde la légitimité de certaines élites ?

En démocratie, peu importe la position sociale ou le niveau d’éducation du citoyen, la règle d’or, ‘un homme, un vote’ proclame que chacun a un égal droit politique à participer aux décisions qui affectent la cité. Les constitutions codifient ce droit et assurent également que la majorité ne pourra pas tyranniser la minorité pour ce qui touche aux droits fondamentaux. Le peuple s’exprime indirectement au travers de ses représentants (devrais-je dire malgré les travers de ses représentants ?) ou au moyen de référendum.
Bien qu’en démocratie, il n’y ait pas d’autre légitimité formelle que celle du peuple, Il existe toutefois un courant informel de pensée parmi de larges secteurs des élites intellectuelles et politiques, laissant entendre, qu’elles seules, de par leur statut d’élites, sont porteuses de la légitimité réelle, parce qu’elles seules disposent du savoir et des habiletés nécessaires pour assumer le destin des nations. C’est à partir de cette conviction susurrée mais interdite de formulation explicite que les élites imputent au système de référendum d’initiative populaire un caractère populiste et donc forcément démagogique, le peuple trop passionnel n’étant pas à même de maitriser la complexité des choses.
Pour ces élites intellectuelles et politico-médiatiques, le référendum bien que légal est toujours illégitime sauf lorsqu’il vient conforter leurs choix. L’idée que des élites possèdent une légitimité intrinsèque n’est pas nécessairement fausse ; la question est de savoir quelles élites en disposent et lesquelles n’en disposent pas. Précisons immédiatement que nous entendons ici par élite, les représentants d’un champ particulier de l’activité humaine, ceux qui parlent avec autorité au nom de la profession qu’ils exercent. Cette définition ne renvoie pas à la notion classique économique, elle est délibérément restrictive et ne s’applique qu’à ce qui est abordé dans cet article.
Lorsqu’une élite, n’importe quelle élite s’exprime dans le cadre naturel de son domaine d’exercice, elle le fait en arguant de sa plus grande expertise ou plus grande légitimité que son contradicteur. Il est important de bien comprendre ce mécanisme. Parfois, l’affirmation est objectivement fondée, parfois elle est une manifestation crue de l’exercice du pouvoir, parfois elle relève du discours idéologique manipulateur. Nous sommes naturellement amenés à penser qu’en toutes choses, il y a des gens qui sont plus savants que d’autres dans leurs spécialités et qu’ils peuvent et doivent indiquer la voie correcte pour résoudre les problèmes qui surgissent. Lorsque nous sommes malades, nous ne questionnons pas sérieusement l’idée que le médecin se dit plus qualifié que nous pour savoir quoi faire pour alléger nos souffrances, de même qu’il ne viendrait à l’idée de personne que les plans techniques d’un gratte-ciel soient approuvés par référendum communautaire plutôt que par des architectes et des ingénieurs.
Notre société est complexe et se distingue par l’extrême spécialisation des tâches et donc des connaissances nécessaires à son fonctionnement. Dans leurs domaines, les spécialistes, qu’ils soient médecins ou conducteurs d’autobus parlent avec autorité et leurs avis ne peuvent être contestés que par leurs pairs. La question fort légitime de savoir si le spécialiste fera prévaloir ses intérêts personnels ou corporatistes sur l’intérêt général en manipulant la vérité, trouve sa réponse dans l’existence de pratiques vérifiables ou dans des connaissances reconnues comme vraies. Ces professionnels techniques jouissent donc d’une légitimité évidente parce qu’elle repose sur des bases objectives, la pratique de la conduite de gros autobus ou les connaissances scientifiques de la biologie de l’être humain. Si toutes les activités humaines reposaient sur des bases objectives et scientifiques, ce serait idéal. La réalité est plus complexe. Le fait qu’il y ait des disciplines où les professionnels savent mieux que le commun ce qui est vrai ou ce qui est nécessaire , n’implique pas par extension qu’il en soit ainsi partout.
Les élites politiques et intellectuelles qui font métier de dire le bien et les règles du vivre-ensemble sociétal, sont-elles porteuses d’une doxa dont la légitimité les exempterait du jugement du peuple ?
Les politiciens professionnels, spécialistes de la conduite des sociétés, possèdent-t-ils un savoir objectivement fondé, leur permettant légitimement de savoir mieux que le peuple ce qui est bon pour le peuple ? Peut-on dire dans la même veine que les élites intellectuelles qui souvent se présentent comme les maîtres à penser de toute une génération, voire de deux ou trois, disposent d’une lucidité hors du commun leur permettant de dire en tout temps et le bien et le vrai ?
La réponse aux deux questions est un ‘non’ clair et définitif. François Mauriac s’étonnait en 1967, du « sacerdoce » que s’attribuent les penseurs qui, disait-il, revendiquent « le droit d’enfler la voix au nom de la conscience humaine comme s’ils en étaient l’incarnation » Rappelons-nous cette époque encore si proche que décrit la revue chrétienne « Permanence », « Or, comment oublier qu’à quelques rares exceptions près, l’establishment intellectuel fut en France complice du totalitarisme le plus tyrannique que le monde ait connu : le communisme. Que des intellectuels de grand renom – dont la responsabilité paraît d’autant plus grande que leur talent était incontestable et leur influence considérable de par le monde – se firent les apologistes ou les propagandistes zélés de la barbarie communiste en URSS, en Europe de l’Est, à Cuba, au Vietnam, au Cambodge…
Que certains ont osé nié ou se sont efforcés d’occulter les crimes dont ils avaient connaissance, que d’autres ont tenté de les justifier et que le plus grand nombre s’est contenté de se taire en détournant pudiquement le regard… A tous ceux-là on est tenté de poser la question qu’en 1945 un procureur chargé de l’épuration lançait à Robert Brasillach (qui fut exécuté pour ses écrits antisémites et collaborationnistes) : « de combien de crimes serez-vous le responsable intellectuel ? » » . Aujourd’hui, on est de nouveau en droit d’interpeller l’élite intellectuelle dans sa complaisance vis-à-vis des fossoyeurs de la liberté de conscience, lorsque sous couvert d’antiracisme et de refus de l’islamophobie, ils ne dénoncent pas les horreurs de Durban II ou qu’ils fustigent le vote suisse à l’instar de Cohn-Bendit.
Quant aux élites politiques, elles ont chanté pendant des décennies auprès des peuples européens, la nécessité absolue de ce que j’appelle les trois grandes orientations interconnectées que sont, l’édification de l’Union européenne, la mondialisation (ou libéralisation des échanges commerciaux et des capitaux) et l’immigration. Légitimes ou pas, ces trois orientations dont on n’a pas fini de gouter aux conséquences, n’ont jamais fait l’objet de véritables consultations populaires, à l’instar du débat en France qui mena à l’interdiction des signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques. Cette décision recueillit l’adhésion de 85% des français, garantissant de ce fait l’expression de la volonté nationale plutôt que celle des élites.
Ce n’est pas ici le lieu où juger du bien fondé de ces grandes orientations, mais je suis sûr d’une chose, elles furent imposées aux peuples par les élites, que les peuples y adhèrent ou pas. Le processus de la construction européenne est de ce point de vue exemplaire. Rappelons brièvement qu’en France, la majorité des politiciens de gauche comme de droite avait invité les citoyens à voter dans le bon sens lors du referendum sur le Traité établissant une Constitution pour l’Europe, signé par les chefs d’États le 24 octobre 2004. Après les échecs des referendums français et hollandais, une nouvelle mouture, laissant quasiment intactes les principales dispositions de la proposition initialement rejetée, refit surface sous la forme du traité de Lisbonne du 13 décembre 2007.
Cette fois, partout où les gouvernements pouvaient éviter l’obligation référendaire, ils l’ont fait, préférant l’adoption par leur parlement, pour éviter le verdict du peuple, ce que fit sans honneur la France. Même David Cameron le leader tory du Royaume Uni qui avait juré que ce traité ne serait adopté que si le peuple y consentait par référendum, a trouvé une échappatoire pour se soustraire à ses engagements. Cette incassable conviction des élites politico-médiatique, qu’elles sont plus que le peuple porteuses de légitimité quant au devenir de l’Europe, trouve sa plus parfaite expression dans les propos de Cohn-Bendit et de Kouchner à l’occasion du crime de lèse-bienpensance du peuple suisse.

Les réactions de Cohn-Bendit et Bernard Kouchner, exemples emblématiques de la pensée unique des élites politiques et intellectuelles européennes

Tout d’abord, soulignons que ces deux leaders font partie depuis des lustres de l’intelligentzia européenne et de l’élite politique européenne, car si Cohn-Bendit, célèbre pour sa participation très médiatisée aux évènements de mai 68 en France, n’a jamais occupé de fonctions ministérielles, son influence au titre d’intellectuel et de député européen et chef des verts n’a pas été absente des calculs politiques des gouvernants de France et d’Allemagne, les deux poids lourds de l’Europe. Quant à Kouchner, un ancien fondateur de Médecins sans frontières, ex ministre socialiste et présentement ministre des affaires étrangères de Nicolas Sarkozy, son influence politique et médiatique est grande, non seulement en Europe mais également sur la scène internationale, ayant été le représentant de l’ONU chargé de gérer le Kosovo jusqu’à l’accession de celui-ci à l’indépendance. Bref, plus élites intellectuelle et politique que Cohn-Bendit et Kouchner, on meurt.
Suite à la votation suisse, Daniel Cohn-Bendit a proféré deux énormités, d’abord en enjoignant aux Suisses sur un ton péremptoire « qu’ils devaient revoter ! » et en appelant de ses vœux des réactions musclées contre les suisses, « L’Arabie saoudite et les autres déposants doivent retirer leurs fonds des banques suisses ». Le cri du cœur de Cohn-Bendit en dit long sur son respect pour la démocratie. Le peuple suisse a parlé dans le respect intégral de sa constitution, mais le résultat déplait, le peuple doit donc revoter.
Qu’arrivera-t-il si le peuple réitère ce qu’il a déjà dit ? Le démocrate Cohn-Bendit a pointé du doigt ce qu’il fallait faire pour empêcher l’inconcevable ; tout simplement appeler au secours de la bienpensance européenne, le shérif aux gros muscles financiers, l’Arabie saoudite ! Il supplie celle-ci de retirer ses fonds des banques suisses. Entendons-nous, il s’agit bien de l’Arabie saoudite, cet exemple lumineux de démocratie et de respect des droits de l’homme, qui a récemment condamné à 90 coups de fouet une jeune fille qui s’était faite violer par plusieurs hommes au motif qu’elle roulait en voiture avant le viol avec un homme qui n’était ni son père ni son mari. Il s’agit bien de l’Arabie saoudite dont le même tribunal a accru la peine de la jeune fille de 90 à 200 coups de fouet parce qu’elle avait eu l’audace de faire appel de cette décision.
Il s’agit bien de l’Arabie saoudite qui il y a encore quelques années annonçait dans ses sites internet que le pays était interdit aux juifs. Daniel Cohn-Bendit a méchamment déraillé et Nicolas Sarkozy, plus astucieux, a trouvé de meilleures formules pour exprimer l’essence de la bienpensance dans un éditorial publié récemment dans le journal Le Monde, lorsqu’il parle de la souffrance réciproque de ceux qui arrivent et de ceux qui accueillent, comme si celui qui arrive avait un droit naturel à exiger que le pays qui l’accueille se conforme à son image et à son identité de musulman. Quant à Bernard Kouchner, il déclare être « un peu scandalisé ». Le ton est un peu plus prudent, on le comprend après la raclée publique qu’il a reçue, lorsqu’il avait fait sa sortie outragée contre la décision des suisses, encore eux, qui avaient osé arrêter son ami, le cinéaste Roman Polanski pour le viol d’une petite fille de 13 ans, erreur insignifiante et remontant à tant d’années ; comme son collègue ministre Fréderic Mitterrand, il trouvait scandaleux qu’on vienne ainsi importuner un aussi célèbre créateur !
Comment interpréter cette votation suisse ? Bien évidemment, au-delà des minarets, simple prétexte, c’est la constatation de l’insolubilité de l’islam dans la démocratie et encore plus de son incompatibilité avec la laïcité, qui fait problème. Mais il y a autre chose, on ne secoue pas impunément des identités enracinées chez elles depuis des millénaires. Si pour certaines élites l’idée de nation est nauséabonde, elle demeure pour l’immense majorité des citoyens, un besoin charnel, car elle est le véhicule premier de l’identité, d’autant plus nécessaire que la mondialisation vise à transformer le citoyen en simple consommateur et désavoue de ce fait son besoin d’enracinement culturel et identitaire. Nier cette soif identitaire est aussi absurde que de prétendre que le vivre-ensemble peut s’accommoder de propositions aussi mutuellement exclusives que la liberté d’expression et l’islam.
Mais je ne veux pas caricaturer les positions des élites, elles ne sont pas toujours et nécessairement arbitraires ; en fait, elles partent souvent de bons sentiments, quelquefois honorables et il est important de comprendre ce qui les fonde. A l’issue de la deuxième guerre mondiale, les leaders politiques et intellectuels de l’Europe ont voulu l’unification du vieux continent pour empêcher la répétition des horreurs passées et assurer sa reconstruction rapide. C’était un objectif louable et pour le réaliser, l’Europe a importer de la main-d’œuvre provenant majoritairement des anciennes colonies et de la Turquie et ouvert en grand les vannes de l’immigration sans mesurer l’immensité des effets non prévus. Or, l’arrivée très rapide de millions d’immigrants musulmans sans un véritable processus d’intégration respectant l’identité des pays d’accueil était une véritable folie. Les élites ont procédé parce qu’elles considéraient que leur consensus ne requéraient pas celui des peuples, et parce que pour reprendre les termes de Christopher Caldwell, l’auteur de Reflections on the Revolution in Europe: Immigration, Islam, and the West « Les politiques libérales d’immigration (européennes) reposaient sur des obligations morales non sujettes au vote ».
Il eut mieux valu que les peuples votent car cela aurait probablement permis de ralentir les flux migratoires et faciliter de ce fait une meilleure intégration. Au-delà de son souverain mépris du peuple, l’élite a montré un tel déficit d’intelligence quant aux conséquences à long terme de ses actions, que l’idée d’une quelconque prétention à savoir mieux que le peuple ce qui est bon pour le peuple, en devient risible. Malraux écrivait déjà le 3 juin1956, les lignes prémonitoires suivantes «C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. A l’origine de la révolution marxiste, on croyait pouvoir endiguer le courant par des solutions partielles. Ni le christianisme, ni les organisations patronales ou ouvrières n’ont trouvé la réponse. De même aujourd’hui, le monde occidental ne semble guère préparé à affronter le problème de l’islam »
Il reste à expliquer le divorce de perceptions quant au ressenti identitaire entre les peuples et leurs élites politiques et intellectuelles. Ce divorce repose d’abord sur les nouvelles tables de la loi de la bienpensance des élites – bons sentiments, conscience malheureuse de l’occident, culpabilité, relativisme culturel menant au cul de sac du multiculturalisme, racisme inversé qui fait rendre acceptables les horreurs commises au nom de l’islam mais inacceptable la détermination israélienne à continuer d’exister, tolérance molle qui accepte tout et n’importe quoi , diabolisation de ceux qui en France, en Allemagne, en Belgique, en Hollande, au Danemark et ailleurs, réclament que la laïcité réoccupe les territoires perdus, etc.
Ce divorce repose ensuite, au-delà du vade mecum de la pensée unique, sur le constat que les élites ne vivent pas dans le même monde que le commun. Elles vivent dans une bulle, celle des beaux quartiers, elles vont de think-tank en chargé de mission ministérielle, de conférences en colloques internationaux, heureuses de se penser porteuses de l’universel, alors qu’elles ne portent que leurs intérêts particuliers, elles circulent en voiture, pas en métro, elles ne subissent jamais les agressions verbales et pires auxquelles s’exposent dans les cités de banlieue, les jeunes filles musulmanes qui refusent de se voiler. L’indécrottable conviction des élites politiques d’avoir toujours raison contre la vox populi les conduit évidemment à un refus de la démocratie ; elles préparent ainsi le lit où l’Europe va devoir se coucher. L’avenir s’annonce sombre, car comme le dit avec justesse Ross Douthat , un éditorialiste du New York Times «du fait de la folie de ses leaders, qui ont décidé de tout sans consulter leurs concitoyens, l’Europe a raison d’avoir peur et ce pour encore de longues années »
Léon Ouaknine
Essayiste, Membre du Conseil Interculturel de Montréal




Non à la burqa dans l'espace public, en France comme au Québec

Lorsque deux personnes se rencontrent, elles procèdent dans un même mouvement à deux opérations inhérentes à toute vie sociale : chacune s’identifie et simultanément essaie de décoder les intentions de l’autre à son égard. Elles s’identifient essentiellement par le visage, lequel est par définition l’affirmation probante de qui on est – nos photos sur les cartes d’identité ne nous montrent pas de dos ou de profil mais de face.
Elles décodent les dispositions de leur vis-à-vis, non comme le chien par son odorat ou le frétillement d’une queue, mais en lisant littéralement le visage qui leur fait face, parce que chez l’homo sapiens, la vue est l’organe prédominant par excellence – ce sens lui apportant 80% de toutes les informations qu’il utilise. Toutes ou presque toutes les émotions fondamentales de l’homme s’expriment sur son visage : amour, amitié, joie, plaisir, respect, tristesse, mais aussi agressivité, énervement, rage, colère, peur, calcul.
Le visage est un livre ouvert, il reflète plus ou moins fortement l’état mental du sujet, et hors les autistes, tous les êtres humains savent instinctivement et la plupart du temps très correctement lire ce qui est basique sur les visages. Ce processus est automatique, hors du contrôle de la volonté. Il advient en un clin d’œil, travail inconscient mais très efficace. Cette faculté innée s’appuie sur une structure physiologique particulière. Le Dr David Zald , professeur de psychologie à l’université Vanderbilt du Tennessee, a mis en évidence que le complexe amygdalien, une petite partie du cerveau, traite les images de visages menaçants ou marqués par la peur beaucoup plus vite que toute autre émotion, preuve selon le Dr Zald que face à une menace potentielle, l’impératif de survie immédiate prime sur tous les autres. Bien entendu, il arrive à chacun de parfois mal décoder les intentions de l’autre, soit par manque de vigilance, soit parce qu’on a affaire à des gens qui présentent délibérément un visage lisse et indéchiffrable, mais on se méfie habituellement de ceux qui camouflent leurs états intérieurs et on agit avec plus de prudence avec eux.
La biologie impose à tout homme le besoin de déchiffrer sur le champ l’état mental de tout interlocuteur surgissant dans son espace d’interaction, la culture prend ensuite le relais pour codifier les réactions en retour. Même vis-à-vis de l’être aimé, chacun sait qu’il faut ajuster ses dires et ses comportements selon l’humeur du moment. Or on n’a encore rien inventé de mieux pour savoir presque instantanément comment se comporter dans le rapport avec l’autre, que de scruter le visage de celui-ci. La biologie et la culture expliquent ainsi pourquoi aucun vivre-ensemble n’est pensable dans une société masquée.
Et pourtant, aujourd’hui, notre société est confrontée à une infraction potentielle à cette obligation sociale d’avancer à visage découvert dans le cadre du vivre-ensemble, celle que font peser les pratiquantes volontaires ou forcées de la burqa. Examinez la burqa et que vous dit le visage caché ? Il ne veut être ni identifié ni être lu, le contraire des impératifs biologique et culturel élémentaires du vivre-ensemble.
L’emburquinée ne veut pas d’interaction sociale dans l’espace public, toutefois elle exige de profiter des services sociétaux. Si elle hèle un taxi, elle considérera comme une atteinte à ses droits que celui-ci refuse de la prendre au motif qu’elle est masquée et qu’il lui est donc impossible de l’identifier et de lire son visage. Même situation avec le chauffeur d’autobus, même inconfort des autres voyageurs dans une rame de métro, même désagrément du marchand. Un problème se pose ! Si l’emburquinée refuse les conditions sin qua non de toute interaction sociale dans l’espace public, pourquoi ses vis-à-vis fournissant des services publics ou marchands dans cet espace commun sont-ils légalement obligés de transiger avec elle ? Au nom de quel principe peut-on leur imposer cette obligation alors qu’une des conditions de toute transaction humaine manque à l’échange ? C’est ce déséquilibre dans l’échange social qui explique pourquoi la grande majorité de la population se sent mal à l’aise à la vue de ces fantômes noirs, c’est ce refus de la plus élémentaire des transactions humaines qui explique pourquoi l’emburquinement est inacceptable dans des sociétés basées sur le respect mutuel.
Le refus de la burqa dans l’espace public est-il un signe d’intolérance comme l’affirment deux personnages bien connus, le philosophe Charles Taylor, ex président de la commission Bouchard/Taylor sur les accommodements raisonnables, et l’avocat spécialiste des droits de l’homme Julius Grey. Dans le quotidien La Presse du 9 octobre 2009, le premier déclare, « On commence avec la burqa et on finit avec quoi ? » le deuxième « Moi-même, je peux sortir habillé en Rigoletto ou porter un chapeau haut de forme ».
Face à ces affirmations, comment réagiraient messieurs Taylor et Grey si des naga sâdhus, indous très pieux qui vivent intégralement nus et qui par leur dévotion remplissent un rôle religieux très important aux yeux des adeptes de l’indouisme, décidaient d’exercer leurs droits religieux à Montréal ? Pour les naga sâdhus, il ne s’agit pas comme pour la burqa d’une coutume nulle part sanctionnée dans le Coran, mais d’un acte religieux essentiel et reconnu. Pourquoi ne pourraient-ils pas vivre nus sur la place publique, si à l’autre bout de l’éventail on tolère au nom du respect des croyances religieuses de chacun, le noir enfermement de la burqa sur cette même place publique ? La loi et les règlements n’interdisent pas aujourd’hui la burqa dans l’espace commun, mais ils interdisent la nudité intégrale partout, sauf en privé ou dans les camps de nudistes. Sur quel article de la charte des droits et libertés s’appuierait-on pour autoriser la pratique de la burqa et interdire la pratique des naga sâdhus ? J’aimerais bien avoir du philosophe politologue Taylor et du juriste Grey une réponse franche et directe à cette question ? On dira bien sûr que cette situation est hypothétique et improbable vu le type de climat du Québec. C’est vrai, mais ce qui importe ici, c’est de réaliser que la volonté d’accommoder les diverses coutumes et multiples impératifs religieux dans l’espace public génère des tensions et des contradictions et finit par entrainer la société sur une pente dangereuse.
Certains avancent l’argument d’un biais culturel pour ne pas dire raciste de la part des détracteurs de la burqa, puisque ceux-ci ne s’objectent pas aux habits ostentatoires des religieux chrétiens ainsi que des juifs hassidiques. Je répondrais qu’il y a dans ces deux exemples, une différence absolument fondamentale d’avec la burqa. Les nonnes et curés et même les hassid – qui découragent pourtant l’interaction des leurs avec les autres – se promènent à visage découvert et par là, ils respectent les deux impératifs biologique et culturel de toute société : s’identifier et laisser lire leurs visages.
D’autres diront qu’il est faux d’affirmer que ces deux impératifs soient une nécessité fondamentale de toute collectivité, puisque il y a des sociétés où l’emburquinement des femmes est général et que pourtant ces sociétés existent depuis des siècles. C’est vrai et faux. Ces sociétés perdurent mais au prix de l’exclusion de la moitié du genre humain. Imaginons un instant une société idéalement égalitaire face à la burqa, où tous, hommes et femmes, auraient l’obligation de la porter ; combien de temps cette société pourra-t-elle perdurer ? Poser la question, c’est y répondre ! Non, le refus de la burqa ne relève ni d’un biais culturel, ni d’un biais antireligieux. Invoquer l’un ou l’autre traduit, soit une indigence de la pensée, soit une manipulation délibérée, soit et c’est le pire, la confusion entre racisme et défense de la laïcité chez ces chantres de la bienpensance.
Le débat sur la burqa est un des épisodes de la poussée obscurantiste qui vise avec acharnement à grignoter petit à petit le caractère laïc de nos sociétés. Ce n’est pas en permettant que des femmes se retranchent volontairement ou sous contrainte des conditions élémentaires de la vie sociétale, qu’on promouvoit l’intégration au sein du vivre-ensemble québécois. D’aucuns diront qu’accepter la burqa dans l’espace public n’est qu’une petite entorse au principe d’équité dans l’échange social et que vu le nombre de burqa, il n’y a pas de quoi s’alarmer. Je ne suis pas d’accord, accepter cette injustice faite aux femmes, c’est ouvrir la porte à des demandes similaires dans le monde de la santé, dans celui de l’éducation et finalement dans la totalité de l’espace public. Ces choses là me font penser à l’expérience bien connue de la grenouille qu’on met dans une casserole pleine d’eau froide et qu’on fait chauffer doucement. La grenouille, bien à l’aise au départ finit par mourir ébouillantée, parce que le changement de température est si insidieux que ses réflexes ont été engourdis au point qu’il finit par être trop tard pour elle de réagir. La bienpensance, c’est pareil, elle finit par provoquer la sidération et la castration des esprits pour reprendre les termes de Alain Finkielkraut.
Où nous mènent de tels acquiescements et de telles démissions, sinon vers une société dont l’espace public aura été irrémédiablement clivé. Aujourd’hui : burqa, droit d’être desservi par quelqu’un dont le sexe est conforme aux obligations religieuses du demandeur, refus d’appliquer une partie des programmes requis par le ministère de l’éducation dans certaines écoles privées religieuses ultra-orthodoxes, pourtant subventionnées par l’État. Demain : tribunaux islamiques de la famille et tronçonnage de l’éducation dans l’école publique lorsque des élèves refuseront des cours contraires à leurs croyances. Toutes ces demandes ne sont pas imaginaires, elles sont sur la table et n’attendent que l’opportunité d’être actées. Si, comme la grenouille, on se laisse engourdir, on en arrivera à une libanisation de l’espace public. Cela, je le refuse ! Le vivre-ensemble dont je me réclame est laïc, il respecte intégralement le droit à la pratique privée de sa religion, mais refuse absolument les intrusions du religieux dans l’espace commun.
Léon Ouaknine
L’auteur est membre du Conseil Interculturel de la Ville de Montréal. Il s’exprime ici à titre personnel.




Paix au Proche-Orient : pessimisme de l'analyse, optimisme de la volonté

Le conflit israélo-arabe est comme une pièce de théâtre dont les scènes se succèdent sans fin sur les écrans du monde sans jamais lasser les téléspectateurs. Malheureusement, les acteurs réels de la tragédie, eux, vivent angoissés, souffrent et meurent au quotidien, au gré des rebondissements du scénario. A force de durer, on finit par ne plus comprendre la logique sous-jacente aux affrontements, pour ne plus être qu’happés par ceux-ci et leurs causes immédiates. A chaque accès de fièvre, dans le monde arabo-musulman, comme en Israël, le coupable est tout désigné, c’est l’autre. En occident, l’industrie médiatique qui vit grassement de ce type de conflit, privilégie dans ses reportages l’émotion brute alors que la nature existentielle du conflit récuse toute notion simpliste de bons et de méchants.
Essayons au-delà des réactions épidermiques d’y voir plus clair.
Selon les arabes, la création en 1948 de l’État d’Israël serait entachée d’une irréductible illégitimité, parce que cette terre aurait été arabe et les colons juifs des implants étrangers. Cette position s’appuie sur des prémices contestables.

Premièrement, la communauté juive en Israël, le Yishouv, n’a pas surgi ex nihilo, cadeau des nations occidentales pour se racheter de la Shoah. De tout temps les juifs sont ‘’montés’’ en Israël pour y vivre et mourir et dès 1881 se créent des colonies de paysans indépendants, la Haganah la première force de défense des juifs est créée en 1920, Tel-Aviv, la première ville juive compte 40.000 habitants en 1931 (Élie Barnavi, 1992), tout cela bien avant que la Shoah ne ronge la conscience occidentale. Deuxièmement, quelle que soit la force des arguments des uns et des autres quant à leur légitimité, la notion de péché originel quant à la création d’un État est absurde au regard de l’Histoire. Quant on considère les sociétés humaines, celles-ci adviennent et existent en dehors de toute ordonnance morale ou divine ; pourquoi la conquête de Jérusalem par les musulmans en 631 EC serait-elle plus légitime que le retour des juifs au 20ème siècle dans leur terre ancestrale, pourquoi la reconnaissance d’un Kosovo indépendant, massivement musulman sur une terre historiquement serbe et orthodoxe pendant des siècles serait-elle illégitime ? Questions absurdes, la réalité est toujours existentielle et jamais prescriptive.
L’État d’Israël renait de ses cendres le 14 mai 1948, après un hiatus de plus de 19 siècles, suite à la destruction du second temple par Titus en 70 EC. Son avènement est violemment combattu par le monde arabe, qui malgré les armistices signés en 1949, refuse de reconnaître l’État hébreu. En 1967, suite au blocage du détroit de Tiran par l’Egypte, Israël réagit lors d’une offensive éclair qui l’amène à occuper Gaza, la Cisjordanie et le plateau du Golan. Après la guerre de Yom Kippour en 1973, finalement, l’Egypte puis la Jordanie signent un traité de paix avec Israël, et par la suite Israël et l’OLP se reconnaissent mutuellement en vue de conclure une paix qui à ce jour demeure insaisissable.
Pourquoi est-il si difficile de faire la paix ?
La responsabilité de l’échec persistant des négociations est partagée mais l’analyse des faits souligne une asymétrie indubitable des positions, alors qu’Israël reconnaît ses voisins, plusieurs de ceux-ci continuent aujourd’hui encore à nier son droit à exister, et tant par la parole que dans leurs chartes, proclament leur volonté de l’éradiquer.
Du coté de l’État juif, deux causes dont l’une nourrit l’autre bloquent la recherche tangible de la paix.
La nature du système électoral israélien. Israël tout entier consiste en une seule circonscription électorale où règne la proportionnelle pure. Ce système théoriquement idéal pour exprimer toutes les nuances de l’opinion publique (2% de voix assure à tout parti une représentation à la Knesset) est une véritable catastrophe politique. Aucun grand parti n’est capable d’avoir une majorité et doit donc procéder à des alliances contre nature avec de petits partis extrémistes principalement religieux, qui obtiennent pour leurs affiliés des dérogations scandaleuses à la loi commune et qui posent de surcroît des exigences rendant impossible toute compromis tangible avec l’ennemi. La gouvernance politique en est réduite à un marchandage continu et obscène dans sa crudité. Il n’est pas exagéré de dire qu’Israël est en état quasi permanent de paralysie politique, sauf en ce qui touche à la survie du pays et donc à l’armée.
Le refus d’accepter pleinement le principe ‘’paix contre retour des territoires occupés’’ en 1967 par une large fraction du corps politique. Face au fanatisme arabe qui récuse toute idée qu’une partie de la Palestine puisse être jamais contrôlée par des juifs, Israël profite de cet entêtement pour implanter des colonies de peuplement, en pensant que la politique des faits acquis serait sans retour, ce qui contribua fortement à encourager les fanatiques religieux et les tenants extrémistes du grand Israël, dans leur dessein d’annexer tous les territoires conquis. Plus qu’une erreur, c’était une faute gravissime. De cette tragédie, il faudra bien un jour s’en dépêtrer. C’est encore loin d’être acquis, mais même un ancien faucon comme l’actuel premier ministre Ehud Olmert a fini par admettre qu’il n’y avait pas d’alternative raisonnable à l’extraction d’Israël des territoires occupés en échange de la paix. De larges concessions ont été faites en ce sens aux leaders palestiniens, malheureusement sans résultats concrets à ce jour.
Du coté arabe, les obstacles à la paix sont autrement plus massifs et rédhibitoires. Les causes en sont évidemment complexes, aussi je ne citerai que celles qui m’apparaissent comme fondamentales.
L’existence d’Israël sert les intérêts des régimes arabes du ‘’champ de bataille’’ en jouant le rôle d’abcès de fixation. A l’exception de l’Afrique sub-saharienne, les États arabes sont depuis des décennies en queue de peloton dans le monde, pour ce qui touche au développement humain, tels qu’en témoignent de nombreux rapports, 2002, 2003, 2005 de l’ONU (exemples de gâchis, un tiers des arabes sont toujours analphabètes ; l’Espagne, traduit plus de livres étrangers pour sa consommation propre que l’ensemble du monde arabe pour la sienne, pourtant sept fois plus peuplé).
Cet état d’arriération économique et culturel de leurs pays peut être mis plus facilement sur le compte d’un complot américano-sioniste anti-arabe, que sur la réalité de l’impéritie et de l’égoïsme forcené de dirigeants ayant souvent confisqué le pouvoir dans une logique tribale ou dynastique. L’état permanent de guerre avec Israël permet ainsi de justifier plus facilement les dépenses militaires et la dictature indéfinie. A l’exception du Liban, la vérité est qu’aucun régime arabe même hors du champ de bataille comme l’Arabie saoudite, n’a jamais permis à sa population de décider librement de ses choix politiques ; toute contestation du régime étant sévèrement réprimée. A titre d’exemple Hafez El-Assad, le dictateur syrien qui n’hésita pas à réduire en cendres la ville de Hama en 1982, faisant 25.000 victimes civiles. Mêmes répressions sanglantes en Arabie saoudite, Egypte, Irak, Iran ; le régime jordanien n’y faisant pas exception avec le massacre en 1970 (septembre noir) de plus de 10.000 combattants palestiniens.
L’appartenance du peuple palestinien au monde arabe et à l’oumma, crée par la réactivité de la ‘’rue arabe’’, une pression parfois explosive sur tous les régimes arabes et musulmans, sommés d’afficher leur solidarité avec les combattants palestiniens. Cette réactivité hyper émotive est instrumentalisée par tous ceux qui cherchent à monopoliser ou influencer le pouvoir, dirigeants politiques, militaires, groupes religieux interdits comme les frères musulmans, factions d’opposants. Cette situation oblige souvent les acteurs étatiques arabes à entrer dans une course de surenchère sur la cause palestinienne et éloigne de ce fait tout compromis réaliste avec Israël, nécessairement insatisfaisant comme tout bon compromis et brandi dès lors comme trahison d’un dépôt sacré. Anouar El Sadate fût assassiné pour avoir signer la paix avec Israël et Mubarak est vilipendé pour ne pas soutenir plus ouvertement le Hamas.
La haine arabo-musulmane à l’égard d’Israël est ontologique avant d’être politique. L’hyper-centralité du conflit avec Israël pour le monde arabo-musulman en a fait une des pierres angulaires de leur métarécit sur eux-mêmes. Cet excès défie le sens commun. Comme le souligne le journaliste Nessim Cohen-Tanugi (le lien Israël-disapora, N° 302) l’obsession de 1 milliard 300 millions de musulmans à l’encontre de 5.5 millions de juifs israéliens est irrationnelle, le jeu n’en valant pas la chandelle en termes de ressources investies dans ce conflit, au détriment de tant d’autres questions urgentes pour le bien-être des peuples musulmans. Pourquoi tant de ressentiment contre Israël et aucun contre les responsables musulmans du génocide du Darfour, bien que les victimes dans les deux cas soient musulmanes et alors que leur nombre est autrement plus élevé au Darfour que sur le champ ide bataille israélo-arabe.
Comme le dit si bien la journaliste égyptienne Mona Eltahawy dans le journal canadien Globe and Mail du 30 décembre 2008, ‘’les horreurs que s’infligent mutuellement les musulmans ne comptent pas’’. Les victimes ne sont jamais réellement la cause de l’indignation des musulmans, ce qui fâche jusqu’à la rage, c’est qu’un territoire revendiqué par l’islam soit contrôlé par des juifs, des dhimmis. Cette rage ne peut se comprendre qu’en référence à la conviction des musulmans que l’islam représente le mot final de Dieu et qu’inévitablement le monde entier devra se soumettre à Allah (le mot islam signifie soumission à la volonté de Dieu), or Israël vient déranger l’ordonnancement voulu par Dieu.
Il y a en effet pour les musulmans un sens à l’Histoire, celle-ci progresse vers une fin voulue, tout territoire une fois conquis par l’islam est acquis à jamais à celui-ci pour être régi par la charia, la loi divine telle que le coran la représente. La perte de l’Espagne andalouse est encore aujourd’hui ressentie comme une plaie vive par les croyants musulmans et Ossama Bin Laden avait d’ailleurs revendiqué son retour au sein de l’oumma. Aussi inacceptable pour les musulmans qu’un retour à la chrétienté de l’ancienne Constantinople conquise par les musulmans en 1453, le contrôle juif sur une partie de la Palestine est intolérable du point de vue théologique, car le retour du juif comme acteur historique va à l’encontre du sens assigné à l’Histoire et nie de ce fait la pertinence du coran. [Charte du Hamas adopté le 18 août 1988, article 11] ‘’La Palestine est un territoire islamique consacré aux générations musulmanes jusqu’au jour du jugement (dernier).
Pour cette raison, qui pourrait prétendre avoir le droit de représenter les générations musulmanes jusqu’au jour du jugement ? La loi gouvernant la terre de Palestine est celle de la Sharia Islamique et la même loi est valable pour toutes les terres que les Musulmans ont conquis par la force, parce que durant la période des conquêtes Islamiques… Toute procédure en contradiction avec la Sharia Islamique, où la Palestine est concernée, est nulle et non-avenue.’’ Comment expliquer autrement que par la démence théologique, que les terroristes musulmans pakistanais, ces martyrs de Dieu, qui ont procédé au carnage de Mumbai, (plus de 160 morts) aient délibérément pris le temps d’aller assassiner quelques juifs, n’ayant rien à voir avec le conflit indo-pakistanais, sans susciter aucune réaction d’horreur dans les pays musulmans. Serait-ce à cause de cette sourate du coran, « Les pierres et les arbres diront : « Oh ! Musulmans, Oh ! Abdullah, il y a un Juif derrière moi. Viens et tue-le. »
Les calculs stratégiques des tenants du refus arabo-musulman. L’historien israélien Benny Morris, dans un article publié le 30 décembre 2008 dans le New York Times, rappelle que l’évolution démographique en Israël est inquiétante à long terme lorsqu’on met en rapport les projections démographiques des deux composantes majeures de la société israélienne. Les juifs sont aujourd’hui 5.5 millions avec 2 à 3 enfants par famille, taux robuste au regard des pays occidentaux mais nettement inférieur à celui des arabes. Ceux-ci sont 1.3 millions avec un des taux de natalité les plus élevés au monde de 4 à 5 enfants par famille. Si le différentiel de taux de natalité entre les deux groupes se maintient, les arabes seront la majorité en Israël entre 2040 et 2050, ce qui conduira Israël, soit à cesser d’être un État juif, soit à cesser d’être une démocratie, soit à considérer l’idée de sa transformation en un État binational couvrant l’ensemble de la Palestine, juifs israéliens d’un coté, arabes palestiniens de l’autre.
Aucune de ces trois options n’est acceptable pour la très grande majorité des israéliens. Lorsqu’on sait de surcroît que la loyauté des arabes israéliens va naturellement à leur communauté et non à l’État hébreu, on comprend que les stratèges du refus arabe, convaincus que le temps travaille en leur faveur, excluent l’idée de reconnaître Israël et a fortiori de négocier la paix avec celui-ci. Bien entendu, tous ces calculs démographiques présupposent que l’avantage nataliste arabe ne sera pas neutralisé ou considérablement réduit par un flot migratoire positif au bénéfice d’Israël, provenant de la diaspora juive.
Le rêve iranien de s’imposer comme la super puissance régionale au Moyen-Orient. Sur ce fond mouvant de projections démographiques, la lutte contre Israël représente une aubaine pour l’Iran dans sa quête d’hégémonie régionale. L’Iran cherche à déstabiliser les principaux pays sunnites de la région, l’Égypte et l’Arabie saoudite, en allumant à sa guise le conflit aux frontières d’Israël, au moyen de ses pions que sont le Hamas et le Hezbollah tous deux armés par la Syrie, financés par l’Iran et requérant de ce fait leurs feu vert pour toute action d’envergure contre l’État juif. Épicentre du refus antisioniste, l’Iran, qui vraisemblablement disposera d’armes nucléaires dans les prochains 2 à 5 ans, a appelé publiquement par la voix de son président Amadinedjad à l’éradication physique d’Israël.
Dans ce contexte, la stratégie du Hezbollah au Liban et du Hamas à Gaza, a une apparence de rationalité ; elle vise à continuellement provoquer l’État hébreu en négociant au mieux des trêves temporaires mais sans jamais les respecter tout à fait, de manière à toujours apparaître comme le fer de lance de la résistance arabe et palestinienne. Il importe peu que des centaines ou des milliers de palestiniens paient de leur vie cette stratégie, au contraire rien ne satisfait plus les calculs politiques du Hezbollah hier, et du Hamas aujourd’hui, que de combiner les statuts de victime et martyr ; l’islam promet à toute personne qui se sacrifie dans ce combat, le statut de martyr avec accès garanti au paradis.
Avenir inquiétant ! Israël et ses ennemis sont-ils condamnés au geste de Sisyphe, toujours recommencer, toujours échouer ? Pas nécessairement, comme le dit un proverbe portugais, ‘’Le pire n’est pas toujours certain’’. Si l’Égypte et Israël ont signé la paix après quatre guerres, c’est bien la preuve que des issues positives sont possibles. Toutefois une chose est sûre, l’arène internationale ressemble encore aujourd’hui beaucoup plus à une jungle qu’à une société policée obéissant à des règles acceptées par tous. Aucune force supranationale ne garantit réellement le bon droit et la justice. Les grands pays font ce qu’ils veulent, la Russie a laminé la Tchétchénie, la Chine a un des pires dossiers qu’on puisse imaginer et les Etats-Unis ont envahi l’Irak sans aucune bonne raison.
L’ONU a montré son impuissance pathétique de façon répétée, dernièrement au Rwanda, au Congo, au Darfour, au Zimbabwe où les victimes se comptent par millions et les viols par centaines de milliers. En fait, l’ONU verse parfois littéralement dans le théâtre de l’absurde ; un de ses membres fondateurs, l’Arabie saoudite, n’a aboli l’esclavage chez lui qu’en 1962, soit 14 ans après l’adoption de la déclaration universelle des droits de l’Homme. Il faut le faire ! L’efficacité de l’ONU n’existe que lorsque plusieurs grands pays décident qu’il est de leur intérêt personnel de faire régner la paix. Peut-être le risque nucléaire au Moyen-Orient les poussera-t-ils à agir en ce sens, pour ma part, j’en doute. Israël sait bien que son salut ne sera jamais assuré par aucune organisation internationale, pas plus que les Tutsis n’ont été protégés par l’ONU du génocide annoncé.
Les choses sont ainsi faites qu’il n’y a pas pour Israël d’alternative à l’auto-défense et qu’une des nuisances à supporter lorsqu’il est contraint d’agir pour assurer la sécurité des siens, est d’être cloué au pilori par la bien-pensance des opinions publiques, la gauche qui ne pense plus que par slogans et les calculs frileux des nations européennes. Mais en tant qu’observateurs hors du champ de bataille, nous ne sommes pas obligés de jouer les idiots utiles, comme dirait Lénine. La paix ne viendra au Moyen-Orient que lorsque tous les protagonistes arabo-musulmans seront indubitablement convaincus qu’Israël est là pour rester. Tôt ou tard cette réalité s’imposera, mais pour l’instant l’Iran, le Hezbollah et le Hamas sont convaincus du contraire.
Léon Ouaknine




Canada : brèves réflexions après le rapport Bouchard-Taylor

L’intégration de « l’Autre » dans la collectivité québécoise est un sujet piégé qu’on n’aborde qu’avec prudence, parce qu’il touche à l’humain, à l’émotionnel, à la culture et aux valeurs identitaires. En parler crûment, requiert de sortir de la langue de bois de la bienpensance politique, dont le dernier avatar est le rapport de la commission Bouchard/Taylor.
Tout d’abord, il faut rappeler que les mouvements de population ont toujours existé et sont constitutifs de la plupart des sociétés humaines. L’Australie, le Canada et les Etats-Unis sont trois pays récemment construits par des immigrants ; plus près de nous, le Québec est une nation bâtie initialement par des français expatriés. Dans chacun de ces cas, l’édification s’est faite en subjuguant les premiers habitants au prix de féroces nettoyages ethniques, puisque les diverses nations indiennes, inuit d’Amérique du Nord et aborigènes d’Australie sont réduites aujourd’hui à vivre assez misérablement dans des réserves si elles veulent maintenir leurs coutumes ancestrales, ou bien à vivre dans la société de l’homme blanc au prix d’une mise à l’écart de leurs modes de vie et de leurs cultures.
Les choses étant ce qu’elles sont, oublions pour un moment ce péché originel.
La plupart des pays développés connaissent depuis quelques décennies un fort accroissement de leur diversité ethnique du fait d’importants courants migratoires. De nombreuses études confirment qu’à long terme, l’immigration a généralement des impacts substantiels et bénéfiques pour les pays d’accueil. Les floraisons artistique et scientifique des pays d’accueil ont été considérablement enrichies par la diversité des provenances migratoires si on inclut les immigrants de deuxième et troisième générations.
Passé les ajustements initiaux, les apports culturels viennent ajouter des tresses nouvelles à la trame identitaire du pays hôte ; le Québec d’aujourd’hui est culturellement très différent, en mieux je crois, de ce qu’il était il y a à peine quarante ans et ce en bonne part grâce aux immigrants. Quant au développement économique, bien qu’il y ait des controverses à ce sujet entre économistes, la majorité de ceux-ci concluent qu’à moyen et long terme, la balance des coûts et des bénéfices de l’immigration est favorable au pays d’accueil. Toutefois le facteur central qui guide aujourd’hui les politiques d’immigration des pays occidentaux, c’est la nécessité pour la majorité de ceux-ci d’assurer par une immigration si possible choisie, que leur pyramide démographique demeure équilibrée en termes de ratio actifs/oisifs. Et ce du fait que leur faible taux de natalité est insuffisant pour le renouvellement des générations et menace donc à long terme, leur dynamisme économique ainsi que leur stabilité sociale et politique. C’est soit plus d’enfants, soit la chute du niveau de vie, soit l’appel à l’immigration !
Si les avantages de l’immigration pour le pays d’accueil sont si clairement établis, pourquoi cette question crée-t-elle alors tant d’anxiété dans de nombreux pays occidentaux et pas seulement au Québec ?
Une phrase d’un dirigeant politique allemand dans les années 90, commentant la difficulté d’intégrer les résidents turcs en Allemagne me revient en mémoire, « On avait importé des travailleurs turcs pour faire tourner la machine économique ; trente après, on se rend compte que ce sont des êtres humains avec une identité et une culture différentes des nôtres, et ils sont là pour rester ; que doit-on faire ? ». C’est le dilemme de toutes les sociétés d’accueil qui n’ont aucune raison de mettre entre parenthèses leur identité propre pour accueillir et intégrer l’immigrant, mais qui doivent en même temps pour des raisons morales, accommoder la différence du nouveau venu, dans la mesure du possible.
Comment concilier l’obligation de demeurer soi-même tout en s’ouvrant à la différence de l’autre est une question qui ne cesse pas d’être à l’ordre du jour des pays d’accueil. La première solution fût imaginée par les Etats-Unis. Pour tenir compte de la diversité des treize colonies fondatrices, le congrès américain lors de la création des Etats-Unis avait adopté une devise, E Pluribus Unum, « Un à partir de plusieurs » parce qu’ils savaient que leur unité ne pouvait être basée ni sur une origine ancestrale commune ni sur une unique religion. Ce qui devait assurer idéalement l’unité de la collectivité nationale américaine ne pouvait dès lors qu’être un ensemble de valeurs universelles partagées, non négociables, formant le socle de l’identité nationale commune ; tout le reste étant laissé à la liberté de chacun. Liberté, égalité absolue de l’homme et de la femme, laïcité, et non ethnicité ou religion, constituent aujourd’hui la promesse affichée des états occidentaux.
La nation québécoise moderne s’est donnée elle aussi depuis la révolution tranquille, un ensemble de valeurs similaires exprimant les aspirations de son peuple fondateur. Certains politiciens et intellectuels, dont le plus éminent fût le Premier Ministre Trudeau, ont voulu que l’arc en ciel canadien et donc québécois repose sur une simple juxtaposition de multiples cultures, ethnies et mouvances identitaires, au motif que toutes les communautés qui les composent, y compris celles des immigrants de fraîche date, auraient une égale valeur et une égale légitimité à définir le cadre de vie commun, c’est-à-dire l’espace public de la nation.
Une telle approche reflète, soit un idéal désincarné et absurde puisqu’il remettrait constamment en question le socle identitaire du pays avec chaque inclusion d’une nouvelle communauté culturelle, ethnique ou religieuse ; soit plus probablement un processus politique visant d’autres fins que celles proclamées de son discours. Une vision quelque peu similaire mais surement sincère de ce qui devrait fonder le Québec inspirait Gérard Bouchard en 1999. Robert Leroux professeur à l’université d’Ottawa rapporte dans le devoir du 5 juin 2008, que « Gérard Bouchard avait confié en 1999 à Michel Lacombe dans un ouvrage d’entretiens qu’il fallait concevoir la société québécoise comme un assemblage de groupes ethniques, les canadiens français ou franco-québécois, les autochtones, les anglo-québécois, toutes les communautés culturelles… ».
Cette égalité ontologique qui accorde à chaque groupe ethnique ou religieux le même poids et la même légitimité pour infléchir le destin collectif est une négation de l’Histoire et de la réalité. Elle n’est même pas moralement acceptable. Aucune collectivité nationale n’a jamais laissé l’Autre, le nouveau venu, redéfinir son socle identitaire, à moins d’avoir été écrasée militairement. C’est pourtant cette même logique d’accommodement irréaliste et excessif de l’autre qui a amené au Canada comme au Québec, des intellectuels et des politiciens bien intentionnés à laisser croire aux immigrants, aux communautés culturelles ethniques et religieuses, que la préservation de leur identité pouvait se faire en ignorant ou en contournant si nécessaire l’obligation de respecter le socle de valeurs fondamentales communes (Charles Taylor avait décrié la décision de l’Ontario de refuser la mise en place de tribunaux islamiques basés sur la charia, contournant de ce fait la loi du législateur).
Cette vision d’un Québec patchwork de Bouchard et la position « d’excessive ouverture accommodante » à la différence de l’autre de Taylor, sont les exemples mêmes des errements à l’origine des tensions sociétales ayant amené le Gouvernement québécois à créer la commission sur les « accommodements raisonnables ». Après toutes les bavures qu’ont connues plusieurs pays occidentaux européens dans leurs politiques de laisser-faire vis-à-vis de certaines pratiques culturelles inacceptables ou même illégales de la part de certains groupes d’immigrés refusant le dénominateur commun propre à l’occident, on s’attendrait à ce que tout le monde soit conscient aujourd’hui, que complaisance et laisser-faire ne peuvent amener que des dérapages toxiques pour tous.
Le Québec ne peut être qu’enrichi par la diversité des multiples groupes d’immigrants, si ceux-ci au travers d’un vrai processus d’interculturalité, c’est-à-dire de convergence avec les valeurs essentielles du peuple québécois, comprennent et acceptent que ce pays a une culture commune, une langue commune et des idéaux communs qui structurent son espace public, la Res Publica de tous, gouvernée par une seule loi et assise sur les valeurs déjà citées de liberté, d’égalité absolue de l’homme et de la femme et de laïcité. La responsabilité de ce processus d’interculturalité incombe d’abord au gouvernement du Québec, lequel doit préciser sans équivoques les règles pour venir s’épanouir dans ce pays et qui doit mettre en œuvre les voies et les moyens pour favoriser la convergence culturelle.
Quant-à-moi, je pense qu’en dépit des bonnes intentions de tous, sans une véritable conscience historique de ce que représente la collectivité nationale pour tous et chacun, gens d’ici et gens d’ailleurs, l’ambigüité ne disparaitra pas du rapport de l’immigrant avec sa nouvelle terre d’accueil, car il n’aura pas inscrit son parcours personnel dans le désir de parfaire sa collectivité d’adoption. Savoir d’où on vient et où on va comme collectivité est une mission essentielle dont l’enseignement public et privé devrait être mandaté par l’Assemblée Nationale. Le civisme est à ce prix.
Léon Ouaknine