Ce qu’est l’identité nationale, et ce qu’elle ne sera jamais

Publié le 25 janvier 2010 - par
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Le gouvernement a lancé un débat.
De différents côtés, des boucliers se sont levés. Des voix indignées ont appelé et appellent à la mobilisation contre l’infamie qui voudrait « stigmatiser les immigrés ». La direction de l’appareil du Parti socialiste a décidé d’utiliser ce débat pour se dérober et, par une pirouette, interdit à ses députés de rester jusqu’au bout dans la commission Gérin ainsi qu’à son groupe parlementaire de voter une loi contre les bourqua, hijab et autres niquab.

Verrouiller, verrouiller… tant pis si la Laïcité qui est, comme disent les théologiens chrétiens, consubstantielle à la Démocratie telle qu’elle se construit depuis la révolution française, tant pis si la Laïcité mise à mal laisse place à la dislocation du pays, permettant à un régime des clans familiaux de punir les « crimes d’honneur » commis par les adolescentes et les jeunes femmes ; tant pis si des blessures graves sont portées à la liberté de penser et au devoir d’instruire au motif de respect des croyances, continuant de vider l’école de sa mission d’instruire.
L’identité commune devrait se limiter au fait que l’on habite côte à côte et que l’on peut se retrouver au travail ou se croiser en entrant ou en sortant du bureau de vote.
Tant pis, après nous le déluge…

C’est beau le PS, dans une phase de néo socialisme, variante philo tabrigh

D’autres critiques opposent à la redéfinition de l’identité nationale, -qui serait un débat d’un autre âge-, la recherche de solutions immédiates « anticapitalistes » aux difficultés sociales. Comme si le social n’avait pas de rapport avec le politique, avec la nature et la forme des institutions…

D’autres encore estiment ce débat dépassé, parce que les nations plus ou moins anciennes vivant en Europe devraient sacrifier leur identité au nom d’un future identité supérieure : « l’identité européenne » qui se construirait dans le système dirigé par la Commission européenne et le « parlement » européen, -assemblée obèse, décorative et coûteuse, discutant et « décidant », en coulisse, ce qui a déjà été décidé ailleurs par une pléthore d’experts agissant selon le principe de la MOC (Méthode Ouverte de Convergence) et une vaste nomenklatura de hauts fonctionnaires irresponsables. Les nations et leur identité devraient disparaître au profit de régions plus ou moins ficelées et reliées au moyen des directives de la commission, obligatoires partout dans la prétendue « union ».

Pourtant, il ne s’agit pas d’une question devant souffrir polémique, l’identité nationale, même du côté de la gauche qui ne devrait pas oublier son icône, Jean Jaurès, qui déclarait, je le cite : qu’un peu d’internationalisme éloigne de la patrie et que beaucoup d’internationalisme y ramène ».

Si l’on dit « patrie », on dit maison commune

Et si l’on dit maison commune, on dit nécessairement règles de vie communes, règles qui feront que l’enfer, ce ne sera pas les autres, ce ne sera pas le voisinage, comme cela le devient fréquemment dans trop de quartiers, de villes et de villages.

Depuis la révolution française, l’identité française se confond avec la citoyenneté républicaine. L’hymne national appelle les citoyens aux armes pour défendre la citoyenneté incarnée dans la patrie et la République.

Qu’est-ce que cela peut vouloir dire aujourd’hui, en termes concrets et quotidiens, l’identité nationale française confondue avec la citoyenneté républicaine ?

Pour y répondre, je ferai à la manière de ces polonais qui alimenteront ce que l’on appellera le printemps polonais des Conseils ouvriers élus et révocables de l’année 1956. Les hommes et ces femmes qui les animaient et défiaient le monopole de la bureaucratie étaient des militants ouvriers de grandes usines ou des intellectuels qui combattront le totalitarisme stalinien, en définissant, dans le détail, ce que n’était pas le socialisme et quand ils le pouvaient, en disant clairement ce qu’il devrait être.

Pour l’identité française on pourrait utilement procéder de la même manière.

Qu’est-ce que l’identité française qui s’est construite et qu’est-ce qu’elle n’est pas?

L’identité nationale française, c’est quand :

– Une fille hérite de ses parents la même de la part que son frère
Une enfant ou une fillette de six ans ne peut être donnée ni épousée, ni avoir de relations physiques conjugales parce qu’elle vient d’avoir neuf ans.

– Une adolescente ne peut pas être battue jusqu’à lui faire perdre l’usage d’un œil ni être séquestrée par sa famille parce qu’elle discutait avec d’autres jeunes de son âge

– Une jeune fille décide si elle se marie ou pas et qui sera son époux
Un époux ne peut interdire à son épouse de sortir, quand elle le veut et/ou sans être obligatoirement accompagnée, ou imposer qu’elle soit enfermée sous un vêtement pour être soustraite au regard de son voisinage et de l’autorité publique assurant la sécurité commune

– Tout homme et toute femme décide d’avoir ou de ne pas avoir de religion, et s’il/elle décide d’en avoir, il/elle décide laquelle et peut y renoncer à tout moment pour en changer ou pour ne plus en avoir du tout.

– Tout français d’origine ou d’adoption : reconnaît les principes de la Démocratie politique conquise de haute lutte par le peuple français ; la démocratie politique étant fondée sur le pluralisme politique et, pour ne pas être une fiction pour le plus grand nombre, sur l’existence de la démocratie sociale. Cette dernière supposant la préservation des droits constitutionnels par lesquels le mouvement syndical peut librement revendiquer et faire progresser la condition des travailleurs, au travail et dans la cité et organiser l’action de ses membres et sympathisants pour faire barrage aux décisions amenuisant le contenu de la démocratie sociale qu’il ne faut pas confondre avec l’assistanat des exclus érigés en statut durable, conférant des droits octroyés incertains ne résultants pas de devoirs contributifs

– Le fascisme, – parce qu’il consiste a appeler au meurtre de gens coupables d’être de telle ou telle « race » ou « ethnie », ou à organiser une force politique et paramilitaire pour briser la démocratie politique et le mouvement ouvrier-, est un « point de vue » qui, précisément, contredit ce qui constitue l’identité française.

L’inégalité sociale n’est pas un projet divin contre lequel les hommes ne peuvent rien. Le droit de chacun à une vie digne, permettant la satisfaction de ses besoins fondamentaux, n’est pas lié à une charité occasionnelle ou rituelle une ou quelques fois par an. Ce droit est un devoir impératif permanent pour la société librement organisée.

Parce qu’il n’est pas de devoirs sans droit, ni de droits sans devoirs, et que pour connaître les uns comme les autres, l’instruction de chacun est indispensable : l’instruction du peuple, dans sa totalité, est une condition impérative pour le travail gouvernemental. Elle permet à chacun de s’approprier correctement et complètement l’outil commun de communication, la langue de culture qu’est la langue française. Par définition, l’instruction de la jeunesse et du peuple dans son ensemble est indépendante des croyances religieuses, quelles qu’elles soient. L’absence d’outil de communication commun développé est un obstacle au vivre ensemble et au contrôle nécessaire des citoyens sur leurs institutions et sur leurs conditions légales de travail. Il en est de même avec la méconnaissance de l’histoire du pays et de ses relations avec ses voisins, méconnaissance mise en route avec la réforme Haby enclenchant une besogne de sape de l’instruction publique.

Ce n ‘est pas l’identité nationale française lorsque :

– Les parents disposent de droit absolu de l’avenir de leur enfant

– Quand les parents peuvent offrir une enfant ou une fillette à un homme qui pourra consommer le mariage avec elle quand elle aura neuf ans

– Quand une jeune fille peut-être mariée contre son gré

– Quand une femme n’est pas libre de ses mouvements

– Quand une femme ne peut pas entretenir de relations sociales, avec des hommes, en dehors du cercle de son époux, de son père et de ses frères, ni disposer librement de sa personne

– Quand une femme doit se séquestrer elle-même au moyen de vêtements

– Quand un homme ou une femme ne peuvent librement témoigner en justice pour ne pas faire tord à un coreligionnaire ayant porté atteinte à la vie ou aux intérêts légitimes d’une tierce personne non coreligionnaire ou à eux mêmes, instaurant de fait un système juridique de droits multiples et de castes de facto

– Quand un homme ou une femme ne dispose plus de son libre choix en matière d’opinion, politique, philosophique ou religieuse, ou qu’il ne peut en changer s’il le souhaite

– Quand un homme ou une femme considère que l’amélioration de la société n’est pas de la compétence des êtres humains et des législateurs qu’ils se donnent librement

– Quand un homme ou une femme considère que l’inégalité sociale est un choix divin et qu’il n’appartient pas à l’humanité de réduire, et encore moins supprimer cette inégalité

– Quand un homme ou une femme considère que le gouvernement des hommes doit appartenir à la divinité, via « sa » loi et les hommes de loi de la religion qui la déclineront.

Nous observons ici : que lorsque l’on s’attarde sur les contours et sur le contenu de ce qui fait l’exception française, nous voyons que avons à faire avec une société qui cherche depuis deux cent vingt ans à sortir du règne de la nécessité et du régime du droit du plus fort qui broient les êtres sans recours, pour entrer dans celui de la liberté pour tous qui n’est pas séparable de l’amélioration durable des conditions générales d’existence quotidienne.

En d’autres termes : défendre l’identité française, ce n’est pas de la xénophobie ou de l’ethnocentrisme ; c’est vouloir rester dans le sillon politique et social qui à amené un retournement plus ou moins ample et profond, mais essentiellement positif, des sociétés en Europe*1 et sur les autres continents. Cette identité, fondée par la République, a hérité des traditions antérieures et elle s’est voulue un point d’appui pour que tous les peuples réalisent, par leurs propres méthodes et selon leur rythme, la souveraineté de la société sur sa représentation et sur ses moyens de travail et d’existence. C’est de ce point de vue que, depuis la seconde guerre mondiale, la République, qui s’est voulue Sociale en 1848, s’est, en 1946 et depuis, déclarée constitutionnellement :
République Démocratique, Laïque et Sociale.

Si l’on reste dans ce sillage,- ouvert par la commune parisienne de 1791 qui s’érigera en une sorte de deuxième pouvoir politique aux côtés et parfois en opposition à la lenteur et aux hésitations de la convention-, on dénoncera aussi ce qui dans l’actuelle construction européenne vient contrarier l’identité française et ce qui a fait de la France une puissante étrave du mouvement général de la société humaine dans son ensemble vers le progrès et le mieux être général.

Pour dire les choses autrement, il faut souffrir de myopie volontaire ou d’un terrible complexe de culpabilité, injustifié quand on regarde de près toutes les sociétés humaines, pour trouver de la xénophobie et du racisme dans la réaffirmation de ce qui a fait et fait, pour l’essentiel, le peuple français, Peuple de France.

Le mouvement historique qui a construit le peuple de France en tant que peuple français, a posé plusieurs fois, et a résolu entre 1945 et le début des années soixante, la question de l’égalité juridique de la femme. Le statut de la femme est devenu un axe essentiel de l’identité nationale française.

Opposer le droit de l’émigré à rejeter les fondements séculaires cristallisés dans l’identité nationale française, c’est l’utiliser, c’est l’instrumentaliser pour en faire, au nom de « l’antiracisme », un bélier pour démolir, pan par pan, un tissu social et politique imparfait certes mais capable de poursuivre une évolution constructive en vue de la liberté et du mieux être pour tous.
Au nom du respect des droits du dernier arrivé, c’est un nouveau masque de fer que certains prétendent faire porter à la France, un masque d’oppression et de soumission obligatoire aux superstitions. Une soumission justifiée par un antiracisme dévoyé.

Alain RUBIN

*1 Pour illustrer cet aspect de l’identité nationale française, je voudrai lire ici la lettre que mon grand-père Léo Rubin adressait au Ministre et Ambassadeur des prisonniers de guerre.

Mais avant, je voudrai rappeler ceci : dimanche 24 janvier, le ministre de la culture rendait hommage à Toussaint Louverture. Contrairement à ce que déclarera le Ministre, Toussaint n’était pas le père de l’indépendance haïtienne. Toussaint sera le pivot de la mise en œuvre du décret de la convention mettant fin à l’esclavage. Il prendra de fait le pouvoir en qualité de général de la République française. Il sera d’ailleurs appuyé par le conventionnel en mission. Le consulat, en tant que réaction au sein de la révolution française, mettra fin à la phase de la révolution haïtienne en tant que partie de la révolution française. Viendra l’heure de Jean Jacques Dessalines qui sera le chef de l’insurrection qui proclamera la République libre d’Haïti le 15 mai 1804. Dessalines se proclamera empereur à son tour. Lui succédera Pétion qui aura un rôle décisif dans les mouvements se développant dans la partie espagnole de l’Amérique, en apportant aide militaire et financière aux Républicains groupés autour de Simon Bolivar. En d’autres termes, en tant que fille rebelle de la grande révolution française, la révolution haïtienne deviendra un maillon important de la vague nationale qui allait emporter l’empire espagnol dans les Amériques.

Revenons à mon propos concernant mon grand-père : Au 15 de la rue Charles Friedel, à Paris 20ème, deux familles juives voisines de palier, récemment arrivées de Pologne, avaient donné leur fils aîné à l’armée française ; il s’agissait des Zcerniewicz et des Rubin. L’un et l’autre, des deux chefs de familles, avaient demandé la nationalité française pour eux, leur épouse et leurs enfants. L’un et l’autre avaient essuyé un échec, à l’exception des deux fils aînés qui reçurent la nationalité française et le droit de défendre la France en faisant leur service militaire. Mon oncle Salomon sera capturé en 1940. Les autorités de la Wehrmacht ne livrant pas les Juifs prisonniers de guerre, il passera cinq années en captivité, ayant tenté sans succès de s’évader (au moins deux fois). L’aîné des fils Zcerniewicz eut moins de chance que mon oncle, il sera le premier soldat français à être tué en 1939, pendant ce que l’on connaît comme étant la « drôle de guerre », la période d’observation mutuelle accompagnée de quelques rares échanges de tirs entre les deux armées.

Réclamant un bien « aryanisé », en partie payé avec les économies de son fils prisonnier de guerre français, mon grand-père, le Juif qui n’obtînt pas la nationalité française pour lui, son épouse et ses autres enfants, opposera à la France des lois contre les Juifs, la France plusieurs fois séculaire, celle que sa mère lui fit connaître, enfant juif en Pologne. L’outil qui présentera la France à l’enfant du « stetl », ce sera Heinrich Heine, avec son poème, « les deux grenadiers ».
Je le cite, écoutons mon grand-père :

Paris, le 12 avril 1942
Monsieur,
Scapini
Ministre et Ambassadeur des prisonniers
Paris
(…)

«Je vous demande donc, cher monsieur le Ministre, n’y-a-t-il pas  d’exception actuellement en France, même pour ceux qui ont du mérite ? Est-ce que tous les Juifs doivent passer par là, doivent boire de cette coupe amère ? Même ceux qui se sont battus pour la France ? Même ceux qui ont souffert, qui souffrent encore pour la France ?
Que dira mon pauvre fils dans son lointain Stalag, loin de ses parents qu’il vénère, loin de sa fiancée*2, qui l’attend, que dira-t-il en apprenant cette récompense pour ses mérites ?

C’est depuis onze années seulement que je me trouve en France, mais j’ai appris à aimer la France et les français, quand j’étais encore un petit garçon, quand ma mère m’apprenait la chanson « die zwei grenadieren » (les deux grenadiers) de Heinrich Heine, de ses auteurs, que je lisais en ces temps en traduction russe ou polonaise. Mais présentement je me frotte les yeux, je la regarde de tous mes yeux et je ne la reconnais pas. (…) Pour me consoler, je suis arrivé à la conviction, que la France actuelle porte un masque de fer, et que sous ce masque continue à battre le même cœur magnanime et généreux qu’elle possède depuis des générations et depuis des siècles. »
Je vous prie, cher Monsieur le Ministre, de croire à mes sentiments les plus respectueux et les plus dévoués.
Votre humble

Léo Rubin

*2 la fiancée de mon oncle, Mina Znirnimska, venait de Vilno, la capitale de l’ancienne Lituanie polonaise (Vilné en Yiddish) ; elle sera arrêtée et déportée fin 1943, puis disparaîtra comme des millions d’autres Juifs, enfants, jeunes filles, jeunes gens, hommes, femmes, vieillards engloutis et réduits en fumées.

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