C'est quoi être Française pour une apatride à la croisée des cultures ?

Cette question que je ne m’étais jamais vraiment posée, pas plus que je ne posais celle d’être laique, a envahi mon champ de réflexion. Les sarcasmes faciles de tout un secteur de la gauche et des médias ne font que renforcer mon besoin de clarification. Comment donc ! Un Ministre de droite, renégat de la gauche, Eric Besson, ose proposer un débat national sur l’identité française ! La gauche, elle, devant l’urgence de ce débat depuis des années, a préféré se défiler et promouvoir « mon pote ». Des années après, certains de ces gentils potes crachent dans la soupe, et clament par rap interposé leur « haine » de la France. En fait, ils se retournent dans leur niche bi-culturelle et ne trouvent pas leur place. Cela est arrivé partout dans le monde où il y a eu exil et émigration. Avec , en l’occurrence, un chouia de rancoeur en plus, le passé colonial aidant.
Alors avant que ne se déchaîné la curée à propos du débat sur « l’identité nationale », je me pose la question, trop sérieuse pour être laissée aux ricaneurs de service. Elle se pose d’autant plus à moi que je fais partie de ces « apatrides », à la croisée des cultures.
C’est quoi être française ?
Est ce l’origine ethnique ? Mes parents sont russes, mes grands parents se sont exilés de Russie en 1926. Exil me parait plus juste qu’émigration. On ne choisit pas de quitter son pays. Voilà pourquoi souvent l’exilé en veut au pays d’accueil, comme s’il reportait sur lui la tristesse infinie d’avoir du abandonner sa terre. Mais je ne suis pas russe, même si je me sens par bien des aspects slave.
Est-ce le lieu de naissance ? Je suis née au Maroc, mais je ne suis pas marocaine.
Est-ce la langue ? A la maison, on parlait russe et français, ma langue maternelle est plutôt le français, au dehors on parlait français et arabe.
Est-ce le lieu où s’est passée l’enfance ? La mienne n’a pas eu comme horizon, le clocher du village, mais la mosquée d’abord, puis la forêt africaine de Côte d’Ivoire.
Est-ce la culture dominante qui m’a été transmise, par le canal de la langue et du pays où je me suis posée, à l’âge de 15 ans, pour y poursuivre mes études, la France ?
On peut difficilement faire plus multiculturelle. Etre à la croisée des cultures, avoir traîné ses bottes sur plusieurs continents, n’est jamais aisé à vivre. Cela donne du recul et de la richesse. Mais l’être humain a besoin d’unité et de références stables, et sinon il a un sentiment de vertige : à quelle branche s’accrocher ?
Si je devais aujourd’hui, parmi ces appartenances, en choisir une, ce serait la France. Un choix de raison, pour un ensemble de raisons, qui constituent la culture d’un pays : langue, mœurs, histoire, arts de vivre, architecture, paysages, raffinement, gastronomie. Le pays qui a accueilli mes parents, est devenu en quelque sorte mon pays, parce qu’il correspond dans la plupart de ses aspects culturels à ce que je recherche et admire.

Je me sens fille des Lumières, ces Lumières qui a un moment de l’Histoire ont tenté de dissiper les ombres de la foi et de l’ignorance. La France est terre d’élection de la laïcité, cette alliée incontournable de l’émancipation de l’individu, cette balise indispensable sur la voie de la liberté individuelle. La Raison est associée à ce qui constitue l’essence de la culture française. Elle guide l’humain dans les ténèbres du monde, le sauve de la folie et de la barbarie. Salutaire lampe de la Raison qui m’a éclairée tout au long de l’existence. La France est ce petit périmètre géographique où les hommes ont su le moins mal résister à l’obscurantisme et tracer leur sillon civilisateur, bon gré mal gré. Ils ne se sont pas contentés de paver leur sol de bonnes intentions – Liberté, égalité, fraternité -. Certaines sont passées à l’acte, dont je suis en tant que femme, bénéficiaire. Mais il a fallu des siècles d’âpres combats pour arracher ces « droits des femmes » !
En nous engageant dans la résistance à l’injustice faite aux femmes, moi et d’autres, nous avons mis en évidence les manquements à cette Raison que j’évoque. Mais on ne nous a pas empêchées de le faire. Même si ma liberté d’expression a été entravée, elle n’en a pas moins été. Je l’ai héritée de toute une lignée de femmes et d’hommes qui m’ont transmis le flambeau de l’esprit critique.
Qu’aurait été ma vie, si j’étais née marocaine ou africaine ? J’aurais probablement porté le voile, quitté l’école, pour me faire marier à 15 ans. Je n’aurais jamais fait d’études et mon cerveau serait resté une morne friche. Je n’aurais jamais eu la possibilité de m’engager dans mon combat pour la libération des femmes. Si j’avais vécu en Russie, j’aurais fini probablement dans un goulag. Et si j’avais survécu, je serais obligée comme tant de russes d’aujourd’hui, de faire deux ou trois boulots pour ne pas mourir de faim.
Alors, oui, je choisirai la France. Parce que c’est des pays les plus civilisés de la planète. Si le mot civilisation a un sens, c’est ici, dans presque tous les aspects de la vie : politique, pensée, recherche d’égalité, architecture, arts, raffinement des mœurs…Là est l’originalité de la France. Il y a d’autres cultures abouties, mais leur degré de civilisation s’arrête le plus souvent à leur impuissance à éradiquer la misère et les inégalités, et au statut qu’elles réservent aux femmes. Il y a des degrés dans le processus de civilisation, c’est une réalité indéniable que les bons sentiments démagogiques ne sauraient occulter.
Lors d’un voyage en Russie en 2001, plusieurs personnes m’on dit « Quelle chance vous avez de vivre en France ! Vous pouvez remercier vos parents de vous y avoir emmenée ». En somme, je l’ai échappé belle…
Anne Zelensky

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