Avec son code de la laïcité de 500 pages, Guéant, comme Jospin hier, tape en touche

Publié le 24 octobre 2011 - par

Ce vendredi 21 octobre, la présentation par le ministre de l’Intérieur et des cultes, Claude Guéant, d’un code de la laïcité, a été particulièrement décevante. Ses propos ont révélé l’habituelle absence de volonté de remédier sérieusement à l’emprise croissante des expressions religieuses dans l’espace civil.

En vente dès ce lundi 24 octobre dans les librairies, le lecteur qui a du temps libre aura sans doute de quoi trouver dans ce code de “laïcité et liberté religieuse, recueil de textes et jurisprudence”, une mine de renseignements à propos de la laïcité et du droit s’appliquant aux religions, à travers les textes des diverses constitutions, conventions internationales, lois, règlements, circulaires ou extraits de la jurisprudence.

Mais en même temps, ce gros bloc de 500 pages risque de paraître indigeste à tous les militants attentifs au maintien d’une laïcité de combat mais qui, pris par leur activité professionnelle, n’ont pas forcément un temps libre infini. En conséquence la préoccupation avancée par le ministre de développer « une véritable culture de la laïcité » risque de ne pas être satisfaite. Point positif cependant avancé par les observateurs, l’utilisation du code sera facilitée par un index de 10 pages qui devrait aider les membres des administrations et les élus à s’y retrouver.

Le coût de l’ouvrage pourrait être également un frein à la diffusion de cette culture de la laïcité, à laquelle soi-disant le ministre Claude Guéant serait attaché. Pourquoi dans ce cas ne pas tout simplement mettre en ligne ce code ? Et pourquoi ne pas en avoir rédigé un plus succinct et synthétique ?

Claude Guéant

En tout cas, en attendant de savoir si ce code offre un véritable intérêt, nous ne pouvons que constater que peu avant des élections présidentielles qui s’engagent mal pour son parti, Claude Guéant et son mentor de président n’ont toujours pas perçu l’immense soif de neutralité religieuse dans l’espace public à laquelle aspire une grande majorité du peuple français. Et ceux qui pensaient à un dernier sursaut du gouvernement dans ce sens ne peuvent qu’être désillusionnés.

Il est déjà inquiétant de noter que ce code est dit de « laïcité et liberté religieuse », alors que la loi de 1905 met en avant prioritairement, dans son article premier, la liberté de conscience. Les concepteurs de ce code auraient donc dû ne pas oublier que la laïcité concerne autant les agnostiques, les déistes, les athées, les indifférents à la question religieuse que les adeptes d’une religion.

Dans le fil de ce détournement de la laïcité au seul profit des religions, Claude Guéant, dans son intervention, préfère insister sur la laïcité qui est pensée «dans le respect des religions» et pour «protéger le fait religieux» (1). En n’ayant pas un mot pour ceux qui souhaiteraient voir l’expression religieuse prosélyte écartée de l’espace civil, on perçoit quels sont les électeurs qu’il préfère choyer. Sa laïcité semble correspondre aux laïcités tronquées, qualifiées de positive, ouverte, raisonnable …

A son vœu de développer soi-disant une culture de la laïcité, s’oppose son annonce suivante : « la signification politique [du code de la laïcité] est de clore ce débat » sur les religions et la laïcité (2). Effectivement quoi de mieux que d’empêcher tout débat pour faciliter les offensives religieuses. Quoi de mieux que de museler les laïcards et de laisser le champ libre aux fameux accommodements raisonnables pas du tout chers à nos amis québécois.

En ce sens, le ministre a déclaré qu’il n’est pas question de revenir sur la loi de 1905, mais qu’il « préfère des accommodements, plutôt que de légiférer », particulièrement dans deux situations qui sont l’encadrement de sorties scolaires par des mères enfoulardées et la neutralité qui serait renforcée dans les entreprises privées relevant de la sphère publique.

Il est désolant que le ministre n’ait pas tenu compte de l’avis du HCI, Haut Conseil à l’Intégration, qui propose d’étendre la neutralité à toute entreprise installée dans l’espace social. Pourquoi ne se contenter que de celles relevant de la sphère publique ? L’avis du HCI rappelle judicieusement « que la liberté de conscience, incluant bien entendu la liberté religieuse, ne doit pas être confondue avec la liberté d’expression religieuse qui, elle, ne saurait être absolue » (4).

D’autre part, il est tout autant consternant que le gouvernement se garde de légiférer : « On ne peut pas légiférer. Nous sommes en train de préparer des instructions sur des règlements. L’esprit des instructions sera d’éviter le port du voile » (3) ; le ministre pense qu’un « accommodement » local doit être trouvé « dans l’esprit d’éviter le voile » [concernant les mères enfoulardées encadrant les sorties scolaires] mais « sans législation nouvelle » (1).

Pourquoi ce manque de courage politique si l’objectif est d’éviter le voile ? Pourquoi recourir à un accommodement local et donc renvoyer toute prise de décision courageuse et la pression afférente à des subordonnés locaux ? On se croirait revenu à l’époque de Lionel Jospin, ministre de l’éducation, qui en décembre 1989, publiait une circulaire, statuant que les enseignants avaient la responsabilité d’accepter ou de refuser le voile en classe, au cas par cas. On se souvient que ce refus du plus haut responsable ministériel d’assumer la responsabilité inhérente à sa fonction, joint au flou des consignes ministérielles, avait favorisé l’expansion des foulards islamiques en milieu scolaire.

Cet « esprit d’éviter le voile », énoncé par Claude Guéant, rappelle ces tergiversations passées et le manque de fermeté jospinien. Légiférer en complément de la loi de 1905 serait bien plus efficace ; cela aurait le mérite de la clarté et d’empêcher tout recours à un tribunal de la part des prosélytes religieux. Rappelons qu’avant la loi de 2004 interdisant le port de signes religieux ostensibles en milieu scolaire, 50 % des expulsions hors de leur établissement scolaire de jeunes filles enfoulardées furent annulées par les tribunaux.

Au lieu de réagir et d’être fidèle à l’esprit de la laïcité à la française qui a permis aux citoyens de notre pays de lutter face à l’emprise cléricale durant le XIX° siècle, Claude Guéant, en se contentant de nous livrer son code de la laïcité, préfère déserter et renoncer au nouveau combat laïc.

Jean Pavée  

(1) http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2011/10/21/01016-20111021ARTFIG00475-la-france-se-dote-d-une-bible-de-la-laicite.php

(2) http://www.la-croix.com/Actualite/S-informer/France/Claude-Gueant-propose-un-code-de-la-laicite-reactualise-_NG_-2011-10-21-725975

(3) http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20111021.AFP6440/gueant-presente-un-code-de-la-laicite-plus-restrictif-pour-la-liberte-religieuse.html

(4) https://ripostelaique.com/un-avis-du-hci-restreignant-lexpression-religieuse-en-entreprise.html

 

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