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Bouleversant : une veuve de 24 ans parle du suicide de son mari paysan


La lecture de ce livre de Camille Beaurain et Antoine Jeandey (1)  laisse le lecteur aussi triste que révolté. L’auteur décrit simplement, avec des mots et un style justes dont la sobriété même participe à provoquer ces sentiments, comment on peut aujourd’hui encore travailler dur avec persévérance, être digne et honnête, responsable et prévoyant, enthousiaste et lucide, courageux et assidu, et pourtant en arriver au suicide lorsque toutes ces qualités des hommes et des femmes de la terre sont anéanties par la bêtise, l’indifférence, le mercantilisme institué en raison sociale.
« Notre monde est devenu fou, il tue les paysans qui l’alimentent. »
Dès le début du livre, le lecteur s’imprègne du quotidien des agriculteurs avec ses contraintes régulières et sans trêve, ses obligations ni négociables ni modifiables, ses imprévus surchargeant le travail physique en plus des soucis financiers et administratifs. Vivre aussi sa vie ordinaire avec tout cela est difficilement imaginable – et ceci n’est pas une dérision – pour un citadin-bureaucrate-salarié. Il est sans doute totalement inimaginable pour ces gauchistes-végans-rêveurs prétendant refaire le monde depuis le quartier de Saint-Germain-des-Prés ou sur les voies sur berges parisiennes devenues des promenades tandis que les conducteurs qui travaillent se lassent dans les embouteillages en étant accusés de produire de la pollution.
Le texte amène à une courte intrusion dans la vie familiale du mari de Camille, lui qui se suicidera faute d’avoir obtenu une aide bancaire qui n’aurait certes pas représenté pour la banque autant de risques que ceux pris par ses traders dans des opérations à donner le vertige. La famille ne se montre pas généreuse avec le fils, restant propriétaire de l’exploitation et ne lui accordant qu’un fermage en droit duquel elle agira comme avec un inconnu, après lui avoir revendu le matériel au prix fort, le rendant dès le départ tributaire de la banque jusqu’au jour où…
Les nombreuses pages consacrées à la vie à la ferme amènent bien des réflexions, comme par exemple ces accusations répétées de pollution des sols et de l’air même en respectant les normes nombreuses et sujettes à variations permanentes. Malgré les contraintes qui, pour fastidieuses qu’elles soient, sont vécues et partagées avec autant d’amour que d’harmonie par ce jeune couple, on lit les soins prodigués avec une grande attention aux animaux auxquels la ferme est consacrée. Comme quoi l’élevage n’est pas forcément synonyme d’exploitation outrancière, d’indifférence ou de maltraitance. N’en déplaise aux petits bourgeois qui rêvent de revoir et corriger l’alimentation de l’humanité consommant de la viande depuis la nuit des temps. Certes des maltraitances animales ont été démontrées, non pas dans la ferme de Camille mais dans des exploitations industrielles tenues par des êtres sans âme, obéissant à des critères économiques, profitant de l’aubaine de méthodes d’abattage importées par des doctrines étrangères proliférant dans l’indifférence de ceux qui devraient faire respecter la loi et que nous payons pour cela.
Arrivent les lignes où l’on voit s’installer le mal, le stress, les craintes irraisonnées se mêlant aux appréhensions justifiées, le manque de sommeil et d’appétit, les visites médicales à répétition, les troubles relationnels s’ajoutant à la fatigue physique de journées de travail longues de deux fois celle d’un salarié ordinaire. Un burn-out dont on ne peut pas se libérer avec un arrêt de travail signé par le médecin : qui donc va faire le faire, ce travail ? Ainsi le mari de Camille fait-il son labeur sans discontinuer, tandis qu’elle l’aide alors même qu’elle a aussi un emploi extérieur permettant de se nourrir et de finir le mois. Qui envierait telle situation ? Pourtant, elle est le lot de milliers d’agriculteurs. C’est pourtant à eux – et aux marins pêcheurs – que nous devons tous d’avoir à manger dans notre assiette, pas seulement parce que nous payons à la caisse (2). Voici pourquoi un agriculteur se suicide tous les deux jours, une hécatombe se multipliant dans l’indifférence des foules, des médias et des politiciens. Et des banquiers aussi ; que mangeront-ils, ceux-là qui décident de la vie et de la mort, quand il n’y aura plus d’agriculteurs ? Le film de Édouard Bergeon sorti en salle à la fin de l’année dernière témoigne aussi de cette réalité (3).
Un chapitre est consacré aux banques et aux coopératives. Les banques, ces puissantes structures se voulant séduisantes avec leurs beaux arguments parlant de bon sens ou de bons esprits dans leurs vitrines, mais qui en fait surexploitent le travail paysan. Les coopératives, ces entités censées favoriser le développement agricole mais qui peuvent devenir au fil du temps l’unique créancier, fournisseur et client d’un agriculteur tout en permettant à quelques-uns d’accéder à des situations aussi confortables que rémunératrices (4).
Puis arrive le jour… où une jeune femme de 24 ans trouve son mari pendu dans une grange. On est avec elle et on voudrait remonter le temps. Il paraît que c’est suspect de déplacer le corps ! Mais quand on trouve son amour pendu, on le laisse comme ça ou on essaie de le ranimer ? Les administrations emploient de ces expressions ! Quant à la mutualité agricole, il ne faut pas trop lui en demander, elle qui se prétend sociale dans son nom… Voilà comment Camille se retrouve seule, démunie, presque accusée et en tout cas délaissée par ceux-là mêmes qui devraient être les premiers à lui venir en aide. Fort heureusement il reste l’humanité des humbles, de ceux qui ne demandent rien et qui font en silence. Ceux-là que le pouvoir politique méprise, que ce qui nous sert de président insulte, que des flics sadiques frappent et mutilent sans scrupule. Ils sont là, simplement.
Le récit se termine par une lettre d’amour adressée à son mari par Camille. Elle y cite le cas d’un autre agriculteur qui, trois jours plus tard, a anéanti sa famille avant de se donner la mort. Elle remercie son mari de l’avoir laissée en vie, de lui permettre de témoigner de la réalité du monde agricole qui n’est pas celui du salon de l’agriculture, loin s’en faut, d’où le titre du livre.
Elle témoigne donc avec cet ouvrage fort bien écrit dont la lecture ne peut qu’interpeller la conscience des justes et des hommes de bien. C’est pourquoi cet article a été écrit, afin de faire connaître son livre et que le plus grand nombre possible se le procure, le lise et le fasse lire, comme pour le livre de Fiorina Lignier (5). C’est bien le moins que nous puissions faire par solidarité, en mémoire du mari de Camille et de tous ceux que le système actuel et l’indifférence ont tués. Cet acte de simple humanité solidaire apportera selon les uns et les autres connaissance ou même révélation, reconnaissance et réconfort, et pourra participer à la prise de conscience vitale et urgente qui nous est nécessaire à tous et maintenant.
Daniel Pollett
(1) Tu m’as laissée en vie, Suicide paysan – Veuve à 24 ans
Camille Beaurain et Antoine Jeandey, Éditions du Cherche-Midi, 116 pages, 2019.
(2)  Camille Beaurain a souligné cette réalité lors d’une récente émission télévisée :
Ça commence aujourd’hui, émission du vendredi 28 Février 2020,
animée par Faustine Bollaert sur la chaîne France 2.
https://www.france.tv/france-2/ca-commence-aujourd-hui/1265705-ca-commence-aujourd-hui.html
(3)  Au nom de la terre,  réalisé par Édouard Bergeon, produit par Nord-Ouest Films, France, 2019.
(4) Voir cet article à propos du directeur de la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles) :
https://resistancerepublicaine.com/2020/02/25/macron-au-salon-de-lagriculture-avec-faurax-directeur-de-la-fnsea-qui-gagnerait-13400-euros-mensuels/
(5) https://liguedumidi.com/tir-a-vue-la-repression-selon-macron-1/