Averroès s’explique tout seul, Monsieur Pena Ruiz

Publié le 27 avril 2009 - par
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Monsieur Pena Ruiz,

Averroès s’explique tout seul si seulement nous daignons méditer et revenir à ce qu’il a écrit. Après avoir lu sur Averroès en français, j’ai pu accéder directement à ses œuvres en arabe grâce au formidable travail réalisé par le Prof. Mohamed Abed al-Jabri. Détachons nous un instant du halo et de l’encens que bien des thuriféraires ont mis autour de lui.

Dans ma critique d’il y a deux semaines(1), j’avais cité des paragraphes d’Averroès dont vous et M. de Libera n’avez pas mesuré les conséquences. Ses contemporains arabophones qui les avaient subies, y avaient certainement trouvé de bonnes raisons d’enterrer Averroès et puis de l’oublier.

Permettez-moi donc d’insister et de ré-expliquer ici son implacable système logique et idéologique. Le palais avait engagé ce Cordouan de bonne famille, bien éduqué, maîtrisant les sciences de son époque ainsi que le droit islamique, pour étayer la thèse de la concorde entre Raison et Révélation. C’est le pire et le plus subtile des poisons qui, de tout temps, a été servi aux musulmans. Au XXIe siècle, Benoît XVI, en tant que Prof. Ratzinger, s’est aussi essayé à nous le servir.

J’affirme et je vais le démontrer, qu’énormément de musulmans pensent comme un Averroès. C’est un fiasco. Ce sont justement les opposants à cette pensée totalisante qui ont toujours été réduits au silence. De son temps, aussi bien Maimonide qu’Ibn Arabi avaient dû quitter l’Andalousie. Les Almohades (les « Unicistes »), les maîtres d’Averroès, rêvaient depuis Ibn Tumart, fondateur de leur dynastie(2), de fusionner foi, science et raison. Averroès est l’instrument de ce désir d’unicité absolue si ce n’est absolutiste. Malgré les services rendus aux souverains, père et fils, ce dernier n’a pas hésité à assigner notre vieux philosophe à résidence surveillée. Certainement parce qu’il venait de commettre un commentaire de la République de Platon où les philosophes sont proclamés rois. En terre d’islam, la raison d’État a toujours eu raison des raisonneurs qui ne se cantonnent pas au rôle de serviteurs des autorités !

Comme je l’ai écrit il y a deux semaines, Averroès a été amené, en tant que conseiller scientifique du palais, juge et puis « juge des juges » (garde des sceaux) à interdire aux autres philosophes, à ses contemporains, de mettre les masses populaires au courant des évidentes contradictions qu’il y a entre Raison et Révélation. C’est lui-même, qui nous le dit dans son court Discours décisif. Mais vous avez peine à l’admettre M. Pena-Ruiz ! D’où ma ré-explication pour désacraliser en quelque sorte, cette icône de vos discours.

La lecture attentive et sans a priori d’Averroès nous montre qu’il fait appel à une certaine logique pour asseoir des postulats faux. Ses contemporains le savaient et cela peut difficilement nous échapper. A moins que nous n’ayons un parti pris. Son entreprise consiste à mettre la Raison, surtout celle de l’État, au service de la Révélation. Le but est d’étayer une antique et terrible idéologie du palais ; de TOUS les palais musulmans. Le credo (=je crois) de cette idéologie tenait et tient toujours en un syllogisme enfantin ; d’une simplicité coranique pourrait-on dire :

– La Révélation coranique est vraie et ne peut donc contredire la Raison ni être contredite par cette dernière,
– Tous ceux qui n’y croient pas ont, soit perdu la raison, ou sont plutôt obstinés, pervers, retords, mécréants, renégats…
– Donc la coercition et le djihad contre les obstinés, les pervers, les retords, les mécréants et les renégats,…sont justes afin de les ramener à la Raison et à la Vérité.

Tout en supposant qu’il a réussi à démontrer dans les §§ précédents que le Coran arrive à convaincre tout le monde, Averroès se permet donc d’écrire au § 37 de son Discours : « C’est pourquoi le Prophète –sur lui soit la paix- a dit : « Il m’a été ordonné de combattre les hommes jusqu’à ce qu’ils disent ‘Il n’y a de divinité qu’Allah’ et qu’ils croient en moi » ».

Voilà où la « logique » d’Averroès voulait en venir : justifier l’épopée fondatrice qui a amené l’islam jusqu’en Andalousie et qui faisait que les Almohades levaient des troupes pour combattre les re-conquistadors. En toute logique islamique, vous faites partie de la terre d’islam ou vous êtes appelé à y appartenir ; de gré ou de force.

Oui, aussi incroyable que cela puisse paraître, le Discours décisif d’Averroès est au service de cette terrible idéologie. Comme je l’ai écrit la semaine dernière, c’est comme ça que les discours fonctionnent : plus c’est gros et mieux ça passe ! Surtout lorsque les vraies fausses vérités émanent d’une autorité bien installée ; par l’Élysée ou par le palais d’Andalousie.

Les trois postulats faux d’Averroès

1er postulat : la Raison et la Révélation sont sœurs et ne peuvent se contredire. Selon l’aveu d’Averroès aux §§ 58 et 71, ses contemporains et amis avaient la sagesse (qu’il leur dénie) de soutenir le contraire. Il nous informe que ces « pseudo-philosophes » avaient même eu l’outrecuidance d’estimer qu’ils sont dans l’obligation d’exposer ces contradictions aux communs des mortels. L’avis juridique d’Averroès venait donc y mettre un coup d’arrêt. Ordre public oblige ! En bon arabe, cela s’appelle FATWA. En fin de Discours (§72), Averroès rend hommage à ses maîtres et nous annonce triomphalement que « Dieu a mis fin à beaucoup de ces maux, de ces ignorances et de ces tendances pernicieuses grâce à ce pouvoir vainqueur. ». La raison du plus fort a toujours été la meilleure.

2ème postulat : s’il arrivait que la Raison contredise la Révélation, les hommes de science profonde et bons musulmans ont l’obligation de faire appel aux ressources de l’herméneutique pour obtenir la concordance entre les deux sœurs. Averroès affirme catégoriquement qu’ils y arriveront partout. Il s’agit là d’une tautologie qui peut être résumée ainsi : les croyants musulmans y ont toujours cru.

Pour que nos lecteurs puissent juger sur pièce, je me permets de rappeler ici en entier le § 21 d’Averroès(3) dont vous dites « Nul ne peut contester en effet que dans le Discours Décisif Averroès jette les bases d’une lecture interprétative distanciée du texte coranique (alinea 21) ». Non seulement je le conteste, mais je démontre que c’est un paragraphe tautologique puisqu’il est toujours certain que « si l’on est musulman et qu’on s’est personnellement fixé pour dessein d’opérer la conciliation de la connaissance rationnelle et de la connaissance transmise », qu’on y arrivera. La Palice aurait fait plus court !

Les conséquences de ce postulat sont désastreuses ; aussi bien pour l’entendement que pour la foi : ils se transforment tous les deux en évidente mauvaise foi. C’est ce postulat qui fait que « les sept cieux superposés » du Coran n’étaient que sept du temps de Mahomet, alors qu’on en dénombre au moins dix du temps d’Averroès. De même, le ciel étoilé, considéré par le Coran comme étant le plus proche de la terre, est relégué au plus haut des cieux par mon illustre ancêtre Averroès qui avait évidemment rencontré la géométrie et l’astronomie grecques et enfin compris ce qu’était la parallaxe. Ce postulat est à même de transformer le « fiat lux » en « big bang » !

3ème postulat, ou plutôt mesure d’ordre, tout à fait dans la logique d’Averroès : Le Texte coranique se suffit à lui-même ; par conséquent on ne doit ni publier les interprétations ni mettre au courant le peuple de leurs résultats. Peu importe qu’elles concordent avec la Raison ou soient discordantes. Elles ne doivent surtout pas tomber entre les mains des tenants de la dialectique !

Autrement dit : circulez, il n’y rien à discuter ni à interpréter ! Avouons que, de cette façon, Averroès a « logiquement » tout verrouillé. Il interdisait à ses contradicteurs de publier leurs thèses et il s’interdisait par la même occasion de publier des interprétations démontrant sa concorde où 7 se serait certainement mis à valoir 10 et plus ou moins suivant l’évolution de la connaissance rationnelle.

On est là tout simplement face à l’arrêt de mort de toute pensée chez les musulmans ! Ce n’est donc pas étonnant que la dialectique concurrentielle, conflictuelle, entre Raison et Révélation ait fini par produire une séparation des deux instances en Occident, alors que la Déraison a toujours été au service de la Révélation dans le monde musulman. Le génie des averroïsmes européens est d’avoir postulé le contraire de ce que disait Averroès. Et comme il s’agissait d’un musulman, il était de toute façon mécréant aux yeux de la Chrétienté.

Réveillez à nouveau votre conscience M. Pena Ruiz ! C’est de la discorde que jaillissent les étincelles de l’esprit et non pas des berceuses de la concorde au sein de la laïcité dans laquelle vous vous êtes bien installé.

Vos révérences et éloges envers Averroès, même s’ils s’appuient sur l’autorité que vous accordez négligemment à M. de Libera, ne changeront rien à l’histoire du fait philosophique opposé au fait religieux. Osez donc admettre des faits historiques qui continuent de se dérouler sous vos yeux !

Et c’est ainsi qu’Averroès a recommandé de ne servir que du Texte aux peuples musulmans ; rien que le Texte ! Et c’est justement de cela que rêvait le fondateur de la dynastie des Almohades. Il était donc tout à fait dans la logique des choses que les musulmans enterrent Averroès et puis tentent de l’oublier. Peine perdue ! Ils n’avaient pas compté avec de très curieux voisins occidentaux !

C’est à Ernest Renan, reçu premier à l’agrégation de philosophie en septembre 1848, que revient l’honneur d’avoir exhumé et sauvé ainsi Averroès de l’oubli que les siens lui avaient réservé. Ce philologue et érudit était sans illusions. Il n’en avait pas à l’égard de Jésus et il n’en avait pas non plus sur Averroès, ni sur son époque : « Je suis le premier à reconnaître que nous n’avons rien ou presque à apprendre ni d’Averroès, ni des Arabes, ni du Moyen Âge » écrit-il en introduction à son livre « Averroès et l’averroïsme ».

Mais en 1996, un autre spécialiste d’Averroès, Alain de Libera, nous livre une tout autre idée de l’objet de ses études : « Il est des cas où pour accéder à la modernité, il faut moins sortir du Moyen Âge qu’y penser. Certaines idées sont aussi neuves qu’elles étaient il y a huit siècles, Averroès a, pour son malheur, représenté le rationalisme musulman. S’il faut s’intéresser à lui, c’est peut être d’abord pour cela »(4). Un peu plus loin, M. de Libera explique que « Le rôle historiographique d’Ibn Rushd est le symptôme d’une maladie de l’histoire occidentale, liée à l’occultation de sa part philosophique arabe et juive ». Il va même jusqu’à faire d’Averroès « le révélateur du mouvement d’inclusion/exclusion qui, à sa source même, habite la rationalité européenne ».

Ce qui nous est remarquablement donné à lire ici et à toucher du doigt, c’est le spectacle d’auto flagellation à laquelle se livre M. de Libera. Il s’agit bien là d’un Occidental attaché au Moyen Âge et à ses pratiques, prêt à confesser tout, y compris la faute des Arabes qui avaient pourtant oublié leur philosophe et garde des sceaux. Ce dernier est devenu célèbre grâce à qui ?

Monsieur Ernest Renan, pour cette gaffe historiographique, j’ai presque envie de ne pas vous dire merci !

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(1) – L’affligeante complaisance d’Henri Pena Ruiz vis-à-vis de l’offensive islamique

(2) – Un illuminé qui se présentait comme mahdi, un quasi-messie, et qui avait obligé ses adeptes à apprendre par cœur son credo au même titre que le Coran. Comme dans toute l’histoire islamique, le pouvoir qu’il a fondé s’était conquis au tranchant de l’épée.

(3) §21 – « Nous affirmons catégoriquement que partout où il y a contradiction entre un résultat de la démonstration et le sens obvie d’un énoncé du Texte révélé, cet énoncé est susceptible d’être interprété suivant des règles d’interprétation [conformes aux usages tropologiques] de la langue arabe. C’est là une proposition dont nul Musulman ne doute et qui ne suscite point d’hésitation chez le croyant. Mais combien encore s’accroît la certitude qu’elle est vraie chez celui qui s’est attaché à cette idée et l’a expérimentée, et s’est personnellement fixé pour dessein d’opérer la conciliation de la connaissance rationnelle et de la connaissance transmise. »

Averroès, Le Discours Décisif, GF-Flamarion, Paris 1996, p. 121. Traduction inédite de Marc Geoffroy, introduction d’Alain de Libera

(4) – Averroès, Le Discours Décisif, pages 82-83.

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