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Bruay-en-Artois : le coupable ne pouvait qu’être un bourgeois

Zemmour, le journal de campagne 6 : « Le cadavre de leur fille Brigitte Dewèvre est découvert le 6 avril 1972 sous de vieux pneus par deux enfants jouant au ballon sur un terrain vague.

L’autopsie révélera qu’elle a été étranglée avec un foulard, frappée à coups de hache, mais pas violentée. Brigitte Dewèvre n’avait pas seize ans. La mort tragique de cette « enfant du peuple » sera annoncée dans un entrefilet de la presse locale. Le père, Léon Dewèvre, est un mineur des Houillères. Avec sa femme Thérèse, ils resteront dignes dans le malheur, comme des incarnations d’ouvriers chez Zola.

Le jeudi 13 avril, l’arrestation du notaire déclenchera un hourvari médiatique jamais vu en France. Le juge a allumé la mèche en laissant filmer par les caméras l’arrestation du notaire menotté. Le juge Pascal n’a jamais présenté une preuve matérielle de la culpabilité du notaire. Il se fonde sur son intime conviction.

Dans cette région marquée et meurtrie par l’industrialisation du XIXe siècle pendant cent vingt ans, jusqu’en 1979, Bruay-en-Artois fut le grand centre houiller du Pas-de-Calais, le juge sera soutenu, débordé par des militants maoïstes venus se frotter à la classe ouvrière. Un mineur, Joseph Tournel, mène l’opération sur place. Il a été recruté par Benny Lévy, alors patron des maoïstes de la Gauche prolétarienne.

Il est secondé par un professeur de philosophie qui enseigne au lycée de Bruay, François Ewald. Ils sont tous deux sous la houlette du chef régional de l’organisation, qui porte le pseudonyme de Marc. Celui-ci est chargé de garantir la pureté idéologique de l’opération et de mettre en place une agence de presse locale pour concurrencer la presse bourgeoise. Marc s’appelle de son vrai patronyme Serge July. Son journal, Pirate, utilise les journalistes militants de l’Agence de presse Libération, créée neuf mois plus tôt.

La police judiciaire voit défiler toutes les prostituées et tenancières de maisons du département. Mais convoquées par le juge qui croit tenir son coupable, ces dames avouent qu’elles ont parlé sous la pression de la police. Elles se rétractent. Le procureur demande alors que ces rétractations soient consignées par écrit et le ministre de la Justice, René Pleven, rappelle que l’inculpé est présumé innocent. Un comité Vérité-Justice de gauche est créé pour aider le  juge dessaisi le 13 juillet par la chambre criminelle de la Cour de cassation.

Pour les militants maoïstes, le notaire de Bruay est coupable parce que bourgeois.

Le 1er mai 1972, la feuille gauchiste La Cause du peuple publie une double page consacrée au crime, sous-titrée de manière explicite : « Le crime de Bruay : il n’y a qu’un bourgeois pour avoir fait ça ! »

Lorsqu’un jeune camarade de Brigitte Dewèvre, Jean- Pierre, s’accuse du meurtre, ils le défendent avec véhémence. Un fils d’ouvrier ne peut pas être un assassin d’enfant. Le 2 juin 1973, Libération titre : « Bruay : Jean-Pierre n’est pas l’assassin. » Après quoi Jean-Pierre revient sur ses déclarations.

À Bruay-en-Artois, eut lieu la rencontre improbable et explosive de trois conceptions de la justice : la justice du peuple des maoïstes, la justice au service du peuple, ou plutôt du justiciable, du petit juge, et la justice médiatique des médias et des grandes rédactions parisiennes.

Elles s’entrecroisèrent, se renforcèrent et parfois rivalisèrent.

Avec les maoïstes, après 1968, la nouvelle bourgeoisie internationaliste et libertaire tient un discours ouvriériste marxiste pour déloger l’ancienne bourgeoisie catholique, conservatrice et patriote. Serge July deviendra le patron de Libération et un des médiacrates les plus craints du Landerneau parisien. Au cours des années 1980, il troquera la défroque marxiste pour celle de l’Europe et de la démocratie libérale.

Nos ex-maoïstes n’ont jamais renoncé à la révolution. Ils ne la font plus au service des travailleurs mais au service des marchés. Ils n’ont jamais cessé de soumettre la nation française à la domination.

Ils ont renoncé à leur religion prolétarienne pour la religion des droits de l’homme.

En quittant Bruay-en-Artois, ils se sont installés au cœur du pouvoir d’où ils avaient au préalable expulsé les anciens maîtres, retrouvant l’inspiration de Danton : « On ne détruit que ce qu’on remplace. »

La mère de Brigitte Dewèvre attend toujours, entre espoir et résignation, qu’on découvre le meurtrier de sa fille.

Avec le coup des maoïstes, après 1968, le mâle blanc de la bourgeoisie française sera désormais le coupable à vie.

Coupable de tout. Le coupable absolu. Coupable à jamais. »

(librement adapté de Éric Zemmour, Le suicide français).

Thierry Michaud-Nérard

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