Ça déchire pas mal à Paris… tout comme à Dacca

Je me suis souvent demandé ce que peuvent bien penser les couturières bangladeshies quand elles ne sont pas préoccupées à brûler, entassées dans leurs usines vétustes, après avoir confectionné, sous les coups de triques de leurs frères kapos, les frénétiques commandes devant être livrées en flux tendus, avant-hier de préférence, en incessantes nouveautés de ce qu’on appelle, en un doux euphémisme, la mode occidentale. Il faut alimenter sans cesse, sans repos et sans ruptures de stock la demande toujours croissante des enseignes mondiales ayant pignon sur rue.

Je me suis souvent interrogé sur ce que peuvent bien ruminer les couturières bangladeshies sur la folie qui règne à l’Ouest, dans un État proche de l’Ohio, de quoi en avoir le moral à zéro… quand elles s’appliquent à détériorer ce qu’elles avaient au préalable élaboré avec tout le soin requis par le cahier des charges des donneurs d’ordre. On peut supposer que ce ne sont pas des robots qui manient le cutter, découpant, en programmations, des fentes en usurpation d’usure, en fausses déchirures, là où il faut : aux cuisses, au pli des fesses, aux genoux… Peut-être sont-ce des enfants enchaînés de misère qui accomplissent ces délicates besognes ; petites mains bien adaptées, il faut l’admettre, pour accomplir ces travaux assez peu qualifiés.

Il faut déchirer ce qui était neuf afin de lui donner un faux air de vieux, d’authentique utilisé si ce n’est d’esthétique. De l’art conceptuel, de la performance, du ready made ! Un clin d’œil rebelle envers la société de consommation ? Comme un tas de détritus à Beaubourg, de nouvelles chiottes à Duchamp, des merdes d’artiste en boîtes à Manzoni ?… ou juste suivre le joueur de flûte de Hamelin qui mène à la noyade les enfants des habitants hébétés habillés en haillons.

Il faut bien que, caquetant en sms et sifflotant en tweets, nos volailles puisent parader, nos paons puissent se pavaner, nos poulettes et coquelets perchés sur le fumier puissent se séduire en tenues d’apparat dégradées au goût du jour… que toutes et tous puissent s’apparier le temps de s’accoupler le cloaque en amours priapiques, en frottements de muqueuses dans une basse-cour couverte de fientes.
Ce qui est stupéfiant, c’est que ces immondices insensées en fringues dégénérées soient devenues des objets d’attractions… Peut-être sont-ce ces éclats de chair que les échancrures effilochées laissent entrevoir à l’œil magnétique ? À moins que ce ne soit quelque chose de beaucoup plus archaïque, d’autrement plus subjectif en cerveaux reptiliens.

Il y eu de tous temps des modes surnaturelles. Se coller une mouche au coin des lèvres afin de simuler une ravissante verrue poilue pouvait laisser dubitatif quant à la puissance séductrice d’un ignoble poireau… Des jeans taille basse laissant apparaître la raie du cul : un message subliminal, une invite, un appel ? Se mettre un os dans le nez, un piercing sur la langue, un tatouage au creux des reins ou une épingle au bout du gland participe, soit d’un désir d’insane automutilation, soit d’un parcours fléché indiquant l’objectif à atteindre ! Attributs de tribus, scarifications préhistoriques, peintures de guerre pour conquêtes sexuelles… Réappropriations de notre corps comme disait l’autre… comme si nous en fûmes un jour expropriés !

La fonction crée l’organe comme la posture du métier laisse des traces spécifiques sur les vêtements et le corps : on reconnaît le carreleur à ses genoux cagneux, le menuisier à quelques doigts amputés, le maçon à ses épaisses mains calleuses, l’enlumineur à ses lorgnons, le peintre à la blouse maculée, le fidèle musulman à la marque sur son front, le rond-de-cuir à ses chemises usées aux coudes sur les surfaces encaustiquées des bureaux de comptables…

Les filles des rues dans le vent baguenaudent en pantalons déchirés, léchant les vitrines à défaut d’autres choses. Quelles attitudes répétées ont-elles bien pu provoquer ces usures ? Sont-ce leurs inclinations à adopter la position du quadrupède en levrette ? Cent fois sur le métier tu remettras ton ouvrage… cent fois sur les genoux tu te mettras à l’ouvrage et tu subiras l’outrage des voluptés sublimes en soumissions désirées.

Mais se mettre à quatre pattes n’est pas réservé qu’aux femmes. Il est aussi des hommes qui arborent avec fierté les glorieux stigmates des rotules irritées. On peut être crucifié de différentes façons. Gitons et catins, s’ils ne sont pas en concurrence sur le même segment de la chair ont toutefois le même secteur d’activité.

Qui a parlé de fashion victims ? Les victimes de la mode ne sont-elles pas toutes consentantes ? Ramper dans les égouts du tout à l’ego ou s’accroupir sous le bureau seront toujours acceptations en prosternations délectables, en promotions indispensables, en délices ineffables de « stimulations prostatiques » pour reprendre les termes de la délicate Caroline de Hass.

En parodiant France Gall, on pourrait gémir : ça déchire pas mal à Paris, ça déchire pas mâle… comme déchire l’animal goût du pal chez les visages pâles… comme déchire l’attirance pour l’anal de l’homme occidental.
Ça fait mal au…
Ça fait mal au corps.
Ça fait mal à l’âme.

Frédéric Sahut

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9 Commentaires

  1. Il fut un temps où le fin du fin était de changer de chemise sale au moins deux à trois fois pas jour. Cette délicieuse attitude devrait revenir à la mode et, alliée avec les guenilles neuves qui font fureur actuellement ainsi qu’avec une barbe de trois jours ferait ressembler aux SDF, une nouvelle mode à venir. Je verrais bien BHL, Macron, Jack Lang, Dupont Moretti, et; dans ce nouveau look ! Ouaf, ouaf, ouf, on a bien eu Sibeth Hendaye avec ses pyjamas. La classe de l’avant garde de la mode et du bon gout français en quelque sorte !

  2. Pourquoi s’étonner ?
    La France est dans le même état !
    Elle fut belle et naturelle, tout est à ravauder !

  3. (rire) en tout cas ta diatribe elle déchire grave….mais elle touche juste. oui l’europe a très mal à l’âme.

  4. Une petite pilule Carter (pour le foie !) :
    ttps://fr.wikipedia.org/wiki/Incroyables_et_Merveilleuse

  5. Moi aussi cette mode me choque . C’est un pied de nez aux valeurs ancestrales : la précision, la rigueur, la beauté.

  6. ce qui est a remarquer c’est que les filles marchent pour n
    importe quoi!,,,les premiers chretiens ne s’y etaient pas trompe!

  7. En voyant ces fringues intentionnellement vieillies ou déchirées, je me suis posé la question du pourquoi…mais jamais sous l’angle du besogneux qui les avait confectionnées…lequel, sans nous connaître, a vraiment dû nous prendre pour ce que nous sommes.

    • Je me le suis souvent demande. C’est certainement une ravissante actrice américaine qui a donné l’idée en se baladant ainsi ! 🙂

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