Bernard Debord, réalisateur du documentaire "Voile sur la République"

Riposte Laïque : Votre documentaire, « Voile sur la République », sera diffusé sur France 2, le jeudi 24 septembre, à 22 h 45. Quel a été, chez vous, le déclic qui vous a convaincu qu’il fallait faire ce film ?
Bernard Debord :
Je crois que cette idée me trotte dans la tête depuis le débat qui a agité la société française en 2004 quand s’est posée la question de l’opportunité d’une loi pour réglementer le port de signes religieux, notamment à l’école.
J’ai alors été interloqué de voir des manifestations de rue où l’on
s’opposait à un tel projet au nom de la liberté. Et surtout de constater que dans mon entourage, dans la sphère politique, dans les médias, bon nombre de gens, et parmi eux bon nombre de laïcs convaincus et de gens – comme moi – de gauche, y voyaient un projet liberticide. Une telle confusion mentale m’affligeait. Comment ne pas comprendre que les principes de la laïcité qui permettent le libre exercice de la religion pour peu qu’elle n’empiète pas sur l’espace public sont les garants de rapports sociaux paisibles ? Comment ne pas comprendre que les battre en brèche ne peut que favoriser les incompréhensions, encourager les communautarismes, créer les conditions du racisme ?
Plus que le voile proprement dit, que le bout de tissu qui couvre de plus en plus de têtes, c’est ce voile invisible, celui qui brouille notre vision et
nos jugements, qui m’interrogeait. Je restais donc attentif à la question.
Le déclic est survenu avec l’affaire Bergham qui a vu une Cour de Justice
française interdire à des enfants d’incinérer la dépouille de leur père
athée au nom du respect des cultures, le défunt étant né musulman. La Cour avait tranché au vu d’une fatwa émise par la Ligue islamique du Nord attestant que l’apostasie de Monsieur Bergham n’avait jamais été prononcée.
La justice marchait sur la tête, des politiques aussi, la mairie de Lille
étant intervenue pour empêcher l’incinération. Je voulais comprendre.
Comprendre aussi comment et pourquoi de plus en plus de jeunes filles
portaient désormais le voile. Voire s’interdisaient le port de la jupe.
L’idée du film, sa nécéssité, était née.

Riposte Laïque : Lors de la réalisation de « Voile sur la République »,
avez-vous découvert une réalité que vous ignoriez, jusqu’alors ?
Bernard Debord :
Oui, j’ignorais à quel point sont nombreuses les jeunes musulmanes qui disent porter le voile par choix et à quel point elles s’estiment stigmatisées qu’on puisse leur demander de l’ôter.
Riposte Laïque : Vous avez tourné ce documentaire dans la région lilloise. Pensez-vous qu’il y a une spécificité, dans le Nord de la France, ou bien auriez-vous pu faire un film semblable dans beaucoup d’autres grandes villes françaises ?
Bernard Debord :
Un film proche sans doute, semblable non. L’agglomération lilloise a pour spécifités d’être une vieille terre d’immigration de populations de culture musulmane (la première historiquement en France), et de voir ces populations
quasi-majoritaires en certains endroits comme Roubaix. La spécificité aussi d’avoir été désignée par des sociologues comme un foyer de radicalisme islamique. Certains y ont même vu un « laboratoire de l’islam politique ». Un point de vue sans doute exagéré, même si la région est un terrain de prédilection pour Tariq Ramadan et si l’importance numérique de l’électorat de culture musulmane voit souvent les élus locaux et régionaux (de tous bords) se prendre fréquemment les pieds dans les tapis de prière.
Riposte Laïque : Vous êtes conscient que vous abordez un sujet qui gêne le « politiquement correct », et le milieu médiatique. Ne craignez-vous pas que votre documentaire, qui passe à une heure tardive, sur France 2, soit rapidement oublié ?
Bernard Debord :
Oublié, c’est sûr. C’est la loi du genre, surtout si comme votre question le suggère on ne va pas dans le sens du poil. Oublié du monde des médias : oui, sincèrement, je le pense. Mais sans doute pas de nos concitoyens d’origine musulmane qui seront devant leur poste. Car, la force de mon documentaire est, je crois, de s’attaquer sans tabou à de vraies questions, et pour ce faire de donner la parole, en priorité, à des gens de culture musulmane, à travers toutes les sensibiltés. France 2 a cependant eu l’audace de me laisser m’exprimer. C’est déjà ça. Ceci dit, j’ai remporté de nombreux prix pour de précédents documentaires, ce ne sera pas le cas pour celui-là. Il chagrinera trop de beaux esprits.
Riposte Laïque : Comment expliquez-vous que le milieu médiatique préfère des films comme « Entre les murs » que « La journée de la jupe » ?
Bernard Debord :
Tout simplement parce que « La journée de la jupe » traite sans complaisance d’un vrai problème de société, celui de la violence à l’école et de l’acculturation que génèrent les ghettos sociaux, avec son corrollaire l’obscurantisme. Et qu’il déchire le voile que bon nombre de nos élites préfèrent conserver, par confort, bêtise ou lâcheté, sur leurs yeux. « Entre les murs » est différent, il donne bonne conscience. Ceci dit, on est loin du propos de mon film : c’est le délitement social, non pas l’islam, qui est cause de la misère culturelle et de la violence.
Riposte Laïque : Quelle est votre réaction, après cette expérience, devant la mission parlementaire sur le voile intégral, présidée par André Gérin ? Croyez-vous qu’une loi soit nécessaire, et surtout applicable ?
Bernard Debord :
La plupart des porteuses de voile que j’ai interrogées se sont définies comme des servantes de Dieu. C’est sans doute encore plus le cas pour celles qui le portent intégralement. Que Riposte Laïque m’excuse pour mes sources, mais je ne peux, pour ces femmes, m’empêcher de me référer à Lacordaire : « Entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui libère ». Vu la montée de cette pratique du voile intégral, totalement étranger à notre culture et nos principes, la loi l’interdisant dans tous les lieux publics – rues comprises- n’est pas nécessaire, elle est in-dis-pen-sa-ble. Quant à son appllication, elle se fera. Même si une minorité continue de la contester, la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école est appliquée. Et cette question ne s’y pose plus.
Propos recueillis par Pierre Cassen

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