Bertrand Tavernier, une grande idée du cinéma

Publié le 26 mars 2021 - par - 12 commentaires - 1 029 vues
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C’était vers la fin des années 1990, au cinéma Les Lumières, à Nanterre…

Avec quelques spectateurs, je venais de voir un film : Ça commence aujourd’hui. L’histoire d’un directeur d’école maternelle du Nord – interprété par Philippe Torreton – confronté à la misère, dans toute l’acception du terme ainsi que l’entendait Victor Hugo. La projection terminée, le réalisateur entra dans la salle, avec cet air débonnaire et cette voix habitée lorsqu’il commença à parler de cinéma. Le réalisateur en question s’appelait Bertrand Tavernier.

Bertrand Tavernier était l’un des derniers grands maîtres du cinéma français ; ce cinéma qui n’a rien à voir avec la récente et déplorable démonstration de bêtise vulgaire à la dernière cérémonie des César.

Critique de cinéma, attaché de presse de Jean-Luc Godard et Stanley Kubrick, assistant de Jean-Pierre Melville, Tavernier avait une culture encyclopédique de cet art qu’il chérissait depuis sa jeunesse. Et comme François Truffaut avant lui – lequel fut rédacteur aux Cahiers du cinéma –, il était presque naturel qu’il passât un jour derrière la caméra.

Débuta alors une filmographie qui devait être reconnue dans le monde entier, tant sa diversité et sa qualité avaient de quoi impressionner les plus exigeants en matière de cinéma. À ce propos, un de mes contacts sur Facebook – que j’espère rencontrer un jour, ne serait-ce que pour le remercier de vive voix de m’avoir offert l’excellent livre Audiard par Audiard – a dit de Bertrand Tavernier qu’il était le John Huston français. Pour ceux qui connaissent le réalisateur américain – auquel on doit notamment Les Désaxés et l’impeccable adaptation de Moby Dick, d’Herman Melville –, la comparaison est aussi juste que flatteuse.

Car, dès L’Horloger de Saint-Paul, Tavernier démontre tout son talent en promenant dans les rues de Lyon un Philippe Noiret débonnaire et soudain frappé par un drame qui vient balayer sa vie tranquille et réglée comme une horloge : son fils en cavale est accusé de crime.

Mais c’est avec le film suivant qu’explose la maîtrise du réalisateur : Que la fête commence…, film historique à la fois ironique et tragique, dont la fin reste l’un des plus grands moments de cinéma en ce qui me concerne, préfigurant la Révolution en un tableau sublime. L’intrigue se déroule à la cour du Régent, au moment de la conspiration du marquis de Pontcallec. Dans cette satire féroce de la Régence – avec une mise en scène théâtrale qui rappelle La Règle du jeu, de Jean Renoir –, un trio d’acteurs s’en donne à cœur-joie : Philippe Noiret – acteur fétiche de Tavernier –, Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle. N’oublions pas non plus la délicieuse Marina Vlady et sa non-moins délicieuse gorge, si bien mise en scène elle aussi !

https://www.youtube.com/watch?v=2CG7pz-gJpA

Dès lors, Tavernier fonce sur l’autoroute cinématographique, jonglant entre l’Histoire et son temps, sachant bien que la première explique souvent la seconde. Il sera visionnaire aussi, dans un film offrant à Romy Schneider l’un de ses plus grands rôles : La Mort en direct, qui préfigure déjà en 1980 le voyeurisme qui empuantira plus tard la télévision. L’intrigue est sordide, et Tavernier sait en extraire toute l’intensité dramatique : une romancière apprend qu’elle est atteinte d’une maladie incurable, à une époque où l’on peut cependant soigner la plupart d’entre elles. Apprenant cela, la télévision la contacte pour la filmer en train de mourir. Comme elle refuse, un homme va l’épier secrètement grâce à une caméra implantée dans son œil. La fin est digne d’une tragédie classique.

Tavernier aimait donc se frotter à l’Histoire, cet ogre qui dévore les destins, comme il l’exprime dans le magnifique La Vie et rien d’autre ; rencontre fragile et pudiquement amoureuse entre une femme de la haute société, à la recherche de son mari disparu pendant la Première Guerre mondiale, et un commandant qui a la tâche de rechercher les disparus. Rencontre, surtout, entre un Philippe Noiret au sommet de son art et la si romanesque, élégante et fragile Sabine Azéma…

https://www.youtube.com/watch?v=T5KGbTfA0Ac

Quelques années plus tôt, Tavernier avait déjà dirigé Sabine Azéma dans Un dimanche à la campagne, qui me fait penser à un savant mélange entre un tableau impressionniste – puisqu’il évoque la fin de vie d’un peintre au début du XXe siècle – et Marcel Proust évoquant Combray.  Dans ce film, le temps est arrêté, même si perturbé par l’intrusion du personnage d’Irène, ce courant d’air plein de modernité et de fausse insouciance. Ce film raconte la fin d’une époque, à l’aube d’une guerre qui s’apprête à envoyer des millions d’hommes dans les tranchées et la mort…

Car l’Histoire est aussi sanglante, elle brise les vies ou les supprime. Deux films ressortent ainsi de l’œuvre de Tavernier, deux perfections visuelles et narratives : Capitaine Conan – les aventures violentes d’un guerrier à la tête d’un corps-franc et qui n’existe que dans la guerre – et La Princesse de Montpensier, qui se déroule pendant les guerres de Religion. Cette adaptation du galop d’essai de Madame de La Fayette – la nouvelle fut en effet écrite quelques années avant son chef-d’œuvre, La Princesse de Clèves –, est une perfection. Quant à Lambert Wilson, en comte François de Chabannes, il excelle de sobriété ; sans parler du personnage éponyme interprété avec tant de justesse par Mélanie Thierry.

https://www.youtube.com/watch?v=escX7QtV3yw

L’Histoire, il arrivait à Tavernier d’aller la chercher dans les recoins les plus sombres, comme dans Le Juge et l’assassin, avec un Michel Galabru transfiguré en Joseph Bouvier, personnage inspiré du tueur en série français Joseph Vacher qui sévit à la fin du XIXe siècle. Un film qui s’interroge sur la folie et la responsabilité pénale.

Enfin, il y avait la passion américaine de Tavernier, qu’il assouvit entre autres à travers un film comme Dans la brume électrique –, polar se déroulant en Louisiane et où il dirigea des acteurs américains comme Tommy Lee Jones et John Goodman. Il rendit aussi un hommage puissant au jazz – encore une histoire américaine ! – à travers un musicien américain traînant son alcoolisme et son génie à Paris : Autour de minuit. Un film à l’égal de Bird, de Clint Eastwood, ou encore Cotton Club, de Francis Ford Coppola. Tavernier avait aussi coécrit avec Jean-Pierre Coursodon un livre augmenté au fil des décennies et devenu 50 ans de cinéma américain.

On pourrait citer Coup de torchon, La Passion Béatrice – qui évoque encore la violence débridée et pulsionnelle, ainsi que L’Appât –, l’enthousiasmant film de cape et d’épée La Fille de d’Artagnan ; parce que l’ensemble de l’œuvre de Tavernier est à voir.

Et si ses prises de position avaient de quoi me hérisser parfois le poil – je pense par exemple à sa défense des sans-papiers ou à son documentaire De l’autre côté du Périph’ –, Bertrand Tavernier était l’un des derniers monuments du cinéma français. Ironie du sort, il s’en va tandis que les salles obscures sont closes depuis des mois. Quel triste hommage…

Charles Demassieux

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Notifiez de
GERARD BOYADJIAN

Quel article savoureux, délicieux de bout en bout. C’est un bel et authentique hommage à un grand cinéaste dont la singularité se distingue davantage aujourd’hui. Merci encore.

Henri Dubost

Tavernier est sur la “Fresque des Lyonnais”, dans le quartier de la Martinière de ma bonne ville de Lyon,
https://fr.wikipedia.org/wiki/Fresque_des_Lyonnais
“L’horloger de Saint-Paul” n’est peut-être pas son meilleur film, mais c’est mon préféré…

barracuda 58

“Coup de torchon” et “l’horloger de saint paul”, des chefs d’oeuvre, à mon humble avis.

superdupondt

Je de regarder le juge et l’assassin ,quel régal !! un Galabru au top , un Noiret égal à lui-même, un caussimon brillant , un Brialy tout en finesse et pour couronner le talent d’Isabelle hupert

Travis

” Coup de torchon “, hormis son titre évoquant trop une pochade comique comme on en voyait dans les années 70/80, est un chef-d’œuvre bien supérieur au roman ( 1275 âmes, de Jim Thompson ) dont il est tiré. Finesse des dialogues, jeu subtile des acteurs ( même Guy Marchand est bon), musique décalée font de ce film génial un des meilleurs de Tavernier .
Celui-ci était passé voici quelques années faire une conférence au Festival du film britannique de Dinard, ce fut un bonheur de l’écouter pendant une heure parler de cinéastes américains totalement inconnus du public et transmettre son enthousiasme sans aucune note dans les mains. Un génie !

Fabiola FERRANTE

Je ne le connais pas bien. Je travaillais beaucoup, j’avais plein d’activités, je faisais aussi beaucoup de sport et je n’ai acquis une télévision chez moi que juste avant les années 2000. Maintenant que je suis à la retraite, parfois je prends les bouquets CINE+ ou OCS, et je rattrape mon retard.
J’ai apprécié “L’HORLOGER DE ST-PAUL”, “LE JUGE ET L’ASSASSIN”, “COUP DE TORCHON”, les autres, je ne les ai pas vus.
Mais je me suis rendue compte que c’était un grand réalisateur parce qu’il savait prendre le spectateur par la main et l’emmener dans son univers.
Merci à vous de lui rendre hommage avec tant de ferveur.

CHASSAING Jacques

Curieusement, je me régalais davantage de ses émissions où il commentait le cinéma et son histoire, que de ses propres films.

Theodore

Triste nouvelle la mort du lyonnais Tavernier, tout a fait symbolique d ailleurs par rapport a la mort de la creation cinematographique francaise actuelle…( comme par hasard ? )

Ce que j aimais avec tavernier c est qu il etait totalement hors “Nouvelle Vague” que je n aime pas personnellement. ( a commencer par le suisse godart et son manierisme )

Il ( tavernier ) a parfaitement défendu et réhabilite les grands scénaristes et dialoguistes du cinéma français des années 1930-50….
Je ne vois qu un seul ( alain corneau ) a avoir eu son panache creatif et un talent siamois.

Paix a son ame ! RIP

nicolachaos

La mort de Bertrand Tavernier vient après cette pathétique soirée des Césars et aujourd’hui touts les réalisateurs français sont partis à part Claude Lelouch.
Il ne reste plus grand chose aujourd’hui.

Ribian

Pialat, vois connaissez ?

Theodore

Maurice pialat oui je connais tres bien son travail que je n aime pas…desole !

Il a recu la palme d’or au festival de Cannes 1987 pour Sous le soleil de Satan.
Sous les sifflets d’une partie de la
salle qui aurait voulu voir le prix adressé aux Ailes du désir de Wim Wenders,
il dressa le poing et lâche : « Si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus…

Je n etais pas dans cette salle, mais d accord avec les critiques de l epoque, le film de wenders etait LARGEMENT superieur…a tout point de vue

Patapon

Le cinéma de Pialat est très date,bien que de qualité.” Les ailes du desir” est un chef d’oeuvre qui restera au Panthéon des plus belles réalisations du septième art.

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