Automne 1959, récit d’une soirée avec Albert Camus

albertcamus.jpg4 janvier 1960, Albert Camus quitte ce monde et nous abandonne.

Automne 1959,  Albert Camus a reçu des invitations et il nous invite,  ma  femme  et  moi, à aller voir en sa compagnie  “La Famille Hernandez ”, avec Robert Castel, Sahuquet et Marthe Villalonga, au Théâtre Marivaux, à moins que ce soit au Théâtre Gaumont, je ne me souviens plus très bien. Marthe Villalonga pourra nous le rappeler, à l’occasion, puisqu’elle termina la soirée en notre compagnie. 

                Nous avons ensuite dîné à la brasserie qui faisait l’angle avec les grands boulevards. 

–  Tu vois, me dit Camus, nous avons bien ri, mais il ne faudrait pas que les Français de métropole voient, à travers des spectacles comme celui-ci, le vrai visage des Français d’Algérie. Ce serait totalement faux et impardonnable.  Ces scènes appartiennent à notre folklore, au même titre que les « Mystères de Paris »,  le « Bal à Jo » ou la « bourrée auvergnate » le sont aux métropolitains. 

                C’est notre rôle de démontrer que le Français d’Algérie parle certes avec un accent, tout comme le Français de toutes les régions de France, à l’exception paraît-il des Tourangeaux, mais qu’il n’a rien à envier aux métropolitains en ce qui concerne la syntaxe ou la pureté du langage.  Ce sera à des journalistes comme toi de rappeler sans cesse cette vérité première, de citer à chaque occasion les noms de tous ces Français de chez nous qui appartiennent toujours à l’élite française : hommes de lettres, professeurs, Maîtres du barreau, de la chirurgie, de la médecine, sportifs de très haut niveau, acteurs, chanteurs, musiciens et, hélas, politiciens aussi. 

                Il faudra rappeler sans cesse que l’Algérie a donné à la France les meilleurs de ses fils, sans les lui marchander. 

              Camus m’informa qu’il travaillait à l’écriture d’un roman : “ Que j’ai toujours eu l’intention de « pondre » sans jamais en avoir eu le temps.  On n’a jamais le temps pour l’essentiel, pour le réel, pour les seules choses qui comptent.  On en perd trop pour le superficiel. 

                J’ai toujours eu ce sentiment que je ne terminerai jamais le seul livre que j’ai toujours voulu écrire, sur mes racines, ma famille, mon enfance.  Sur tout ce qui a contribué à forger l’homme que je suis ”. 

Nous nous sommes retrouvés une dernière fois avec Albert Camus, fin décembre 1959, en compagnie de Pierre Blanchar et d’Ahmed Rafa. Nous devions nous revoir dès son retour de Lourmarin mais cela ne se fit pas Albert Camus disparaissait le 4 Janvier 1960, dans un  accident de la route. 

                Il s’était installé à Lourmarin, dans la région même d’où était originaire son aïeul, qui avait rejoint l’Algérie un siècle plus tôt.  Il vivait là avec sa famille et un « bourricot » que Pierre Blanchar lui avait envoyé de Philippeville. 

              Depuis plusieurs semaines le garagiste de Lourmarin, qui s’occupait de l’entretien de la Facel Vega du fils Gallimard, demandait à celui-ci de penser à changer les pneus de sa voiture, particulièrement usés. Peut-être que si cela avait été fait il n’y aurait pas eu d’accident où, malgré la pluie qui rendait la route glissante, les conséquences auraient été moins dramatiques. 

                Je reste persuadé que, si Camus n’avait pas été manipulé par son entourage plus que très libéral, que s’il avait pu, seul, prendre ses décisions, il se serait alors adressé directement à ses frères de Belcourt et de Bab-el-oued, et que son message aurait eu une tout autre résonance. On écoute toujours un « grand frère » quand il vous crie qu’il est près de vous pour trouver une solution, hors le meurtre, le terrorisme, la violence, la trahison, surtout quand ce grand frère est Prix Nobel, à notre grande fierté à tous. 

                Sa dernière déclaration à Jean Bloch-Michel, après l’affirmation du général de Gaulle sur le droit à l’autodétermination du peuple algérien, peut en témoigner. 

« S’il y a un référendum sur l’affaire algérienne, je ferai campagne contre l’indépendance dans toute la presse algérienne et française.  Je maintiens qu’algériens, français et musulmans, doivent cohabiter ». 

A partir de ce moment-là, Albert Camus ne s’est plus manifesté, il n’a plus parlé, certainement pour que sa pensée ne soit plus manipulée. Sans doute s’était-il, déjà, enfermé dans cette douleur muette qui le poursuivra jusqu’à la finet qui rongeait son cœur  « algérois ». 

  Manuel Gomez      

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8 Commentaires

  1. Compte tenu de la date ça devait être le théâtre du Gymnase.
    Merci de ce témoignage. La mort de Camus a été une catastrophe pour le combat des pieds-noirs.

  2. Cher Manuel, cette confidence reçue directement de CAMUS est une révélation ! L’un de ses principaux biographes, mon camarade de classe à Bugeaud, Alain VIRCONDELET, n’en fait pas état dans son ouvrage A. CAMUS fils d’Alger. Et pour cause, nous étions encore trop jeunes pour le fréquenter.

  3. L’indépendance était inéluctable ;elle aurait pu être négociée dans de meilleures conditions, si engagée à froid avant la guerre 39-45. Encore que faire confiance aux islamiques était une gageure. Nous avons perdu
    l’Algérie et l’Indochine en mai 1940 avec nos pauvres fantassins en capote et bandes molletieres.
    L’armée française, symbole de notre prestige était humiliée.

    • Rien n’est inéluctable sur terre hors la mort…Et peut-être la bêtise et la lâcheté…

      Impossible n’est pas français avait dit l’empereur…Hélas il n’y a plus que le mot impossible à la bouche de ceux qui portent le nom autrefois glorieux de Français. C’est un raisonnement bourgeois qui ne risque jamais rien mais assure tout.

      • Dissident… Ce n’est pas De Gaulle qui a initié l’indépendance ;elle était engagée quand il est revenu au pouvoir. Que fallait il faire d’autre, personne n’est capable de le dire.

  4. « Je reste persuadé que, si Camus n’avait pas été manipulé par son entourage plus que très libéral… » Il n’est pas convenable de résumer la vie d’Albert Camus avec des si. Son œuvre et sa vie ne se résument pas à une soirée entre amis. L’Algérie française est plus que vivace en France, avec les mosquées, les imans, les foulards, les attentats. Manuel Gomez devrait plutôt s’en réjouir, non ?

  5. l’Algérie s’est transportée en France. Nous vivons au milieu de nos ennemis d’hier et d’aujourd’hui. Une guerre pour rien, les soi-disant colonisateurs sont devenus des colonisés. Triste retour des choses.

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