Bienvenue en Ramadanie

Publié le 1 septembre 2011 - par - 3 082 vues
Share

Petite devinette : dans quelle ville autrefois française on joue aujourd’hui à qui sera le plus barbu ?

Chez moi. En Ramadanie. Une vieille ville française, où les Parisiens venaient autrefois, après le casse-pipes, jouer aux bourgeois dans les guinguettes où l’air sentait la galanterie et la brochette. Sans doute, comme dans une de ces nouvelles de Maupassant, les femmes rivalisaient-elles dans la fanfreluche et le bas de soie. Les hommes devaient les avaler du regard, frisant leur moustache dans des rires gras et rassasiés. L’atmosphère était imprégnée d’une douceur de vivre aujourd’hui oublié.

Autrefois n’est plus. Et cette vieille ville de France, au nom noble et mystérieux, s’est transformée en Ramadanie. On y joue à qui sera le plus barbu, le plus voilé, à qui serrera le plus son djilbeb contre le menton. Les abayas ont remplacé les cotonnades fluides, le Liberty et la dentelle. Bel-Ami n’est plus, Bel-Ami est mort, Bel-Ami marche désormais en kamis ou en jabador pistache, pour les plus fortunés. Nana, Nana fillette aux mines gourmandes ne montre plus ses mollets de petite Parisienne dégourdie. Nana a dix ans, mais Nana est voilée et Nana n’est jamais seule. Nana ne peut pas courir, sautiller, jouer à la marelle. Nana est empêtrée dans son paquet de coton empesé, Nana est droite sous l’œil de ses grands-frères.
Les rues de Ramadanie sont jonchées de crachat. On ne chique plus, mais on expectore. On expectore à longueur de journée, angoissés à l’idée que l’imam ou un de ses sbires nous surprenne avalant notre salive. L’attente du bus se fait dans le fracas grasseyant des gorges qui se raclent.
Les commerces de Ramadanie offrent tous le mouton de l’Aïd, et l’air est comme lourd du sang de la bête qui va voir l’acier approcher son cou. Au tabac de Ramadanie, alors que vous achetez vos Gauloises, ces Gauloises qui vous font encore croire, bêtement, que tout n’est pas perdu, parce qu’enfin elles s’appellent encore des Gauloises, votre voisin demande au gérant s’il fait bien son Ramadan. Et vous retombez alors dans votre enfance de petite catholique. Vous vous surprenez à découvrir que jamais vous n’avez posé une telle question à qui que ce soit, que jamais vous n’avez osé, que jamais personne dans votre entourage n’a eu cette idée saugrenue, absurde et indécente, de demander à son voisin : « Fais-tu bien ton carême ? ». Ce carême qui n’avait d’odeur que les cendres du Mercredi ainsi nommé. Ce carême que nul dans votre entourage n’aurait pu deviner. Ce carême passé à essayer de renoncer à ce qui nous rend le plus dépendant de nous-mêmes – de la Gauloise à la mousse au chocolat en passant par l’envie de massacrer le caniche de la gardienne – pour nous porter davantage à nous soucier de l’autre.
Mais non. En Ramadanie, on contrôle, on exécute, on applique. La règle est simple et idéale pour les esprits simples que n’embarrassent pas les considérations métaphysiques : ne pas manger, ne pas boire, et montrer, le plus possible, son appartenance à la Ramadanie. Foin de ceux que pourrait lasser le spectacle des caftans et des khimars. Foin des Ramadaniens qui ne se préoccupent pas de l’heure du coucher du soleil, mais qui n’ont pas le choix, qui n’ont plus cette élémentaire liberté. Foin de ce pays où l’on ripailla si bien pendant des siècles et où l’on se targuait, malicieusement, histoire de faire hurler la bourgeoise, de manger de la viande et de la viande bien rouge s’il vous plaît, le jour du Vendredi saint. Foin de l’histoire d’une France qui vit les noceurs s’en jeter une et même plusieurs, dans le bistro en face de l’église, à la fin de la messe, pour bien montrer qu’on n’était pas des grenouilles de bénitier, mais qu’on n’était pas des monstres, non plus, et qu’on voulait bien marcher jusqu’au cimetière, à l’heure du glas, réconciliés devant la mort, catholiques et anticléricaux, ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas marchant ensemble au pas du petit clerc, au pas d’un pays qui savait son histoire et ne la reniait pas.
Foin, enfin, de tous ceux qui croient naïvement que la Ramadanie restera en Ramadanie, qu’elle n’a pas pour vocation de s’étendre, foin de tous ceux qui ont des yeux et ne voient pas que la Ramadanie est déjà là, chez eux, à leur porte, dans maints autres villes et villages de France.
Foin de cet homme que je rencontrai l’été dernier. Agriculteur, la main séchée par la vigne, la terre et les traditions de ses montagnes cévenoles, maire d’un petit village préservé des us ramadaniens, il me disait en riant : « C’est chez vous, ça. Pas chez nous. » Il le croyait, il l’a cru du moins jusqu’à ce qu’il voit arriver les premiers ramadaniens. Alors, il n’a plus ri.

Antigone

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.