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Biélorussie : tout comprendre sur les dessous des événements

En préambule l’auteur tient à préciser qu’il est divorcé d’une Russe de Biélorussie et remarié à une citoyenne de cette Biélorussie. Qu’il connaît bien le pays et est en contact plusieurs fois par jour avec des habitants de Minsk dans différents quartiers.

La Biélorussie est le dernier dinosaure de la guerre froide en Europe, le dernier pays où une inextricable jungle de services secrets divers se surveillent et avancent leurs pions pour prendre le contrôle de ce pays calme, sûr, propre et où la modernisation et le niveau de vie sont en constante progression. Un genre de « Suisse » de l’Est en somme.

Il faut garder à l’esprit que ce pays a un statut étrange…  Son indépendance est provisoire, par traité, et la Russie, qui n’y a pas commercialement intérêt, peut à tout instant activer le « traité d’union d’États » signé en 1999 et renouvelé en février 2019, et intégrer instantanément la Biélorussie à la fédération de Russie. De façon absolument légale et incontestable par l’Occident.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, une grande partie du peuple russe blanc (biélorusse) a été exterminé par les Allemands et la ville de Minsk entièrement rasée. Ce sont donc des personnes d’origine russe qui peuplent en majorité le pays et la langue biélorusse n’est plus utilisée, et souvent inconnue de la population. De plus ce pays n’a jamais existé, dans toute l’histoire, en tant qu’État indépendant jusqu’à l’éclatement de l’URSS, la Russie blanche indépendante est donc un accident de l’histoire.

Pour autant la population souhaite majoritairement le maintien de sa demi-indépendance compte tenu d’une tranquillité de vie et d’une absence de délinquance qui leur fait peur chez la « mère patrie » russe.

Le Président Loukachenko est au pouvoir depuis 25 ans. Mis en place par feu Boris Eltsine, tout comme Poutine, il s’agit d’un ancien chef d’un petit kolkhoze (ferme communiste), conducteur de tracteur. Un vieux moujik dont l’accent à couper au couteau fait beaucoup rire (en cachette) son peuple… En temps normal, aucune ville d’Europe n’est plus propre, calme et joyeuse que Minsk. Le grand bâtiment jaune du KGB (il a gardé ce nom en Biélorussie) fait certes un peu frissonner, mais c’est un genre de croquemitaine apathique qui n’a, habituellement, pas grand grand-chose à faire dans ce pays placide. Le MVD, rival du KGB, chargé de la police mais aussi de la surveillance politique est en concurrence avec l’autre service et les coups en douce ne sont pas sans rappeler les rapport d’autrefois en France entre police et gendarmerie.

Beaucoup de hauts gradés du KGB sont des anciens du KGB de l’URSS et nul ne sait vraiment les rapports qu’ils ont pu garder avec leurs ex-collègues qui aujourd’hui forment le FSB russe… Il existe donc un vraie incertitude sur ce que fait ou pas le KGB de Minsk. Loukachenko compte donc plutôt sur le MVD sans oser toucher au KGB. Un accident est si vite arrivé…

Le dernier élément de la pièce de théâtre qui se joue à Minsk est la présence de l’armée russe sur le territoire biélorusse et en particulier du centre de commandement des forces aériennes et spatiales de la Fédération de Russie.

Venons-en aux élections. Mon analyse personnelle me semble logique mais lorsqu’au moins 5 services secrets interviennent en même temps dans un pays opaque, tout reste possible.

Le peuple biélorusse, majoritairement, « aime bien » son Président mais une partie de la jeunesse, qui ne connaît pas son bonheur, rêve d’Union européenne et d’Occident… d’où une réelle envie de changement d’une partie de la population. Et cette nouveauté a fait peur à Loukachenko alors qu’il était ASSURÉ d’être réélu même sans tricher… Avec une estimation de 60 % des suffrages, selon les rares études disponibles.
Lorsqu’un animal sent la peur, les prédateurs rappliquent… CIA, FSB, GRU et KGB de Minsk se sont donc mêlés de tout ça, chacun voulant défendre ses intérêts :

La CIA, faire basculer à l’Ouest ce pays géographiquement ultra-stratégique et qui aurait pu lui servir de cheval de Troie pour déstabiliser la Russie ;

Le GRU (service espionnage et action de l’armée russe), repérer, bloquer et si possible faire avoir des « accidents » aux gens de la CIA ;

Le FSB, garder à tout prix la Biélorussie dans l’orbite russe et renforcer son pouvoir sur le KGB local ;

Le KGB biélorusse, maintenir la proximité avec Moscou et être plus efficace que le MVD pour remonter en grâce dans l’esprit de Loukachenko ;

Le MVD : prouver que le KGB est inutile et que sa police anti-émeute est le seul rempart du régime.

Et voilà que des candidats se présentent… qui est manipulé par qui ? Le Président perd ses nerf et fait arrêter l’un d’entre eux, pendant que l’autre part se réfugier en… Russie (le coup du FSB est raté). L’épouse du candidat arrêté se présente à sa place pendant que Loukachenko, coutumier du fait, accuse la Russie d’être responsable de tout ce « binz »…

La candidate restant seule en piste réussit à cristalliser autour d’elle les amateurs de changement mais, même s’il est CERTAIN que le Président sortant aurait de toute façon été réélu, ce dernier commence à perdre son sang-froid, se réconcilie la queue entre les jambes deux jours avant le scrutin avec un Poutine goguenard, lui demande son aide et met le MVD et l’armée en état d’alerte. Le FSB sous les ordre de Poutine s’en mêle à nouveau… Pendant ce temps internet est inondé d’infos « made in CIA », ce qui provoquera la veille du scrutin et pour plusieurs jours une coupure du net dans tout le pays.

Le jours du scrutin, le vieux renard, affolé sans raison proclame les résultats UNE HEURE avant la fermeture des bureaux de vote, donnant ainsi lui-même le top départ des troubles. La tricherie est évidente mais n’était pas nécessaire !

La CIA tente d’attiser le feu mais moins de 20 000 personnes (sources concordantes) manifestent le premier soir. Ils ne sont plus que quelques centaines à ce jour.
La candidate battue a en effet elle-même démobilisé ses troupes, leur demandant de cesser les manifestations et d’accepter le scrutin. Réfugiée en Lituanie avec ses enfants, elle attend son mari encore emprisonné à Minsk et il semble évident qu’elle a passé un « deal » avec le FSB.

Le jeu d’échec est terminé. Perdants : CIA, KGB, opposition au Président réélu. Vainqueurs : le Président réélu, le MVD et le FSB… ET le GRU ? Personne ne sais jamais rien de ce que fait le GRU.

Franck Buhler