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Camille Kouchner, c’est Berthe Bovary, sauvée par l’éternel féminin

La vie de Madame Bovary racontée par sa fille Berthe : longtemps, les lecteurs de Flaubert en ont rêvé ; Mlle Kouchner, avec un siècle et demi de retard, réalise ce vœu. Dans La Familia grande, « Ma Camillou » est Berthe Bovary et Emma s’incarne en trois personnes : la grand-mère Emma I (Paula) et ses deux filles Emma II (Évelyne) et Emma III (Marie-France). Les amants ne se nomment pas Rodolphe ou Léon, mais Fidel, Bernard et tout le gratin de la Révolution. « Les parents [comprendre les trois Emma, leur mari et leurs amants] sont revenus de leurs luttes, mais ils y croient encore. Pas à la révolution évidemment, mais aux valeurs de la gauche. Celles qui les unissent. Celles qu’ils nous transmettent », dont on apprendra au fil de ce témoignage qu’elles sont l’omerta, le secret, les crimes sexuels, la friponnerie, les mensonges, la tartufferie. Tout finit dans la tragédie : ruinée, Emma Bovary s’empoisonne. Le destin des trois Emma de Mlle Kouchner est similaire : la grand-mère se suicide, Emma III la tante aussi, à moins qu’elle n’ait été suicidée, plongée dans une piscine sous une très lourde chaise de fer, la mère, Emma II, meurt en quelques jours d’un cancer. Les amants se dispersent ; le père est absent ; le beau-père mijote dans sa mauvaise conscience. D’Emma II, sa fille dit :  « Une idéaliste cédant au machisme qu’elle combat » ; elle aurait pu l’écrire de la tante et de la grand-mère. On vit cul nu, on fait pipi dans les herbes, on est en communion avec dame Nature. Attention, on n’est pas chez les Yanomamis de Napoléon Chagnon, mais dans une campagne riante, naguère cultivée, de Sanary dans le Var, rendez-vous des gauchos, maos, trotskos, ligueux, cocos, socialos et tous écolos. Emma II, la mère, a pour credo : « La baise, c’est notre liberté » ; la propriété de Sanary est « comme un phalanstère ». « Mon beau-père chauffe les femmes de ses copains. Les copains draguent les nounous. Les jeunes sont offerts aux femmes plus âgées… ». Et à quoi rêvent les jeunes filles, que l’on oblige à mimer en public la fornication ?

Le père parle fort, il crie, il hurle, il est égocentré ou narcissique, il fait de l’humanité son horizon, il devient une icône médiatique, la politique lui déroule ses tapis dorés : soli Deo honor et gloria. C’est un chef, il est autoritaire, il coupe la parole, il est cassant, hautain, il en jette : bref, il est de gauche, tendances léniniste, puis cubaine, puis italienne, puis UEC, puis Mitterrand, puis tout pouvoir, quel qu’il soit. À ses enfants qui l’embarrassent, il fait avaler un somnifère et au lit… De lui, sa fille écrit : « Médecin (comme le père de Berthe Bovary), il a choisi de sauver les autres enfants. Pas les siens ». Mais s’il a prescrit aux enfants de l’Humanité somnifères et engueulades comme à ses trois enfants, on comprend pourquoi les enfants du Nigeria, de Somalie et de partout ailleurs dans le monde continuent à avoir le malheur pour seul avenir.

Le chef de la Familia grande dans le Var et dans les beaux quartiers de Paris est le beau-père. C’est une huile de Sciences Po (ou Popo ou Pol Pot). Il murmure à l’oreille des présidents, celui du ConCon, celui de la République et de toutes les institutions du Pouvoir, car il est la bouche de la Loi constitutionnelle, mais pas pénale (il s’en garde bien). Il est le Chef du phalanstère. « Mon beau-père règne » : ce n’est pas Berthe qui parle de Rodolphe, mais Camille du nouveau mari d’Emma II. « À la cour comme à la ville, il se fait roi », ce qui est fort de café pour quelqu’un qui explique dans tous les amphis et tous les médias de France, d’Europe et du Monde ce qu’est la République, la Démocratie, l’Union européenne, la Constitution, le Bien (et son antonyme le Mal), etc. Il est vrai que l’on fricote socialo, Mitterrand, ses affairistes, Lang, ses réseaux, les amateurs de parties carrées : « Le pouvoir rapporte. Il n’est plus question d’école publique pour les petits ». Que crèvent les pauvres, les laissés-pour-compte, les prolos, les sans-dents, les illettrés, les chômeurs à vie de père en fils et de mère en fille ! À Sanary, il a son gouvernement ; Berthe en est membre : elle est ministre des mégots. La République de Sanary est une smala ou une tribu nomade, sur laquelle le chef a droit de vie ou de mort – et de cuissage évidemment. Femmes, copains, enfants sont le bétail qu’il dirige et conduit vers le bonheur universel… Voilà à quoi se ramènent les leçons de Sciences Po Paris, la Loi, la Constitution, la République : une régression dans l’humanité archaïque d’avant le Néolithique.

Les quatre-vingts premières pages de ce livre sont délicieusement ironiques et désabusées : c’est de la bonne littérature. Les quatre-vingts autres sont sombres : ce sont les pages de la tragédie, de la culpabilité maladive, des secrets honteux, de l’emprise psychologique, des crimes sur mineurs de moins de quinze ans par la bouche de la Loi constitutionnelle ayant autorité sur eux. C’est sordide. La légèreté ironique se mue en ressentiment amer et destructeur, haine, mépris. Ce n’est plus Berthe Bovary qui écrit, mais une femme de plus de quarante ans qui trouve enfin sa liberté, non pas dans la baise à tout vent, ni dans l’herbe où l’on vit cul nu, mais dans la famille, la famille étroite, limitée aux liens du sang, le couple. La culpabilité et la honte font sombrer Camille Kouchner dans la mélancolie et la dépression ; elle semble vide ; c’est son corps qui lâche ou que sa mauvaise conscience mortifie ; elle dépérit, la fleur qu’elle était fane très vite, elle maigrit dangereusement, elle ne tient plus debout. Mais l’aveu la sauve et aussi l’amour de son mari, la naissance de ses enfants, la loi biologique – en bref l’éternel féminin. Le témoignage devient éminemment réactionnaire. On comprend pourquoi les médias en occultent la signification pour faire un procès à l’inceste, à la famille supposée criminogène, au prétendu patriarcat.

Étienne Dolet

Camille Kouchner, La Familia grande, Le Seuil, 2020