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Benjamin Stora, l’historien de Macron, continue à rouler pour l’Algérie

Remercions Benjamin Stora, l’historien (paraît-il) officiel, reconnu par Emmanuel Macron, pour ses déclarations, sur un quotidien algérien, concernant sa pédagogie (très objective) qu’il réserve à l’Histoire de la France sur la « colonisation criminelle » pratiquée durant 132 années sur ce territoire qui n’était pas encore l’Algérie :

Entretien de Benjamin Stora dans le quotidien algérien, El Watan, à propos des questions mémorielles entre la France et l’Algérie. Propos recueillis par Nadjia Bouzeghrane le 5 mars 2022 

El Watan : À l’appui du soixantième anniversaire des accords d’Évian, on assiste, en France, à un flux inédit d’ouvrages, de colloques, de conférences, de documentaires audiovisuels programmés par les grandes chaînes de télévision, de films, de pièces de théâtre… Comment expliquez-vous cette effervescence académique, littéraire, artistique et médiatique ?

Benjamin Stora : Effectivement, à l’approche du soixantième anniversaire de l’indépendance algérienne, se multiplient en France toutes sortes d’initiatives. En particulier, la diffusion, en mars 2022, de deux grands documentaires sur l’histoire de cette guerre, sur ARTE et France 2. 

(Merci Stora, nous eussions préférés qu’ARTE s’abstienne et réserve « les deux grands documentaires » pour une diffusion en Algérie, où ils auraient, très certainement, été mieux appréciés !)  

El Watan : Egalement, de nombreux ouvrages seront publiés, des témoignages d’acteurs de l’époque, ou des récits d’histoire.

Stora : Ces ouvrages, colloques, conférences, documentaires tentent de faire le lien entre la colonisation et la guerre d’indépendance algérienne, alors que trop souvent la guerre est traitée avec une forme d’exceptionnalité. La tendance à ne parler « que » de la guerre d’Algérie est encore forte, mais on ne peut que se réjouir des voix qui dénoncent le système colonial dans son ensemble qui a produit beaucoup de violences.

À droite, la position du général de Gaulle a été vivement contestée. À gauche, le vote des « pouvoirs spéciaux » en mars 1956, voté par un gouvernement socialiste, a précipité l’entrée de la France dans une guerre totale contre les nationalistes algériens, par l’envoi des appelés du contingent.  

El Watan : Vous avez remis en janvier 2021 au président Macron un rapport sur « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » qui a soulevé beaucoup de vagues de part et d’autre de la Méditerranée pour des raisons différentes. Avec un an de recul qu’est-ce qui, selon vous, est dans votre rapport à l’origine de toutes ces réactions ?

Stora : La guerre d’Algérie continue de provoquer, en France, des passions, à construire des références et des symboles. Et les images des documentaires ou du cinéma, les actes de commémoration et les livres d’histoire n’arrivent pas, encore, à réconcilier, à résoudre le conflit des mémoires, cicatriser les ruptures anciennes, créer du positif. Les effets des traumatismes liés à la guerre d’Algérie ont été longtemps sous-estimés. On peut distinguer les symptômes liés au traumatisme lui-même, à la nature et au degré de la violence perpétrée (ou subie) en particulier la torture ou les liquidations extra-judiciaires (les « corvées de bois ») ; et les ruptures que la situation de guerre a entraînées : le déplacement hors de sa vie familiale et professionnelle, la perte d’un proche.  

El Watan : Ne faudrait-pas commencer par une reconnaissance officielle et solennelle du passé colonial de la France à l’adresse de l’Algérie ?

Stora : Différents discours ont été prononcés comme celui de l’ambassadeur de France en 2005 sur les massacres de Sétif, ou celui de François Hollande à Alger en 2012 contre la brutalité du système colonial. J’ai dit dans mon rapport qu’il fallait un discours, mais cela ne suffira pas. J’ai ainsi donné l’exemple du Japon qui a présenté des excuses à l’égard de la Chine et de la Corée, pour les massacres commis. Pour l’Algérie, un seul discours de condamnation du système colonial ne pourra pas éteindre instantanément un incendie mémoriel d’une telle ampleur. C’est une illusion confortable de penser cela. Il faut tout un travail de pédagogie en direction des jeunes générations, en particulier par le biais de l’éducation, avec la volonté politique de le mener à bien. Cela prend du temps, mais il y a un début de mise en œuvre des préconisations de mon rapport qui vont dans ce sens. 

El Watan : Avez-vous la conviction que votre rapport a produit ses effets ? Alors qu’une « Commission Mémoire » a été installée à l’Élysée pour assurer le suivi de vos préconisations ?

Stora : Oui, ce rapport a produit des effets. Pour citer quelques réalisations : la reconnaissance par la France de l’assassinat de maître Boumendjel (à la suite de la reconnaissance de l’assassinat de Maurice Audin) ; l’ouverture plus large des archives françaises ; l’hommage rendu par le Président français aux militants algériens tués à Paris le 17 octobre 1961 ; la relance du projet de mise en œuvre d’un Musée d’histoire de la France et de l’Algérie à Montpellier ; la tenue d’un grand colloque à la BNF et à l’IMA consacré à des figures qui se sont opposés à la colonisation, et qui a rassemblé près de 500 participants, avec les contributions de 30 universitaires ; la reconnaissance de l’assassinat des neuf militants français tués au métro Charonne dans une manifestation anti-OAS ; le discours de pardon aux harkis, abandonnés par le gouvernement français en 1962 ; l’inauguration d’une stèle à Amboise en hommage à l’émir Abdelkader ; la pose d’une plaque devant le camp de Thol dans l’Ain, où étaient emprisonnés, sans jugements, les militants algériens entre 1957 et 1962… Les reproches n’ont pas manqué sur tel ou tel discours ou des actes accomplis en France, mais il a été réalisé en un an, plus de geste qu’en 60 ans de présidence française pour dénoncer la colonisation… C’est un travail de pédagogie essentiel, autour de lieux, de personnages, d’événements, qui commence, je l’espère, en dépit des discours très violents de l’extrême droite contre mon rapport. 

Je me situe plutôt dans la lignée des historiens-citoyens-engagés, comme le furent Pierre Vidal-Naquet, André Mandouze ou André Nouschi. Parmi les préconisations proposées dans mon rapport, et réalisées, il y a eu la mise en place d’une « bourse André Mandouze » pour favoriser la recherche en France de chercheurs algériens, accéder plus facilement aux archives françaises. J’espère que la production algérienne (dans le domaine académique, mais aussi cinématographique ou littéraire) sera plus importante dans l’avenir. 

* « Nous vous avons compris », Benjamin Stora, les Algériens peuvent vous remercier, « pas nous ! » 

Manuel Gomez