C'est alors que j'ai compris qu'on pouvait changer les choses

C’était le début de ma vie professionnelle. Je travaillais comme ingénieur chimiste au Commissariat à l’énergie atomique. J’ai tout de suite saisi en regardant autour de moi que, pour les femmes, il n’y avait pas le moindre espoir de faire carrière. Tous les chefs étaient des hommes. Quant aux rares femmes cadres, elles n’avaient le choix qu’entre deux ornières : le laboratoire d’analyse et la documentation. On n’attendait d’elles aucune créativité mais de la patience et de la rigueur dans des gestes répétitifs.
Les postes étaient en général occupés par des « vieilles filles » (aigries, cela va de soi, alors que j’y voyais une forme d’indépendance), les autres s’étaient mariées et, à quelques exceptions près, avaient disparu de la circulation. Seules les secrétaires réussissaient à « tout concilier », travail et famille (mais elles se limitaient prudemment à un seul enfant juste histoire de montrer qu’elles étaient des mères). Il y en avait de deux sortes, les jeunes dactylos, en « pool », et LA secrétaire du directeur. Pour des raisons différentes, elles faisaient l’admiration de ces messieurs.
En dehors de mon monde professionnel ce n’était pas mieux : on ne pensait même pas qu’une femme puisse être journaliste politique ( à RTL il y avait bien, Geneviève Tabouis, qui avait contourné le barrage en clamant « ce qui va se passer demain »), dans un tout autre registre, une jeune femme dont j’ai oublié le nom et qui s’essayait à la bicyclette en compétition était qualifiée de « hideuse » par le chroniqueur du journal le monde, quant aux comiques ( pourquoi j’y attache de l’importance ? allez savoir) en dehors du cercle des chansonniers où certaines avaient réussi à se faire un nom, on disait que « les femmes ne sont pas des grands comiques, elles tombent tout de suite dans la vulgarité ». Bref j’arrête là ma liste.
J’étais donc accablée par le sentiment profond que l’ennui allait me faire pourrir sur place. C’était une époque où on en plaisantait pas avec les horaires et où, lorsqu’il y avait eu un « pont » on devait le « rattraper » le samedi. Bien plus tard dans ma vie professionnelle, quand j’ai eu enfin des responsabilités j’ai travaillé pratiquement tous mes weekends mais ça n’avait rien à voir, rien à voir avec cette immobilité qui s’apparentait à une forme de mort. J’avais connu la même chose à l’école des sœurs en Argentine et aux Lycées divers et variés que j’avais connus dans mon enfance. Du peu que j’avais échangé avec mes collègues ou avec mes patrons j’avais compris que nous ne partagions pas les mêmes constats ni les mêmes frustrations. Je me souviens d’une secrétaire qui essayait de me faire comprendre que j’avais tout faux en croyant que les femmes n’avaient pas leur juste place dans la société et qui m’avait dit « c’est comme si une femme voulait conduire un autobus ! Vous imaginez ça ? Ce serait ridicule ! ».
Persuadée que je ne survivrai pas à cette vie sans horizon, je rêvais à un départ dans un pays lointain. Pourquoi pas l’Australie ? Ils cherchaient des étrangers. Mais quand je me suis présentée à l’Ambassade ils n’ont pas voulu de moi. Le pays n’avait pas besoin d’ingénieurs mais d’ouvriers.
Mai 68 approchait. Partout dans le monde ça bougeait. Sauf en France. C’est comme si cette société là était à mon image : enterrée vive.
Et puis enfin, la presse se fait l’écho des premiers soubresauts, le 22 mars, pour une raison assez futile, mais peu importe ! Et puis le mouvement étudiant prend l’ampleur, bientôt les syndicats commencent aussi à s’agiter. Il se trouve que je venais de prendre ma carte à la CGC (pas très révolutionnaire, mais c’était aussi ma façon de dire que j’étais cadre alors qu’on prenait toujours les femmes pour la secrétaire du service…).
Donc un beau matin de printemps, c’était le 13 mai 68, j’entends à la radio le secrétaire général de la CGC annoncer qu’il est pour la grève. Quand j’arrive sur mon lieu de travail, je me trouve face à un piquet de grève qui me demande la position de mon syndicat. Je prends le micro, alors que je n’ai strictement aucune responsabilité dans ma section, et en toute bonne foi je réponds « on est pour la grève ! ». Applaudissements. Un collègue me dit « vous avez franchi un pas ! Plus rien ne sera plus pareil pour vous maintenant ».
Naturellement, quelques heures plus tard, quand la section locale de la CGC se réunit je me fais passer un savon car la majorité de la section est contre la grève. Mais ils ne savent pas comment se dépêtrer de la confusion que j’ai créée. Ils attendent pour voir comment tournent les événements au plan national. Comme l’ampleur du mouvement se confirme, je passe du statut de l’écervelée à celui plus agréable de celle qui a anticipé (« continues à nous représenter dans les intersyndicales puisque tu as commencé, nous on ne se sent pas d’y aller ! »).
Quel plaisir de voir la grande peur de la hiérarchie ! Il y avait ceux qui cherchaient à s’expliquer, ceux qui ne venaient même plus au travail, pour éviter l’humiliation de ne plus rien diriger, il y avait aussi ceux qui souffraient réellement et ne comprenaient pas du tout ce qui se passait. En bref, je me retrouve présidente du Comité de grève, passant d’une AG à une autre. Dans des salles bourrées de monde. On fait voter à main levée des motions sur tout et sur rien, les yeux rougis par la fatigue et la fumée de cigarette. Parfois on se trompe de salle, mais le gens votent oui tout de même.
De féminisme, il n’en est toujours pas question. D’ailleurs je n’y pense pas persuadée que je suis seule de mon avis. Au moins pour le moment je m’amuse et je suis reconnue. Le temps me semble léger.
C’est plus tard, dans une librairie du quartier latin que je tombe en arrêt devant une revue. Son titre m’attire comme un aimant : « Libération des femmes année zéro ». Je l’achète. Je le lis comme on dévore un fruit juteux. Il y là tout ce que je pense. Mais comment rencontrer ces femmes ? Je lis un prénom « Anne ». J’appelle la maison d’édition, on me donne son numéro de téléphone ( quelle époque.. !!). Une voix un peu rogue au bout du fil, tout pour en décourager une autre que moi, c’est Anne Zelensky « Si tu veux tu peux venir ce soir chez moi, il y a une AG aux Beaux-arts, tu verras, c’est le bordel ! ».
C’est ainsi que du jour au lendemain j’ai connu le MLF et que j’ai tout appris de ce « bordel ».
Il m’a fallu une bonne année d’observation pour trouver réellement ma place dans le groupe. Je venais aux réunions chaque semaine. Il y avait des discussions enflammées sur à peu près tout. Un bouillonnement d’idées permanent. Des propositions d’actions qui soulevaient immédiatement des oppositions et finalement très mystérieusement arrivaient à faire leur chemin. Je regardais avec admiration ces femmes très belles, toute jeunes, qui n’éprouvaient pas le besoin de sourire à chacune des phrases qu’elles prononçaient. J’avais la certitude que si quelque chose devait se passer ce serait ici, avec elles, grâce à elles. Même si d’une certaine manière j’étais assez différente de toutes celles qui étaient là. Je pensais être habillée « normalement » mais je me souviens d’une remarque sur mon petit tailleur bourgeois (« tu es toujours déguisée comme ça ? »). Il est vrai que la tendance était plutôt au genre décontracté, hippy ou excentrique. Mais moi, j’allais au bureau et il me fallait vivre entre deux mondes, celui d’avant et un nouveau monde.

Le thème majeur c’était la liberté de disposer de son corps et le droit à l’avortement. Personnellement, bien que je n’ai pas rencontré ce problème, je n’ai eu aucun doute quant à l’urgence d’accéder à ce droit. Mais mon plus grand plaisir c’étaient les manifestations. Celles où nous étions des milliers à scander des slogans, à cesser de faire semblant, à proclamer que plus rien ne serait comme avant. J’éprouvais une joie immense en constatant que ma voix portait au milieu des voix des autres femmes.
J’adorais à crier aux passantes sur le trottoir ou aux femmes qui nous regardaient pas la fenêtre « les femmes avec nous, dans la rue !» Où lorsque chantions « nous les femmes esclaves ! ». Le meilleur moment fût, au cours de l’une des manifestations les plus massives, lorsqu’un élan irrépressible m’envahit au moment où nous passions devant l’Eglise St Ambroise, et qu’une future mariée montait les marches dans sa longue robe blanche. Je criais « allons vers l’Eglise ! ». Toute une partie de la manifestation me suivit aux cris de « mariage piège à cons ! ». La mariée, le voile (déjà !) flottant à l’air, entourée de tout le groupe qui l’accompagnait prit la fuite et disparut dans l’Eglise, nous courrions à sa suite.
L’orgue poussée à fond pour couvrir nos cris, déchirait les tympans, nous renversons les chaises, comme des cartes que l’on jette à terre, et nous courons jusqu’à l’autel en riant dans un vacarme indescriptible. Puis nous ressortons, avec sur nos talons le prêtre. Le bedeau, resté dedans, s’empresse de refermer la lourde porte, sans voir que le prêtre est coincé dehors avec nous. Alors un dialogue étonnant s’engage entre nous deux. Je lui dis « vous l’Eglise vous avez toujours été contre les femmes ! ». Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il me répond « vous exagérez ! Je ne dis pas que ça n’a pas été vrai à certains moments dans le passé mais c’est en train de changer ». Je lui demande « alors on pourra être Pape ? ». Il lève les bras en signe d’impuissance et répond « Ah, non ! Ce n’est pas possible ! ». Ma réponse ne se fait pas attendre « Tant pis alors, l’Eglise se passera de nous ».
Le lendemain, les journaux saluaient la force de la manifestation qui devait peser lourd dans le débat sur la liberté de l’avortement mais l’épisode de l’Eglise fût unanimement condamné comme « une faute de goût » et tout le monde de plaindre la pauvre mariée qui parait-il pleurait à chaudes larmes.
Anne, à la différence de moi à ce moment là de mon militantisme, était l’une des leaders, ce qui explique qu’elle supportait plus difficilement la confusion qui régnait souvent dans les AG du mouvement. Elle cherchait à y voir clair au bout de quelques heures de débat pour « tirer des conclusions et savoir qui allait faire quoi ». De mon côté, je regardais le spectacle avec une forme d’attendrissement. « Tu verras, me dit un jour Anne, quand tu voudras prendre en charge un projet, ça va t’énerver aussi ! ».
Plus tard, sans doute parce que j’avais fait le plein des observations nécessaires à mon apprentissage, j’ai enfin trouvé « mes sujets » : le viol, les femmes battues, la loi anti-sexiste. Ce fût une rude bataille, dans un mouvement qui s’éssouflait, que de réussir à nous structurer. Crime de lèse mouvement ! Nous avons dû passer en force pour créer la Ligue du Droit des Femmes.
Quelques années plus tard je transformais la section internationale de la Ligue en association à part entière, la Ligue du Droit international des femmes pour dénoncer tout ce qui touchait aux coutumes d’un autre âge : l’excision, les violences contre celles qu’on appelait les « beurettes », les enlèvements d’enfants issus de mariages mixtes, les crimes d’honneur… C’est alors que j’ai découvert les ravages du relativisme culturel, comme si, s’agissant des femmes, la notion de droit universels n’avait pas de sens. Et qu’il était normal de voir le droit des femmes varier au gré des cultures et des religions. Après la religion catholique, ma cible devint l’islam. Je pensais que l’on ne peut pas se sentir libre si ailleurs des femmes simplement parce que femmes ne le sont pas.
C’est de là que vient le lien étroit que je fais entre féminisme et laïcité.
Annie Sugier

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