Bijoutier de Nice : le peuple crie dans le pesant silence de ses maîtres

Normalement, dans la société telle qu’elle nous est tricotée ces temps-ci, le joaillier attaqué succombe sous les coups de poignard d’un jeune homme poussé au crime par la misère absolue qui règne dans sa cité. N’ayant pas réussi à obtenir des siens une part, même petite, des douze milliards d’euros que ces derniers expédient chaque année « au pays » en prévision de leur retraite (au soleil et avec clim), le meurtrier tenaillé par la faim s’offre, dans un geste désespéré, un peu de la vitrine des riches, ces salauds qui offrent des bijoux à leur femme quand le prix de la BMW six-cylindres touche les quatre cent mille balles.

Dans ce scénario unique du film unique que nos gouvernants uniques quoique interchangeables nous imposent à toute heure du jour et sans doute bientôt de la nuit, une marche blanche réunissant une centaine de personnes accompagne le défunt au crématorium tandis qu’une cellule de soutien psychologique pénètre dans le commissariat de l’arrondissement pour s’assurer que l’assassin à peine capturé n’a pas plongé illico dans un état dépressif susceptible de gâter la relation unique de petit ange qu’il entretient avec sa famille.

Puis tout s’oublie plus ou moins, on fait son deuil, cela prend quelques années, ici dans le chagrin et la morsure de l’absence, là dans l’attente de la première sortie avec bracelet électronique, tandis que, pas loin de là, s’étudient, sous le regard impatient des associations de défense des truands, malfrats et autres victimes de la société, la remise de peine et la libération conditionnelle précédant d’une manière statistiquement incontestée la récidive.

Ri7hollande bonnet d'âneBug à Nice ! Quelque part, on a mal lu le script. Mais qu’est-ce qu’on nous fait, là? Un bijoutier musulman prénommé Stéphane a descendu un petit corse dont on peut raisonnablement penser qu’il a été au catéchisme avant de s’orienter vers la prédation urbaine. C’est de l’original, du pas banal. En principe, les rôles sont gravés dans le béton. Le salaud de friqué, massivement blanc et de culture chrétienne (même lointaine) paie de sa vie l’insolence de sa position tandis que le zonard de préférence maghrébin, échappé de sa jungle se rue sur la matière qu’il considère justement comme sienne.

Emoi au Mur des Cons, trouble dans les rédactions, d’autant que ça prend de l’ampleur. Ce ne sont pas cent voisins et confrères qui se mobilisent auprès du disparu le temps d’une marche, mais bientôt deux millions de citoyens qui auront manifesté leur soutien au meurtrier. Les origines, le vécu, les opinions, la couleur de peau, on s’en fout. Y’en a marre et puis voilà. Comme en écho à ce cri de colère, surgissent des affaires semblables passées jusque là sous silence, des projets de s’armer pour se défendre soi-même, des comités de Vigilants prêts à patrouiller dans leur quartier. Que doit-on faire face à ce mouvement surgi de cette bête immonde qui s’appelle le peuple ?

Rien. Le silence s’impose, devenu l’arme de destruction massive de ceux dont on contrarie la pensée cheminant entre les légers nuages du bisounoursland. « Face aux victimes, je fais silence« , a dit Madame la Ministre. On sent bien qu’elle en a grand besoin, cette fois. Le problème est qu’on lui brouille les cartes. On juge à sa place et ça ne plaisante pas. Les moutons se voient pousser des crocs, ça lui fait bizarre, à notre spécialiste du contre-ut, oui, vraiment, il y a une co(q)uille dans le scénario.

Nul doute que des scribes zélés nous proposeront demain une moûture propre à annihiler le désir qu’ont les gens de ce pays de vivre en paix et en sécurité sur leur terre, dans leurs maisons, dans leurs champs et jusque dans leur voiture. Déjà se préparent dans l’urgence (le temps presse, qui passe vite) les textes réduisant la liberté d’expression aux dimensions d’un tapis de prière pour nourrisson saoudien anorexique. Comme dans ces films d’action où le suspense monte à des sommets, quand quelqu’un genre Starsky ou Bronson murmure : « c’est trop silencieux, ici » et qu’un compère ressemblant à Hutch ou à Eastwood lui répond, assez invariablement d’ailleurs : « tu as raison, c’est louche, range pas ton flingue« .

Alain Dubos

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