Boutin et la gauche "moderne" jugent la classe ouvrière trop égoïste, et préfèrent miser sur les exclus

Un ami m’a fait parvenir une lecture sidérante publiée par « Terra nova ». Terra Nova, c’est un de ces cabinets (think tank, je crois que c’est comme cela qu’on les appelle) chargés de réfléchir à la place des paresseux intellectuels ou de ceux qui n’ont pas ou qui n’ont plus d’idées. Ici, il s’agissait de réfléchir à la place du Directeur du Fond monétaire international, en vue de sa candidature à la présidence de la république.
J’ai presque failli tomber à la renverse. Pourtant, en ma qualité de lecteur de ce classique intitulé « la faillite de la seconde internationale », signé Lénine, je ne devrais m’étonner de rien. Et si, pourtant, je m’étonne encore.
Dans ce qui pourrait constituer le nouveau programme d’un parti politique, en France, qui s’intitule encore « parti socialiste », on peut relever le propos suivant : « il n’est pas possible aujourd’hui pour la gauche de chercher à restaurer sa coalition historique de classe : la classe ouvrière n’est plus le cœur du vote de gauche, elle n’est plus en phase avec l’ensemble de ces valeurs, elle ne peut plus être comme elle l’a été le moteur entraînant la constitution de la majorité électorale de la gauche ».
Ce texte mérite d’être connu et rester dans une anthologie des absurdités, de la médiocrité et du mensonge politique. Il fait couler déjà beaucoup d’encre. Marianne lui trouve « un certain courage (…) celui de dire avec franchise, voire candeur, ce qu’un courant de pensée pense tout bas depuis quelques années, à savoir que la gauche doit rompre à la fois avec ses attaches ouvrières et populaires, et avec sa volonté de transformation économique ».
Olivier Ferrand et son commando d’iconoclastes de la pensée de « gauche »expliquent aussi, pour préciser ce que Marianne appelle « candeur », qu’il conviendrait de « s’appuyer sur les exclus » (notamment les immigrés), contre les « inclus », nouveau nom pour désigner la classe ouvrière.
La classe ouvrière est vraiment trop égoïste, elle ne veut pas revoir à la baisse sa situation qualifiée de « privilèges »
Les cogitations du « think tank proposent donc au Directeur du FMI de rivaliser avec l’ex ministre Boutin. En effet, la chef du parti « chrétien démocrate » a fait adopter en 2009 une loi se mettant en œuvre au 1er juillet 2011. Cette loi a pour objectif non caché de chasser pas mal des locataires actuels des HLM. Effectivement, ces locataires dans le collimateur sont d’affreux ouvriers, égoïstes et privilégiés. Ensuite, expliquent Madame Boutin et les siens, on pourra donner leurs logements aux exclus arrivant d’autres pays et s’entassant actuellement dans les hôtels sociaux où chez les marchands de sommeil… L’instrument de la loi : une sorte de surfiscalité, sous la forme de majorations de loyer pouvant atteindre 30, 40, 50% et plus.
Qui sont ces affreux privilégiés que la Dame Boutin se propose de bouter hors des HLM ?
Ce sont : des ouvriers de la RATP, des employés de sécurité sociale, des enseignants, des postiers, les rares rescapés de la métallurgie parisienne, des retraités moyens…
Construire des HLM, ça, c’est au-dessus des forces que la dame attribue à un Etat rendu impécunieux et condamné, par les règles de la nouvelle donne mondialisée, à rester privé de son droit régalien d’émettre du crédit en battant monnaie. Pour faire simple, le cerveau annexe de la prochaine gauche présidentielle et gouvernementale se retrouve sur le terrain même du « socialisme religieux ». Le développement des forces productives est déclaré impossible.
La fuite en avant, pour la réduction du coût du travail, est aussi déclarée seule et unique possibilité. La mutilation des Etats, privés de leurs capacités économiques est prétendue loi économique incontournable, de nature quasi divine. La « mondialisation, la dissolution des vieilles nations et la castration de leurs outils de représentation politique, sont affirmées comme étant la définitive nouveauté irréversible.
Le divorce préconisé par « Terra nova »
Il entérine la rupture préconisée par Marx, lorsqu’il écrivait le manifeste du Parti communiste. A une différence de taille près : à l’époque, 1847, ce n’était pas la « gauche » qui préconisait et théorisait l’indifférence des classes laborieuses envers elle, mais les théoriciens du socialisme ouvrier. Marx défendait la nécessité historique d’un divorce entre la classe ouvrière et tous ceux qu’il considérait comme des escrocs politiques, à savoir la « gauche ». Pour le cofondateur, avec Engels, du socialisme scientifique, celui-ci vise à aider le mouvement ouvrier. Il a pour but d’aider, en le fortifiant, le mouvement naturel d’autodéfense de la classe ouvrière agissant au quotidien, par elle-même et pour elle même, en aidant a former -à côté et en prolongement de l’action syndicale journalière- un mouvement ouvrier sur le plan politique.
Pour y parvenir, Marx et Engels expliqueront à leurs amis : qu’ils devaient militer pour que la classe ouvrière rompe définitivement les liens d’organisation et de soutien sans condition avec la « gauche », alors qualifiée par eux de « démocratie petite bourgeoise ».
Le mouvement ouvrier politique est donc conçu, à son origine, comme une rupture avec la « gauche ». Il est conçu, en tant que séparation organisationnelle et électorale d’avec les démocrates bourgeois et petits bourgeois. Ceux-ci utilisant la classe ouvrière comme un fantassin bénévole, que l’on renvoie dés que l’on n’a plus besoin d’elle.
Avec les canonnades des maisons d’habitation du vaste quartier ouvrier du Faubourg St Antoine, avec les fusillades sans jugement de centaines de prolétaires parisiens pris sur les barricades ou à proximité, avec les déportations en Algérie, la répression des journées de juin 1848 exprimait crument, et de manière paradigmatique, la véritable relation entre le mouvement ouvrier, en tant qu’auto-organisation et autodéfense de la classe ouvrière, et la « gauche » parlementaire.
Quand viendra le jour de Louis Napoléon Bonaparte, la masse ouvrière s’interrogera : devait-elle, oui ou non, soutenir, contre le Prince-Président devenu putschiste, le parlement formé de beaucoup des fusilleurs de juin 48 ?
Elle hésitera, dans un sens et un autre. Victor Hugo le relate avec beaucoup de précision dans son journal de bord de la semaine du coup d’Etat de décembre 1851 (un ouvrage intitulé « le crime »). Hugo, devenu parlementaire en rébellion, incarne une dualité de pouvoir entre une partie de l’Assemblée nationale et le Président putschiste. Il ira voir les associations ouvrières du faubourg St Antoine. Mais rien n’y fit. Aucun discours, aucun regret pour les sanglantes journées de juin 1848 ne pourra alors en effacer le terrible souvenir chez ces hommes qui cherchaient à organiser leurs frères de labeur ou ceux qui en étaient privés et restaient sans ressource.
La masse grondait. Elle ne se reconnaissait pas dans les putschistes du Président, dirigés d’une main de fer par le nouveau fusilleur en chef, le Duc de Morny. Ce dernier fera exécuter, sans jugement et enterrer sur place, sous la cour de la caserne Dupleix, des centaines de parisiens razziés puis enfermés là avant leur mise à mort. Mais elle n’était pas prête à s’engager plus que cela pour la liberté politique, incarnée à ce moment précis par un parlement et des parlementaires de « gauche » qui lui avaient envoyé la mitraille trois ans et demi plus tôt.
La réponse ouvrière à Louis Napoléon Bonaparte, ce sera la Commune de Paris du printemps de 1871. Ce sera la Démocratie directe des délégués élus et révocables. Ce sera la commune des élus payés à salaire moyen d’ouvrier. Ce sera le Comité central de la Garde Nationale, en tant qu’organe exécutif du peuple parisien en armes.
Pour revenir au texte cité plus haut, on pourrait le résumer ainsi :
Ces gens jettent le masque !
Ces gens jettent effectivement le masque. Ils confirment, 164 ans plus tard, que Marx avait à mille pour cent raison de dire aux militants ouvriers : les gars, méfiez-vous. Vous ne ferez rien de bon, vous ne ferez rien de durable au service de ceux qui produisent la richesse sociale par leur labeur ou leur créativité, en ne vous séparant pas d’avec la « gauche ».*1 Une coalition tactique momentanée avec elle, pourquoi pas ? Peut-être même que ce sera obligatoire, en certaines circonstances, mais pour des mesures et des objectifs précis et vérifiables, pas parce que le monde se divise entre gauche et droite.
La validité des idées et des programmes n’était pas, pour Marx et ceux qui avaient compris, ou cru comprendre, son enseignement, fonction de la place des députés sur les bancs de l’hémicycle. Cela ne voulait pas dire qu’aucun politicien de la bourgeoisie ou de la petite bourgeoisie ne pouvait réaliser des choses positives, des choses allant dans le sens des intérêts ouvriers au quotidien.
On le verra, surtout avec Jean Jaurès qui devint un véritable militant ouvrier, au plein sens du terme. Vous me direz, mais Jaurès a des admirateurs dans le PS. Il y a surement des admirateurs du tribun parmi les leaders de ce parti, mais ce sont des admirateurs d’icônes ou de momies, pas des continuateurs.
On le verra aussi avec une partie combattante des « Républicains » intransigeants de la fin du 19ème siècle. On le verra avec ceux qui agiront pour terrasser le vieux monde médiéval, le monde du délit de blasphème, le monde des religions dEtat, le monde de la croyance obligatoire, le monde du peuple maintenu la tête sous l’eau de l’ignorance et de l’interdiction de contester les dogmes, le monde de l’esclavage moral et de l’esclavage négrier*2.
Inversement, on le verra en Allemagne, -en 1918-1919-, avec les fusillades des animateurs du mouvement des Conseils ouvriers ; on le verra plus gravement en Russie post-tsariste, quand le mouvement politique se déclarant la représentation authentique puis exclusive de la classe ouvrière déchaînera la répression la plus féroce, envoyant au goulag des millions de prolétaires et de petits paysans. Evidemment, nous dirent-ils : la répression féroce, plus féroce que celle des Versaillais, les fusillades sans jugement ou après un jugement ayant demandé quelques minutes d’audience et le temps de prononcer le verdict, c’était : pour sauver la révolution ! C’était pour préserver l’avenir…
Finalement, c’est plutôt bien que la bobocratie, qui forme la nouvelle base sociale militante de la « gauche », reconnaisse par elle-même ce qu’elle est, à savoir : une nomenklatura sans idée, une « élite » inculte qui revendique un pouvoir qui ne se reconnait ni dans les besoins concrets, ni dans les revendications, ni dans les droits matériels et moraux de la classe ouvrière, ni dans un projet d’organiser les forces productives mondiale pour développer la richesse sociale et aider l’humanité à progresser, moralement et matériellement.
J’ai eu l’occasion de le rappeler ici, dans mon article sur mon dix mai 1981 : François Mitterrand et les siens ont honteusement menti à la classe ouvrière. Ils l’ont cyniquement manipulé. Ils lui ont « beurré les lunettes ». Ils avaient promis ! Ils avaient juré ! Nous au pouvoir, François Mitterrand à la présidence : les restructurations économiques, les fermetures de puits de mines, les fermetures de laminoirs et de hauts fourneaux, ne supprimeront des emplois, que un pour un, que si l’on a créé un nombre égal d’emplois dans d’autres activités, et sur place.
Le mitterrandisme proposera alors à des ouvriers qualifiés, à des ouvriers fiers de leur métier, à des hommes exerçant des emplois durs et à risques, il proposera des travailleurs occupant depuis des années des emplois avec des salaires permettant de vivre dignement, même si ce n’était pas l’aisance, le mitterrandisme proposera de faire : qui le schtroumf, qui le Préfet.
Evidemment, le reclassement comme Préfet, cela ne concernera qu’un seul de ces dizaines de milliers de travailleurs privés de leur travail et de leur dignité ouvrière. Par contre, Schtroumpf ou d’autres choses comme cela, ou comme coureur après un CDD, cela concernera tous les autres et même beaucoup de leurs enfants.
La « gauche », cette « gauche », qui reconnaît son divorce avec la classe ouvrière, se retrouve en 2011, comme après juin 1953 dans la situation où se retrouveront les partisans du stalinisme sanguinaire. Cette « gauche » se retrouve comme cette bureaucratie au double langage et campant parmi le peuple.
A Berlin-Est après les actions des chars du Kremlin, la bureaucratie pensera : que le peuple ayant démérité d’elle, il faudra qu’elle en élise un autre. En Tchécoslovaquie, cette reconstruction du peuple, pour qu’il se soumette et se laisse modeler, elle appellera cela : nor-ma-li-sa-tion !
Alors, notre « gauche » à nous, cette gauche qui méprise la classe ouvrière qui ne veut pas voir et penser comme elle, elle cherche, elle cherche, elle cherche… Elle cherche comment réaliser la « normalisation » de la classe ouvrière ou comment trouver une autre base sociale. Elle est comme le général de Napoléon-le petit qui cherchait son armée, une lanterne à la main. Elle cherche un nouveau peuple ; elle rêve tout haut d’un peuple soumis.
Elle a besoin d’un peuple qui ne pense pas par lui-même. Elle rêve d’un peuple qui se dira : si ça ne va pas, c’est que ce n’est pas possible que ça aille mieux; si ça ne va pas, c’est que Dieu veut que les choses aillent ainsi et qu’il ne veut pas qu’elles aillent autrement.
On comprend dés-lors la haine de cette « gauche » pour les exigences de la Laïcité, telle que l’a construite la révolution française puis le mouvement de la Démocratie politique qui lui fut pour l’essentiel fidèle.
On comprend qu’elle agisse pour sévir vis-à vis des authentiques militants de la Laïcité et de la Démocratie.
On comprend sa haine furieuse. Il lui faut un peuple décérébré.
On comprend sa vindicte procédurière.
Pour tout cela, -comme en son temps le chef satrape Staline accablait ses opposants d’injures infamantes, les qualifiant, jusqu’à la nausée, d’accusation outrancières, notamment d’être des « liquidateurs ennemis du socialisme », les accusant sans preuve ou avec des preuves fabriquées : d’être des hommes à « double face », d’être des « agents de la Gestapo » et des services spéciaux occidentaux-, notre « gauche » divorcée d’avec la classe ouvrière, la dénonce en 2011 comme déjà le faisait, en 1956 et 1968, les hommes de Moscou pour justifier leur divorce et leur répression anti ouvrière, en Allemagne puis en Hongrie, en Tchécoslovaquie puis en Pologne, en Chine comme au Cambodge.
Cette « gauche » doit jeter la classe ouvrière à bas de son piédestal moral. Elle doit trouver et mettre en action ses nouveaux procureurs Vychinski. Son idéologie d’Etat, son idéologie obligatoire, ce n’est pas l’imposture du prétendu « socialisme réel » et la théorie du « socialisme dans un seul pays », son « socialisme » à elle, la nouvelle nomenklatura privilégiée, le « socialisme » de cette gauche du mépris anti ouvrier, c’est ce qu’elle appelle « antiracisme ».
L’antiracisme, avec beaucoup de guillemets, C’est une nouvelle idéologie. C’est une idéologie qui n’a rien a voir avec la démocratie et l’égalité entre les hommes, c‘est une idéologie paraétatique, obligatoire partout, une idéologie faites de double langage, destinée pour réprimer, destinée à faire taire et à imposer de baisser les yeux. C’est une idéologie pour tenter de déconsidérer.
Il lui faut accuser de « racisme » les femmes et les hommes libres, comme ses prédécesseurs devaient mentir à chaque instant et accuser ceux qui refusaient d’être dupes, d’être « agents de l’impérialisme », « espions de l’intelligence service », « nervi de la gestapo » puis, plus tard, d’être des stipendiés de la CIA.
Alain Rubin
(1) En effet, pour Marx, la classe ouvrière n’est pas formée que de travailleurs directs exécutant, elle ne se réduits pas aux travailleurs industriels. Elle comprend aussi tous ceux qui vivent de la vente de leur force ou de leur capacité de travail. Elle est la classe de tous ceux qui, vendant leur force ou leur capacité de travail, concourent à la production de la richesse sociale, permettant la reproduction et le développement de la société humaine.
*2 C’est le gouvernement de la loi de 1905, c’est le gouvernement de la bataille laïque, c’est le gouvernement qui enverra la troupe pour imposer l’application de la loi et soumettre l’Eglise au pacte républicain, c’est ce gouvernement qui imposera, par un décret impératif, à tous les administrateurs coloniaux, d’armer tous ceux des esclaves noirs libérés par le nouveau décret anti esclavagiste de 1905. Il favorisera leur entrée dans les troupes coloniales d’Afrique, pour aider à y faire la chasse aux trafiquants esclavagistes. Ces derniers continuaient en effet à sévir au Sahara et en Afrique sahélienne, à partir de leurs bases djihadistes soudanaises.
Le patriotisme français, et le courage vanté, à juste titre, de ces tirailleurs, de ces goumiers, de ces méharistes, -« négro-africain » ou « négro-berbères »-, n’avait pas une base « religieuse ». Il avait une base matérielle palpable, à savoir : Le décret émancipateur de 1848 était enfin et partout mis en œuvre, même si le grand propriétaire esclavagiste autochtone (noir ou arabe) composait avec l’administration coloniale ou la soutenait.

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