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Ce pays qui ne veut pas mourir: réflexions sur la France estivale

Qui traversait la France en cet été 2010 pouvait se faire une idée assez nette de l’état du pays. Celui de ses habitants, d’abord, avec leurs angoisses et leurs colères, mais aussi leurs espoirs. Celui de ses contrées et de ses terroirs, ensuite, de ses paysages et de ses villages. Et qui n’a pas parcouru la France autrement qu’à 130 km/h sur un ruban de goudron ne peut prétendre la ressentir et la comprendre. Il convient de se le rappeler toujours, dans un pays tellement centralisé, où les élites politiques et médiatiques ne franchissent le plus souvent le périphérique que pour rejoindre des réserves parisiennes implantées à Deauville ou dans le Luberon.
Saint-Aignan-sur-Cher, Grenoble… L’été 2010 a brui de ces deux noms dans le moindre village, autour de chaque table. Et l’on ne mesure pas assez combien ces noms, et les événements auxquels ils sont associés, resteront comme les symboles de l’inacceptable. Les images des platanes tronçonnés de Saint-Aignan, les impacts de balles sur les voitures des policiers, comme un pas de plus vers le chaos, semblent annoncer l’implosion progressive de notre pacte social. Le feuilleton de l’affaire Woerth n’est, pour la plupart des Français, qu’une anecdote à côté de ces faits qui nous racontent ce que la France est en train de devenir.
Et qu’en ont retenu tous ceux qui évoquaient ces événements, de quelque milieu qu’ils soient, de quelque bord politique ? Que celui qui transgresse la loi, ne répond pas aux injonctions de la police et force un barrage devrait pouvoir poursuivre sa route tranquillement. Que des masses d’individus trouvent à ce point inacceptable l’accident qui a résulté de leur tentative de fuite qu’il peuvent exprimer leur haine des autorités représentant l’Etat et le peuple français en détruisant tout sur leur passage, et notamment les voitures de leurs voisins. Que, finalement, enfreindre les règles est devenu une norme, et que cette loi délibérée en commun qui fonde la démocratie ne sert qu’à se retourner contre ceux qui l’acceptent. La preuve : ils ont vu la compagne d’un braqueur mort dans sa fuite annoncer qu’elle porterait plainte contre les policiers auteurs des coups de feu. Dans une langue qui n’a plus cours, on aurait dit que c’est ce qui s’appelle n’avoir pas de vergogne.
Qui traversait la France en cet été 2010 pouvait sentir la colère monter. Une colère dangereuse, parce que dictée par un sentiment d’impuissance. Une colère qu’exacerbent encore les protestations de vierge outragée contre la «politique sécuritaire» du président. Quand le souvenir des émeutes de 2005 se réveille à chaque fait divers, quand les Français sentent une telle haine contre eux, contre leurs institutions et leur mode de vie, de la part de certains de leurs concitoyens, agiter encore le vieux chiffon usé du «retour aux heures les plus sombres de notre histoire» relève non seulement de l’aveuglement, mais surtout de l’irresponsabilité. Les Français voient enfler le spectre de la guerre civile, et que vient-on leur répondre ? Que les salauds, ce sont ceux qui s’inquiètent, et ceux qui veulent que le pouvoir politique agisse. Que ce pouvoir ne croit pas en ses propres décisions, et ne vise que sa perpétuation. Mais ils le savent, car le peuple est plus lucide que ne le croient les représentants autoproclamés du Bien.
Ils savent, bien évidemment, que l’annonce de Nicolas Sarkozy de retirer la nationalité française aux naturalisés ayant tué un policier – constitutionnelle ou pas, acceptable ou pas – ne règlera pas le problème puisque la plupart des émeutiers de Grenoble, de Villiers-le-Bel ou d’ailleurs sont Français nés en France ; qu’ils sont les enfants d’une politique qui a estimé qu’il suffisait d’une carte d’identité française pour se sentir Français et qu’intégrer non seulement les immigrés mais aussi leurs enfants ne servait à rien, voire même serait «stigmatisant». Ils savent, mais ils veulent qu’on agisse, au lieu de nier l’évidente réalité. Ils savent mais ils sont exaspérés, et l’exaspération est mauvaise conseillère.
Qui, donc, traversait la France en cet été 2010 rencontrait partout Grenoble et Saint-Aignan. Mais il pouvait aussi les oublier un instant en regardant simplement autour de lui. Et qu’on me pardonne cette exclamation naïve, mais que la France est belle ! Belle au point d’effacer les émeutes – et l’on se dit que si l’on avait envoyé ces jeunes découvrir leur pays, sans doute en accepteraient-ils un peu mieux les mœurs et les règles. Car on n’aime que ce que l’on connaît. Mais les Français, tous les Français, connaissent-ils encore la France ?

Des vertes solitudes du Vivarais à la sauvagerie rugueuse des Corbières, des vergers du Comtat Venaissin aux vignes de Touraine, de la vallée du Tarn à la vallée du Loir, la France est belle et nous l’oublions trop souvent, harassés que nous sommes par les sirènes du tourisme de masse. Et la France est vide ! Oh, pas les plages bien sûr, pas les festivals en vue. Mais la France ardéchoise ou corrézienne, le France berrichonne ou vendômoise. Ces paysages époustouflants, ces lumières irréelles, et personne pour les admirer, s’en extasier, s’en rassasier ? Mais Lagrasse et Salles-la-Source sont plus exotiques que tous les cocotiers du monde. Le petit manoir de la Possonnière, où naquit Pierre de Ronsard, avec ses inscriptions latines comme un avertissement à notre futilité – «souviens-toi que tu es poussière», sur un four à pâtisserie – et ses roses au nom délicat, Cuisse de nymphe émue ou Vierge de Cléry, vaut toutes les destinations lointaines. Mais un dimanche de fin juin, pas un promeneur pour se réciter «Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose…». Pas un enfant pour s’imprégner des beautés de la Renaissance et comprendre qu’elle fut un art de vivre autant qu’un courant de pensée.
C’est qu’on ne conçoit plus les vacances qu’au bord d’une piscine. Aucun parent n’oserait plus infliger à ses chers petits la visite de ces villages et de ces églises qui sont leur patrimoine. Et partout des volets clos et des maisons à vendre, quelques vieillards sur un banc, et l’impression glaçante de voir mourir un pays. Au mieux reste-t-il çà et là une boulangerie ou une pharmacie. Les autres commerces ont fermé, victimes de la grande distribution. Plus de travail, puisque tout est fabriqué ailleurs, bien loin d’ici. Plus de vie. Mais il suffirait pourtant que les Français visitent la France, ce pays qu’ils méprisent parce qu’ils croient le connaître. S’extasier sur le petit village indien ou les traditions préservées des Aborigènes dispense curieusement de s’intéresser à ses propres traditions, qui, elles, sont un folklore moisi.
Les générations qui sont nées après la guerre ont cessé de transmettre, non seulement les valeurs, les récits et les savoirs qui fondaient la civilisation, mais elles ont également cessé de transmettre la connaissance de la France, de sa géographie, de ses modes de vie. La modernité s’est chargée d’effacer ces vieilleries. Et les enfants d’aujourd’hui, tous les enfants, qu’ils soient de Villiers-le-Bel ou du centre de Paris, sont orphelins de leur pays. La France mérite pourtant mieux que cela.
Natacha Polony
http://blog.lefigaro.fr/education/2010/08/ce-pays-qui-ne-veut-pas-mourir-reflexions-sur-la-france-estivale.html




Sale intello

C’est un petit garçon comme on se dit qu’il n’en existe plus. Calme et bien élevé, respectueux et appliqué. D’une rigueur proche de la méticulosité. Un petit garçon de douze ans, blond, à lunettes. Appelons-le Clément, pour préserver cette tranquillité qu’il aimerait tant retrouver. Clément, donc, est en cinquième dans un collège parisien d’un quartier huppé. Très, très loin des ZEP et des quartiers sensibles. Mais dans un collège public, car son père, fier de son ascension sociale, croit en l’école républicaine. Ou du moins, il y croyait, jusqu’à ce qu’il découvre qu’elle est désormais bien loin de l’idée qu’il en avait conservée. Ses amis, pourtant, l’avaient prévenu : « Tu mets Clément dans le public ? Tu es sûr ? Avec le profil qu’il a, il risque de ne pas se sentir très à l’aise… »
« Ne pas se sentir à l’aise » était en fait un doux euphémisme. Car la vie de Clément a rapidement tourné au cauchemar. Moqueries, bousculades, harcèlement… Le gamin s’est vu ostracisé par ceux-là mêmes qui l’appelaient, des heures durant, les veilles de contrôle, pour lui demander ses conseils. Son crime ? Clément est un « intello ». Un de ces « bouffons » qui font leurs devoirs, aiment apprendre et travailler, soignent leur expression pour en bannir les grossièretés ; un « bolosse », pour reprendre le vocabulaire de ces petits bourgeois qui aiment mimer les caïds dont leurs parents leur ont épargné la fréquentation en désertant la banlieue. Clément a commis l’insanité de ne pas être un « rebelle », il est un traître à la cause des jeunes. Alors il doit payer. Ses sympathiques petits camarades ont donc créé un groupe sur Facebook intitulé « Tout le monde déteste Clément l’intello ». Pensez donc ! Comment ne pas le détester, ce gamin, avec son air de premier de la classe et ses manières policées. Il fait tache parmi les jeunes de son âge ; quasiment anormal.

Il est tellement minoritaire, tellement radicalement différent, qu’il suscite fatalement l’hostilité. Que voulez-vous, l’instinct grégaire des jeunes… Comprenez donc : cette attitude, ça relève pour ainsi dire de la provocation. Les parents des charmants bambins ne l’ont pas formulé ainsi, quand la mère de Clément leur a téléphoné pour leur faire part de la situation, mais cela revenait au même. De simples jeux d’enfants. Et les enfants, tout le monde le sait, sont innocents. Et les enfants sont des « rebelles » et c’est formidable, et il faut les encourager.
Donc, pour que ne soit pas bridée leur merveilleuse créativité, les petits bourgeois affranchis qui agressaient Clément n’ont pas été sanctionnés par leurs parents. Par les professeurs non plus, d’ailleurs. Parce que, comparé à ce qui se passe ailleurs, racket, coups de poings ou de poignard, la stigmatisation de l’intelligence et du savoir, ça n’est rien. Et parce que ce lynchage sur réseaux sociaux qui est inacceptable et mérite que l’on dépose plainte quand un professeur est pris pour cible ne l’est plus quand la victime est un élève. Le fait qu’au sein même des établissements scolaires, « intello » soit devenu l’insulte suprême, et ce, non pas dans des milieux qui sont éloignés de la culture et des livres, mais chez des enfants de l’élite, de ceux qui ont bénéficié de cette culture, voilà qui relève de la fatalité, de l’inévitable porosité entre la société et l’école. Puisque ce sont les valeurs de la télévision, du « people », on ne saurait prémunir les enfants contre cela. Pas même leur expliquer ce qu’il y a de profondément nihiliste dans ce mépris, cette haine envers deux éléments, les règles de politesse et le savoir, qui fondent la civilisation.
Bien sûr, il y a plus grave ; il y a ces lycéens agressés, ces professeurs frappés. Bien sûr, Clément, malgré les convictions de son père, pourrait trouver une place dans un excellent lycée privé où la pédagogie ne sera peut-être pas meilleure, mais où les pulsions des gamins seront un peu contenue par le respect affiché envers la culture et la tradition. Mais qu’il soit permis de penser qu’il y a continuité entre les violences scolaires qui ont tenu le devant de la scène ces derniers mois – et qui ne feront que se multiplier – et la haine décomplexée du savoir qui anime l’ensemble des classes sociales. Il y a un lien entre la déstabilisation des professeurs, l’impossibilité qui leur est faite, parfois, d’exercer leur métier, et la rupture de transmission culturelle qui veut que des enfants auto-construits n’aient plus que faire des valeurs qui, jusqu’à présent, portaient la civilisation dont ils sont issus. Une rupture qu’ont applaudie les auteurs des réformes qui ont, depuis trente ans, radicalement transformé le système scolaire.
L’école française voulait jouer « Libres enfants de Summerhill », elle a reconstitué « Sa majesté des mouches ».
Natacha Polony
http://blog.lefigaro.fr/education/2010/03/sale-intello.html