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Fugues : trois influences, Nirvana, Tri Yann et Brassens…

Riposte laïque : Romain Guérin, ravi de vous retrouver pour ce second entretien accordé à Riposte laïque. Cette fois-ci, il ne sera pas question de littérature, mais de musique, avec la sortie de votre premier album, intitulé : Fugues. Un album rendu possible grâce à un financement participatif et qui, sur le plan musical, est un étonnant patchwork, mêlant des sonorités très brutes à des compositions folks ou planantes, entre rage et mélancolie.

Et si vous passez « comme le vent dans les interstices », vous les écartez volontiers, ces interstices pour nous ouvrir en grand votre imaginaire musical. Quant aux paroles de vos chansons, bon sang ne saurait mentir et vous y distillez çà et là vos convictions qui, je ne vous apprendrai rien, sont celles de beaucoup de nos lecteurs ! Bon, on se lance…

La gestation de cet album a été longue, avez-vous confié dans une vidéo publiée sur votre compte Facebook, et le bébé est beau, en espérant qu’il sera bien portant. Mais, après la prose et la poésie, monde du silence ou du bruit intérieur, pourquoi la musique ? Parce que « chanter c’est crier humainement », comme c’est écrit au dos de la pochette de votre album ? 

Romain Guérin : Et pourquoi pas ? Je sais qu’en France on adore mettre les gens dans des petits casiers avec des petites étiquettes. C’est la religion des ronds-de-cuir, dès que tu débordes un peu de la case, que ce soit à l’horizontale ou à la verticale, ça fait tache, c’est suspect, faut vite faire un rapport à la hiérarchie. Trêve de plaisanterie. Avant l’écriture, je faisais de la musique. J’avais donc des chansons dans ma besace depuis longtemps. J’ai soumis le projet d’album à mes lecteurs et « Fugues » fut. 

Riposte laïque : Sur le plan musical, on sent des influences diverses rappelant Noir Désir ou Nirvana, voire des groupes à forte identité régionale comme Tri Yann, sans oublier les poètes-chanteurs tels que Brassens ou Ferré. Qu’en est-il vraiment ? 

Romain Guérin : La réponse est dans la question. Les trois influences que vous mentionnez sont effectivement mes influences principales. Nirvana, pour l’énergie, la simplicité, l’efficacité et la mélodie ; Tri Yann pour l’atmosphère et les sonorités de la terre et du terroir ; et enfin, Brassens, (Brel plus que Ferré), pour le verbe soigné et la belle langue. 

Riposte laïque : Je parlais de poètes-chanteurs et, précisément, le poète n’est jamais loin dans vos chansons, avec notamment ce remarquable hommage à la poésie : la très audacieuse mise en musique du célèbre poème de Victor Hugo, « Demain, dès l’aube » dédié à Léopoldine, sa fille aînée, morte noyée dans la Seine. La poésie – qu’on retrouve dans votre roman, « Le journal d’Anne-France », et bien entendu votre recueil « La Chorale des Cadavres » – serait-elle le fil directeur de votre création ? 

Romain Guérin : Peut-être bien. J’ai une affection particulière pour le poème. C’est l’œuvre artistique la moins onéreuse à produire, et pourtant, elle porte en elle une puissance extraordinaire. 

Riposte laïque : Dans votre album, le désenchantement transpire comme un corps sous un ciel de plomb. Je pense entre autres à « L’Idéaliste ». Vous qui déplorez « douce France, douce France, il ne fait pas bon te chanter », êtes-vous pessimiste pour l’avenir de notre pays – dont vous affirmez qu’il « se dessine sur fond de douleur » – et, au-delà, notre civilisation ? Ou, au contraire, croyez-vous à un sursaut auquel vous essayez de participer, à votre manière, via vos diverses créations ? 

Romain Guérin : Que dire ? Le marché des prophètes de pacotille et des oracles à la petite semaine est déjà bien saturé. En outre, je n’ai pas le moindre don surnaturel de divination. Le présent est bien sombre, mais qui sait de quoi sera fait l’avenir ? Sur le papier, si on regarde les chiffres, si on suit les courbes, c’est la mort sans phrase, la disparition sans panache, l’agonie sans honneur, le génocide bouffon.

Le véritable sentiment qui étreint, je pense, un Français authentique, n’est pas celui de la décadence inévitable ou du déclin programmé. C’est une insoutenable frustration et un écœurement terrible. Pourquoi ? Parce que, tant la France est encore riche de ses enfants, de son histoire et de son patrimoine, il suffirait d’avoir un gouvernement qui prenne une décision sur dix en faveur des Français et la situation serait déjà beaucoup plus vivable. La France sombre lentement et sûrement car elle est très bien gouvernée par un gang arrogant de rastaquouères, apparemment tout-puissant, qui veut sa mort. Si elle était très mal gouvernée par des nains un tant soit peu concernés par le sort des Français, notre pays pourrait se relever en même pas dix ans.

En ce qui me concerne, je fais ce que je dois… et advienne que pourra. 

Riposte laïque : Sur le plan des attaques contre le système – essentielles et  salutaires dans ces temps de soumission quasi unanime ! –, c’est parfois une charge de cavalerie de votre part. Le morceau « Pas de pression » est là pour l’attester. Vous seriez donc un rebelle patriote pour qui « la réaction c’est la vie ». D’accord avec ça ? 

Romain Guérin : Je ne me sens ni rebelle, ni dissident. Quand les fous prennent le contrôle de l’asile, je suis simplement ce passant qui, attiré par le bruit et l’odeur, s’arrête et dit : « Tiens, les fous ont pris le contrôle de l’asile. »

Ni plus, ni moins. 

Riposte laïque : On ne peut se nourrir que de révolte et des chansons plus intimistes comme « Dis-lui » ou « La Balançoire » sont là pour le rappeler. Quant au très rock et sensuel « Chère et tendre », quelle ode à l’éternel féminin ! Question ironique : avez-vous conscience qu’avec de telles compositions vous cassez l’image stéréotypée que la bien-pensance se fait des patriotes, forcément assoiffés de haine et incultes ?! 

Romain Guérin : Oui, peut-être que, in petto, j’aspire à être un des instruments pour briser en miettes cette fameuse et fumeuse image du gros con de droite, bien bas de plafond, bien laid et bien raciste. Mais un instrument doit être utilisé. Je ne suis pas utilisé.

Pour le moment, je suis un capitaine d’épave, sans équipage et sans étoile.

Le camp national est encore dans la posture infantile du rejet. Elle fait plus de promotion à ses ennemis – qui n’ont pas besoin d’eux pour cela – qu’à des artistes amis qui, justement, pourraient servir de figures de proue. Si on souhaite s’émanciper, il faut créer ses propres idoles ; sans quoi on est condamné à la consommation rampante et à l’adoration servile. 

Riposte laïque : L’un des titres de l’album est dédié aux Gilets jaunes ; « Le chant des Gilets jaunes », où vous pointez tout le mépris dont ces derniers sont victimes, jouant savoureusement avec les paroles de La Marseillaise et l’Internationale, comme pour signifier que nous sommes tous victimes de ces banquiers – chefs d’orchestre de la mondialisation et du déracinement des peuples – que vous rêvez à la lanterne ! Dans quelle mesure vous sentez-vous Gilet jaune ?

Romain Guérin : Les Gilets jaunes authentiques, ceux des insurrections de Novembre et Décembre 2018, sont des producteurs de richesses qui se font dépouiller par l’État pour financer la destruction de la France et de son peuple. Je suis Gilet jaune en ce que je crois qu’on doit pouvoir vivre dignement de son travail ; je suis Gilet jaune car je dénonce l’État comme principal spoliateur de la sueur et du sang des Français au service de la finance mondiale, de la caste politicarde corrompue, des fonctionnaires surnuméraires, des valets parasites et des écornifleurs tropicaux.

Riposte laïque : à la manière des Doors ou Supertramp, le final de votre album est particulièrement soigné, avec l’exceptionnel titre éponyme « Fugues », lequel fait penser à un envol. Mais vers où, cher Romain ? En d’autres termes, quels sont vos projets ?

Romain Guérin : Mon projet principal est de pouvoir continuer mon activité artistique malgré ma modeste condition peu encline au lyrisme, à la poésie et à la prose.

 Riposte laïque : Dernière et inévitable question : des concerts en vue ? Si oui, où et quand ?

Romain Guérin : N’ayant pas de groupe, ni de temps, c’est compliqué. Mais des concerts acoustiques en solo pourquoi pas.

Qui vivra verra.

 (Propos recueillis par Charles Demassieux pour Riposte laïque)

 (Romain Guérin, « Fugues » – Dantès Production – Disponible sur : https://romain-guerin.com/index.php/product/album-fugues/)

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Je préfère la France des croisades à celle de « Plus belle la vie »

L’écrivain-poète Romain Guérin m’a accordé un entretien autour de son roman Le Journal d’Anne-France, paru aux éditions Altitude. Ce récit constitue une histoire française puisant dans les entrailles de notre passé collectif tourmenté, tout en pointant notre descente aux enfers contemporains que trop peu de plumes, à mon goût, ont le courage de dénoncer…

Riposte laïque : Un tel titre – évoquant immanquablement un autre journal fameux – ne fait-il pas de votre personnage principal, Anne-France, une sorte de symbole du martyre subi par le peuple français depuis plusieurs décennies de trahisons de la part de ses élites ?

Romain Guérin : C’est tout à fait ça. Si on se réfère à la déclaration des droits des peuples autochtones, la France subit un génocide ethnique et culturel. Suicides, avortements, expatriations, addiction à la drogue et aux médicaments, immigration délirante, etc. : physiquement, les Français disparaissent. Génocide à petit feu, ce qui est moins spectaculaire que d’autres grands massacres ; et pourtant, il suffit de prendre un train à la gare du Nord et d’allumer la télévision pour voir que notre pays n’est plus celui d’Audiard ou de Brel. En quarante ans, la France s’est défigurée à une vitesse inédite dans son histoire.

Le spectacle ubuesque de cette lente agonie est une torture pour toutes les âmes françaises. Cette agonie n’a même pas la solennité de la mort pour nous consoler, Drumont dit cela mieux que moi, alors je lui laisse la parole : « La France, au lieu de se résigner ou, mieux encore, de se recueillir, de rentrer en elle-même, d’essayer de guérir puisque Dieu, disent les Écritures, a fait les nations guérissables, semble vouloir finir en apothéose théâtrale ; elle magnifie sa décadence avec une ostentation vaniteuse, une outrecuidance charlatanesque et délirante qu’elle n’avait point aux jours heureux de sa force et de sa splendeur. »

Au-delà d’un symbole, c’est une prosopopée, c’est-à-dire qu’Anne-France c’est la France elle-même. Compris comme cela, le moindre détail de la vie d’Anne-France est effectivement un symbole et renvoie à ce que la France subit.

Riposte laïque : Dans le roman, Anne-France, à la suite d’une rumeur infondée – le père de son bébé serait allemand –, est sauvagement lynchée. Ce lynchage est l’occasion de régler des comptes, comme ailleurs dans le récit, avec l’Histoire remaquillée par la bien-pensance. Je vous cite : « À la Libération […], les communistes s’agitaient dans tous les sens pour faire oublier le traité de non-agression que Staline avait signé avec Hitler. » Anne-France reviendra sur son lynchage en l’évoquant auprès de son fils, lié quant à lui à une autre guerre, celle d’Algérie. Pour enfoncer le clou, l’unique amour d’Anne-France – et vrai père de son enfant – est un résistant de Combat, mouvement fondé par Marie Reynoard et Henri Frenay, deux figures non communistes de la Résistance, comme le colonel de La Rocque. Rappelons que ce dernier, libéré de déportation et revenu en France, sera interné administrativement pour l’écarter de la politique et du Conseil national de la Résistance, puis ensuite assigné à résidence, décédant peu de temps après. Et puisque que vous écrivez que « tous les résistants, je dis bien tous, sans exception, se battent pour des souvenirs », peut-on dire qu’Anne-France est elle aussi une résistante ?

Romain Guérin : Un résistant français en 1941 voulait en somme revenir en arrière ; revenir à l’époque d’avant l’occupation allemande, ce qui ferait de lui, aujourd’hui, un passéiste, un réactionnaire, bref un activiste de la fachosphère. Ce que nos maîtres appellent « progrès » n’est que la feuille de route de leur projet totalitaire. Anne-France n’est pas une résistante active mais, par le fait même qu’elle existe, elle est un ennemi du système, un ennemi à abattre, à remplacer, ou à laisser pourrir bien gentiment. Elle est – comme tous les Français qui existent un tant soit peu – ce que le paysan était pour le communisme : un être arriéré, un animal avec de vieilles idées, obstacle de la révolution et qu’il faut physiquement éliminer pour qu’advienne sur terre le paradis du socialisme scientifique. Le nationaliste, l’enraciné, le provincial sont les martyrs de la révolution mondialiste.
De nos jours, on devient vite un rebelle malgré soi. Vous dites « Papa et Maman » au lieu de « parent 1 et parent 2 », vous voilà homophobe. Vous préférez que votre enfant suive les enseignements de Jean de La Fontaine plutôt que ceux d’un travesti à plume grimé en poulet de Bresse, vous êtes transphobe. Vous voyez d’un mauvaise œil la prolifération de mosquées dans lesquelles des prédicateurs traitent les Français de chiens et de mécréants, vous voilà islamophobe. Vous pensez qu’accueillir 200 000 immigrés par an n’est pas très sérieux, vous voilà raciste. Vous êtes curieux de votre histoire, vous ne gobez pas la propagande médiatique, vous voilà antisémite.
Anne-France est donc une résistante, mais simplement par le fait qu’elle est bel et bien française et qu’elle commet, pour certains, le crime d’encore exister.

Riposte laïque : Votre roman est, à bien des égards, une déclaration d’amour à la France. Je vous cite à nouveau : « Cette terre est jonchée de lieux qui provoquent en vous un sentiment étrange d’appartenance à quelque chose de flou, qui vous dépasse et qui ressemble à ce que l’on appelle la Nation. Dans une même ville, l’œil observateur peut y croiser des Celtes, des Romains, des Grecs, des chevaliers. Il peut déceler sur les murs la marque des empereurs et des rois et suivre sur son sol la trace des génies, des artistes et des savants qui ont foulé ses pavés millénaires. » Et Anne-France d’affirmer, comme une maxime applicable à tous les amoureux de notre pays : « Je ne suis pas née en France, la France est née en moi. »
Est-ce la France, c’est-à-dire l’idée que vous vous en faites, qui vous a incité à écrire ce roman ?

Romain Guérin : Oui, c’est bien la France, mais pas l’idée que je m’en fais : plutôt les sensations qu’elle me procure. La France est pour moi beaucoup plus une volupté qu’une idée. Quand je déambule dans les ruelles pavées d’un de ses petits villages, que mes yeux caressent les pierres des maisons sculptées, qu’au loin sonnent les cloches d’une chapelle nichée sur une colline, mon âme se remplit d’une paix joyeuse et d’une sérénité heureuse difficilement descriptibles. La France est le résultat miraculeux d’une sédimentation millénaire faite avec la poussière de squelettes laborieux, pieux et talentueux. Quand on commence à parler d’idée, on dérive vite sur les valeurs et là on glisse carrément dans la niaiserie adolescente, le baratin de colporteur et l’antiphrase : liberté, égalité, fraternité ; droits de l’homme, etc. Personnellement, je n’ai jamais entendu un touriste chinois dire qu’il venait en France visiter les « droits de l’homme » , se prendre en photo aux côtés de l’égalité et goûter à la fraternité sauce gribiche !

Riposte laïque : Tout au long du récit, la France d’hier se frotte à celle d’aujourd’hui et, vue par le prisme de la narratrice, cette dernière laisse un goût amer. Votre héroïne le confesse : « Amoureuse éperdue du vrai, du juste et du beau, la vie dans ce monde faux, corrompu et laid fut un long calvaire. »
De ce point de vue, Le Journal d’Anne-France n’est-il pas un roman du désenchantement ? Pire, Anne-France ne serait-elle pas une apatride qui, tel Alfred de Musset, est « venu(e) trop tard dans un siècle trop vieux », songeant avec un certain désespoir à « L’esprit des temps passés, errant sur leurs décombres » ?

Romain Guérin : C’est d’avantage un roman de la dépossession que du désenchantement. Tempus fugit (le temps s’écoule) et rien ne le rattrape, pas même la mélancolie. Je n’ai pas le fétichisme d’un passé dont on ne se fait la plupart du temps que de fausses idées, idées édulcorées par nos propres phantasmes. Nul besoin d’être un royaliste légitimiste pour déplorer la vente d’un énième château à des énièmes Chinois. Nul besoin d’être un catholique intégriste pour pleurer la destruction d’une église. Le canal de Bourgogne, les cathédrales et le Palais des Papes ne sont pas des spectres du passé : ils sont actuels, et c’est cette France-là qui est dépecée, livrée aux hyènes du haut et aux rongeurs du bas. La France n’est pas une vieille dame qu’il s’agirait je ne sais comment de rajeunir. C’est une femme malade qu’il faut guérir, quitte à amputer si nécessaire.
Si Anne-France est une apatride, elle l’est au sens d’Edgar Quinet : « Le véritable exil n’est pas d’être arraché de son pays ; c’est d’y vivre et de n’y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer. »

Riposte laïque : Le roman insiste sur les racines chrétiennes de la France, que des jardiniers idéologiques malintentionnés s’ingénient de nos jours à arracher de sa terre. Ces racines s’expriment ici dans un mouvement de ferveur spontanée et non moins douloureuse. Nous sommes loin du dogme froid, dont Anne-France ne se soucie pas. « La religion m’a donné un supplément d’âme quand des drames me l’ont dévorée », dit-elle avec une humilité toute chrétienne. Alors qu’elle vient de perdre le dernier être cher, elle confesse ceci : « Quand j’allais à la cathédrale Saint-Jean, j’avais de plus en plus de choses à lui dire, au Bon Dieu. » Et d’énumérer les drames ayant émaillé son existence et dont elle Le rend tacitement responsable. Mais Anne-France a été écoutée par un prêtre, qui lui livrera une confession – quelle humilité de la part de celui censé les recevoir ! Une confession à la fois implacable au sujet de l’Église contemporaine et émue par son « immense et invincible Foi », résumée dans cette phrase : « Vous ne semblez pas versée dans la théologie et c’est peut-être pour ça que la véritable foi vous habite. Vous vous en tenez à des choses simples… mais vous tenez ! Moi j’ai tout laissé filer entre mes doigts boudinés par les bagues, sous couvert de controverses idéologiques. » Et ensuite d’invectiver certains prélats qui se vautrent dans le confort matériel et sont prêts à des compromissions telles que l’appartenance à une loge maçonnique.
À la lumière de cette confession du prêtre et de la vie d’Anne-France, peut-on dire que cette dernière est plus du côté de saint François que du pape François ?

Romain Guérin : Au-delà d’une controverse théologique dont je ne maîtrise pas toutes les ficelles (j’ai néanmoins mon petit avis là-dessus), avec Anne-France j’ai voulu mettre sous le feu des projecteurs les invisibles, les sans-voix, les sans-grades, les sans-dents, qui sont pourtant le socle de toute société possible. J’ai l’intime conviction que la vocation sociale de l’art est de réenchanter un quotidien souvent répétitif et difficile.
Bien sûr, l’artiste en marge de son œuvre peut explorer les limites vertigineuses de son corps et son esprit, aller voir les égouts du monde ou se baigner dans les sanies de l’univers, mais s’il en fait l’éloge et la publicité, il se rend coupable de corruption des mœurs. La vie, ce n’est pas les excès de la drogue, du sexe, de l’alcool ; la vie ce n’est pas plonger dans son petit nombril mal lavé et méditer sur ses petites originalités, souvent aussi crasses qu’insignifiantes, et vouloir en faire une loi universelle. Non, la vie, c’est le travail, c’est la famille, les amis et son pays. Ça peut paraître banal comme ça, mais depuis l’origine de l’homme on n’a pas trouvé mieux pour donner du sens à l’existence. L’artiste, c’est Pagnol qui fait d’un boulanger un héros, et non je ne sais quel guignol qui noircit une toile avec ses propres fientes ; c’est Vincenot qui, à chacune de ses lignes, rend hommage à la simplicité, à la vertu et à l’amour et non un plumitif hystérique qui raconte la fabuleuse aventure de ses organes génitaux en milieu interlope.

Riposte laïque : Parlons à présent de poésie, laquelle traverse le récit comme une invitation à la contemplation. Citons ces quelques vers « écrits de la main » de Jules, l’amant sacrifié à l’autel de l’Histoire : « Mêlée au nord des cieux, cette fille fascine / En l’ignorant mes yeux, qui dans ses longs cheveux / Ondulés et soyeux, séditieux se confinent, / Là-bas, mon rêve, enfin, est conforme à mes vœux. »
Dans Destinées de la poésie, Alphonse de Lamartine écrit que la poésie c’est : « De la raison chantée, voilà sa destinée pour longtemps ; elle sera philosophique, religieuse, politique, sociale comme les époques que le genre humain va traverser ; elle sera intime surtout, personnelle, méditative et grave ; non plus un jeu de l’esprit, un caprice mélodieux de la pensée légère et superficielle, mais l’écho profond, réel, sincère des plus hautes conceptions de l’intelligence, des plus mystérieuses impressions de l’âme. »
La poésie serait-elle pour vous un recours au mouvement déraisonnable et effréné du monde ? Je parle autant à l’auteur du Journal d’Anne-France qu’à celui du recueil de poèmes La Chorale des Cadavres.

Romain Guérin : Vaste question qui pourrait faire l’objet d’un ouvrage à elle seule. D’abord, la poésie s’est imposée à moi comme une intuition profonde. Elle fut la réponse au « connais-toi toi-même ». Réponse terrible. Ensuite, évidemment, elle est un refuge pour les âmes raffinées : « Là tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté », pour voler les mots de Baudelaire, quand dehors règne le chaos, la laideur, la grossièreté, le bruit et la tyrannie de la machine.
La poésie est aussi une hygiène spirituelle, c’est mettre en ordre une surabondance d’émotions et de pensées et les ranger hors de soi dans une sorte d’annexe matérielle d’un corps trop exigu que sont les créations artistiques, comme pour en être soulagé. Enfin, je l’ai conçue aussi comme un témoignage anthropologique, une arme culturelle, une sorte d’évangile français au sens de « bonne nouvelle », qui dirait aux jeunes générations: « Hosanna ! Nous revoilà ! »

Riposte laïque : Votre roman est émaillé de citations (Baudelaire, Verlaine, Nietzsche, etc.). Il s’agit là de marquer son ancrage dans une culture – européenne en l’occurrence – afin de s’inscrire littérairement dans sa continuité, n’est-ce pas ?

Romain Guérin : Je plaide pour une « nouvelle renaissance ». Toute la production intellectuelle et artistique de ces cinquante dernières années devrait être déclarée nulle et non avenue. Instinctivement c’est comme cela que je me suis formé : j’ai rejeté comme par écœurement naturel les productions contemporaines pour aller me nourrir au sein des maîtres de l’Antiquité et ceux des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles.
Alors que le mot de « progrès » est sur toutes les lèvres, manifestement, il n’a pas pénétré le domaine des arts. Personnellement, je ne me suis pas résigné à la médiocrité ambiante, et surtout je n’ai pas cherché à légitimé ma nullité littéraire par une quelconque mode ou courant et en me choisissant des nains pour modèles.

Riposte laïque : Puisqu’il en est question dans le récit, évoquons la question de l’IVG. Mais avant, et afin que les lecteurs ne se méprennent pas, Anne-France ne se reconnaît pas comme un modèle de mère irréprochable. Au contraire. Et, tandis qu’elle vient de découvrir sa grossesse, elle avoue même : « Je vous mentirais si je disais que je n’ai pas pensé cette chose horrible qui est aujourd’hui monnaie courante. »
Puis elle pose peut-être la bonne question : « Est-ce que vraiment les femmes qui avortent le choisissent librement ou est-ce que, par manque d’argent et/ou de structures adéquates pour les accueillir et les accompagner, elles le font en désespoir de cause ? » La fiction est ici au service de la conviction. Je me trompe ?

Romain Guérin : Conviction non, mais plutôt un constat et des doutes. Un constat politique simple d’abord : si les femmes françaises avortent, il n’y a pas de renouvellement de population. D’autres femmes, venues d’autres cieux, elles, s’en chargent. Il ne faut donc pas venir pleurer après que des peuples vivaces et féconds remplacent un agrégat dépressif et stérile. Des doutes moraux ensuite : à quel moment le fœtus peut-il être considéré comme un être humain et non pas comme un vulgaire amas de cellules ? Je n’ai pas la réponse, et je suis sûr que personne ne l’a cette réponse. Alors la prudence me semble être de mise.

Riposte laïque : Il faut bien admettre que la promesse suivante n’incite pas à l’optimisme. En effet, vous écrivez : « l’avènement d’un monde enfin pacifié par l’uniformité de la bêtise et la sinistre concorde de l’apathie. » C’est Anne-France qui parle, évoquant les résistants à ce nouvel ordre mondial comme des « restes qui gémissent ». Deux questions : Dans quelle mesure Romain Guérin est-il Anne-France ? Au-delà d’un personnage de papier, conserve-t-il quelque espoir de rédemption pour notre civilisation en péril ?

Romain Guérin : J’ai la même pudeur et le même sens moral qu’Anne-France. Mais elle est bien trop pieuse, trop sage, pour me ressembler complètement. Voyons les immenses batailles qui nous attendent comme une bonne nouvelle. Alors qu’à l’approche des années 2000 les penseurs de pacotille – ces voyants qui ont troqué leur boule de cristal contre la sociologie – nous annonçaient la fin de l’Histoire, il se pourrait bien que l’Histoire se manifeste comme jamais. À l’heure où je finis de répondre à cet entretien, Notre-Dame de Paris a été incendiée, ce qui n’était jamais arrivé dans l’Histoire, justement.
Notre avenir, ce qui devrait finalement nous réjouir, nous, Gaulois, ressemblera beaucoup plus aux croisades qu’à un épisode de « Plus belle la vie ». Le tragique fait son grand retour. Espérons que la France aussi…

Propos recueillis par Charles Demassieux