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Europe, d’une campagne, l’autre

En deux ans la France passe d’une campagne référendaire sur le projet de Traité constitutionnel européen rejeté massivement à une présidentielle dont les trois mieux qualifiés ont fait activement campagne pour le « oui ». Doit-on en déduire que la présidentielle aurait annulé le référendum en ramenant les partisans du « non » à environ 25 % du corps électoral ? Indiscutablement les récentes élections ont marqué la vie et les équilibres politiques et sont lourdes de recompositions auxquelles la prochaine législature donnera un visage. Faut-il en déduire que la portée du « non » français puis hollandais aurait déjà épuisé tous ses effets et serait à ranger au catalogue des belles campagnes nourrissant les souvenirs nostalgiques?

Du référendum aux présidentielles

Le croire serait erroné. Car s’il est d’usage de dire que les promesses n’engagent que ceux qui y croient, il n’en est pas moins vrai que lorsque tous les tenants du « oui » se mettent à décliner l’argumentaire de campagne des opposants au Traité constitutionnel, c’est que quelque part les lignes ont bougé. Contre toute attente, on a assisté à la banalisation d’un discours portant les thèmes considérés comme honteux et hors système avant 2005 et repris désormais par le politiquement correct des libéraux-européistes.

Confusion idéologique ou explosion de barrières, l’avenir le dira. Ainsi on ne sait plus qui de Bayrou, Royal ou Sarkozy a le plus critiqué la politique de la Banque Centrale Européenne, a proposé de l’encadrer par un conseil de ministres de la zone euro, remettant in fine en cause son indépendance, a souhaité conserver en France les centres de décisions, a fustigé les délocalisations, a exalté l’idée de Nation, a accusé l’Europe d’avoir été le cheval de Troie de la mondialisation, a souhaité la mise en oeuvre de mesures protectionnistes, a évoqué un élargissement de l’Union trop rapide et la nécessité d’une pause. Tout ceci fut dit et redit, sous une forme ou une autre, par ces trois candidats qui pour s’accaparer environ trois-quarts des votes durent reprendre sur l’Europe maints thèmes qui hier encore eurent été considérés comme déraisonnables et inconvenants.

Cela signifie qu’aujourd’hui ces trois forces principales de la vie politique – PS, UDF, UMP – sont obligées, pour capter les voix des électeurs, de tenir un discours qui pour l’essentiel se trouve en opposition avec leur inclinaison naturelle. En intégrant le discours de leurs adversaires elles leur valent symboliquement reconnaissance. Il s’agit – sur l’Europe – d’une défaite idéologique, confirmé par le fait que tous ces candidats prétendaient avoir fait le deuil du Traité constitutionnel européen et n’en imaginent que des formules “ ligth sans grande ambition et dont le terme même de “ constitution ” serait banni.

Le « non » français, loin d’avoir turbulé le seul PS, a donc laissé des traces idéologiques importantes qui ont marqué les présidentielles. Et il s’agit maintenant pour ces trois forces politiques principales de revenir sur ces propos de campagnes et d’échapper à cette nouvelle situation en cherchant rapidement avec les autres pays européens une sortie de crise “ digne ”.

L’urgence est à la mesure du mécontentement montant à l’égard de la façon dont la construction européenne est menée depuis des décennies, c’est à dire de son bilan rétrospectif. Car si certains ont pu dire que le « non » au référendum avait hypothéqué l’avenir voire même ajouté avec grandiloquence qu’il avait fait sortir la France de l’Histoire, ils se sont bien gardés de comprendre qu’il avait également signifié le refus d’un quitus à la mise en œuvre des traités déjà empilés de l’Acte unique au Pacte de Stabilité en passant par celui de Maastricht. Et cela dans un contexte déjà connu qui est celui d’une chute profonde du  » sentiment européen  » dans l’opinion publique depuis 1991 ainsi que l’atteste tous les sondages organisés bi-annuellement par Bruxelles dans chaque pays membre.

“ Avancé masqué ” comme disait Jacques Delors, c’est-à-dire faire l’Europe par la finance et la technocratie, dans des cercles restreints de décideurs, en la tenant éloignée loin des opinions publiques et de tout contrôle populaire ne pouvait conduire qu’à une telle évolution.

Mais sur l’Europe, qui au demeurant n’occupa qu’une place réduite dans la campagne présidentielles, ce ne sont pas seulement des affirmations jugées hier inconvenantes qui furent mises en débat. Une question nouvelle, quasi-séditieuse, apparut.

La bonne question : l’Europe fait-elle obstacle aux changements en France ?

Soulevée dans un débat porté par l’Humanité du 24 mars 2007, elle est évidemment de bon sens et appelle surtout dans l’affirmative que la question des questions soit posée : comment déverrouiller les formes de la construction européenne, dénouer les fils de la toile d’araignée tissés avec constance par les partisans du libéralisme, et ainsi regagner des marges de liberté indispensables à toute perspective de changement social en France, et au-delà dans tout pays-membre ?

Bref, peut-on imposer des changements fondamentaux en France sans qu’ils s’accompagnent d’une révision importante de la construction européenne ? Car tout projet profondément transformateur n’est plus “ euro-compatible ” tant les normes européennes ont progressivement réduit les marges de manoeuvre des gouvernements. Créer un pôle public de l’énergie, préserver des services publics de qualités, préserver une part des marchés publics aux PME, sortir des orientations de l’OTAN, tout cela devient impossible et se heurtera bien vite au bouclier du droit communautaire.

L’enjeu central pour les forces progressistes européennes, consiste pour l’un des quelconque Etats-membres à pouvoir mettre en place des réformes sociales profondes sans buter sur le Mur de l’Europe qui a ainsi remplacé le Mur de l’argent des 100 familles. Le cadre européen apparaît de plus en plus comme une gangue engluante dont la fonction première consiste à empêcher tout écart avec la norme moyenne. C’est d’ailleurs bien la fonction de la plupart des alliances et des unions, qu’elles soient militaires ou économiques.

Ainsi le balancier politique verra l’amplitude de son oscillation contenue. La construction européenne agit comme un « réducteur d’incertitude » en organisant une alternance molle du centre-droit au centre-gauche. Et le Traité constitutionnel rejeté devait encore accentuer ce travers car il se proposait en constitutionnalisant des pans entiers de politique économique de verrouiller toute possibilité de véritable alternative sociale. Car ce qui est « constitutionnel » c’est ce qui ne peut être remis en cause au gré des changements politiques et a pour fonction de limiter la portée de ceux-ci. Et il n’est pas étonnant que chaque fois que la question du changement social est posée dans un pays-membre resurgisse la question du “ rapport ” à l’Europe.

Le mini-traité que le président de la République vient de faire adopter par les 27 pays de l’Union Européenne vise, après s’être emparé du pouvoir en prétendant avoir renoncé à l’idée de Traité Constitutionnel, à le réintroduire sous une présentation minorée qui est en réalité frauduleuse. Cette présentation est utilisée pour justifier de ne pas en passer en France à nouveau par un référendum, banalisant cette nouvelle étape capitale dans la construction politique de l’Europe, piétinant la démocratie et la volonté du peuple.

Il devient urgent de définir les contours d’une Europe susceptible de respecter et non pas de contrarier la diversité des choix politiques exprimés par les Etats-membres. Il s’agit de reconstruire sur d’autres fondements et une autre logique une Europe dont la neutralité constitutionnelle serait permissive d’expériences nationales se dégageant du carcan des alternances sociales-libérales subies depuis plusieurs décennies.

Faute de quoi le rouleau compresseur du modèle politique anglo-saxon balaiera tout sur son passage et la construction européenne ne sera devenue qu’une géniale mécanique conçue par les bourgeoisies européennes appuyées sur une technostructure bruxelloise, pour, à l’image de la Sainte Alliance se prémunir de tout risque d’avancée populaire dans un quelconque pays européen. Aucun programme politique de gauche ne sera crédible, car il ne pourra plus être appliqué. La bataille d’idées sur l’Europe reste d’une importance décisive.

MICHEL ROGALSKI

Directeur de la revue Recherches internationales




Migrations internationales : le double défi de la solidarité et du développement

Subies et forcées ou voulues et espérées, les migrations ont été marquées par la dynamique inégale des rythmes de développement des différentes régions du monde. Portées par l’esclavage, le colonialisme, la conquête de continents, elles ont connu des formes variées. Mais elles s’inscrivent désormais dans le panorama d’une planète qui a rétréci, rendant leur acceptation plus délicate qu’auparavant. Elles ne concernent que 2 % à 3 % de la population mondiale, soit environ 150 millions de personnes.

Le nomadisme planétaire n’est pas la solution à la misère des peuples

Elles doivent être bien distinguées des flux d’asile politique (très faibles) ou de la liberté de circulation massive ( tourisme, échanges scientifiques, visites familiales ) ou encore de la problématique de personnes déplacées de l’autre côté d’une frontière (catastrophes naturelles, conflits, etc.) en situation provisoire. Les flux migratoires impliquent quant à eux établissement et fixation, et relèvent autant du droit des personnes que du droit desÉtats. Ils ne peuvent s’inscrire dans une vision libérale qui prendrait pour modèle une libre circulation des capitaux ou des marchandises dont on connaît d’ailleurs les ravages. Le nomadisme planétaire n’est pas un modèle collectif de développement et ne résoud aucun problème.

Actuellement, les zones de migrations s’organisent essentiellement autour des principaux points de contacts Nord-Sud (Mexique-États-Unis, Maghreb-Europe), autour d’anciens axes coloniaux (Afrique noire-France, Asie-Grande-Bretagne), ou se mettent en place à l’occasion de la formation d’espaces d’accumulation rapide (golfe Persique, Asie Pacifique, pays pétroliers), souvent à partir de pays proches. Contrairement à une idée faussement répandue, ces flux migratoires Sud-Sud, qui convergent vers des zones en développement rapide, sont aujourd’hui dominants. La libre circulation des travailleurs profite avant tout au capital, car elle favorise leur mise en concurrence à l’échelle du monde et permet d’augmenter les taux d’exploitation de toute la main-d’ouvre, immigrée ou non. Elle met de l’huile dans les rouages du capitalisme mais ne contribue pas au développement des hommes.

Les effets sont pervers pour les pays de départ. Avec les travailleurs migrants, ce sont souvent les fractions les plus dynamiques et entreprenantes qui quittent leur pays d’origine. Ces véritables saignées ne peuvent être sans conséquences sur les possibilités de leur développement. Les revenus transférés aux familles ne remplaceront jamais les pertes subies, même si l’on sait qu’aujourd’hui ils atteignent le niveau de l’aide publique au développement. Les migrants sont de plus en plus mal accueillis, de moins en moins désirés, et souvent livrés à des réseaux maffieux internationaux de trafic de main-d’œuvre pour être finalement abandonnés à un patronat négrier. Ils servent de plus en plus de boucs émissaires au moindre retournement de conjoncture, se retrouvent utilisés dans l’exacerbation de tendances xénophobes.

La misère s’est partout répandue, nourrissant des situations explosives, de régressions sociales, idéologiques, et alimentant les intégrismes religieux et des retours vers le communautarisme. Proche de nous, le Maghreb a payé un lourd tribut, et nous avons pu en mesurer l’effet immédiat sur les flux migratoires. Ce qui fait avant tout partir les hommes, c’est la misère, l’insécurité à vivre, le sous-développement et l’absence d’espoir. L’émigration est structurellement encore inévitable pour longtemps car elle s’incrit dans de profonde inégalités sociales où la moitié la plus pauvre de la planète observe à travers la petite lucarne télévisée l’autre moitié vivre dans ce qui lui paraît être un luxe inaccessible et se demande quelle est la fatalité qui l’a fait naître au mauvais endroit. Mais dans le même temps, l’immigration massive est impossible. Au Nord, elle n’est plus acceptée et provoque des tensions sociales politiquement ingérables. Au Sud, elle déstabilise des États partout fragilisés par la mondialisation. C’est pourquoi les migrations internationales sont devenues un facteur de tension internationale majeur. Les rapports Nord-Sud doivent s’inscrire dans une autre logique pour permettre à chacun de vivre chez lui dans la dignité. La question des migrations restera sans solution tant que les causes qui la provoquent perdureront. Les rapports Nord-Sud sont vivement interpellés. Or ils s’inscrivent dans des relations de domination de plus en plus asymétriques.

Le double défi de la solidarité et du développement

Partout, au Nord, comme au Sud, les peuples en sont les victimes. Certes, en mettant en concurrence travailleurs et nations, la mondialisation apparaît comme un facteur de grande  » insolidarité « , mais dans le même temps, en  » rétrécissant  » la planète, elle aide à la conscience d’un rapprochement de luttes. Nous sommes entrés dans une période où l’intérêt commun se manifeste d’emblée entre les acteurs de luttes autour de la planète. Il s’agit de luttes dont la convergence est d’emblée perçue, et dont la disparité dans la situation des acteurs ne fait pas obstacle à leur mise en relation. Il s’agit là de potentialités de luttes ouvertes par la mondialisation.

Contribuer à résoudre la question des migrations, c’est d’abord s’inscrire dans un combat solidaire avec ceux qui, dans leur pays, entendent se battre collectivement dans des conditions difficiles pour sortir leur pays de l’ornière du sous-développement et le dégager de relations internationales dominantes. C’est aider à faire prendre conscience chez nous que le développement des pays du Sud doit être considéré comme une première priorité. C’est traiter les migrants avec humanité, avant tout comme des victimes, et non pas comme des délinquants. Les migrations internationales nous lancent donc un double défi : celui de la solidarité et celui du développement, et soulignent l’urgence d’organiser l’interdépendance mondiale autour de la coopération entre les peuples permettant à chaque pays de se développer.

Michel Rogalski

Économiste (CNRS), directeur de la revue Recherches internationales