Ce que m’a inspiré l’article de Louis Chagnon sur la réalité enseignante aujourd’hui

Publié le 1 octobre 2012 - par - 1 267 vues
Traduire la page en :

J’ai lu l’article de Louis Chagnon, d’où quelques commentaires (au passage, Zola peut aller se rhabiller) :

1- Mon défunt père : très jeune orphelin en Ardèche, il gardait les chèvres d’un oncle et a raté deux fois son certificat d’études. Il a fait carrière en bas de l’échelle dans l’armée (dont trois ans en Indochine), les gardes mobiles, la gendarmerie. Il a toujours eu une belle écriture et n’a jamais fait de fautes d’orthographe. Allez comprendre… Où a-t-il appris à lire et à écrire, à l’armée donc ?

2- Ma mère, avant d’épouser mon père, n’a travaillé qu’en filature à Roubaix-Tourcoing. A ce jour, quand elle cause, elle persiste à mélanger le français avec un peu de ch’ti et de flamand (c’est pénible). Mais quand elle écrit, même des conneries à des administrations débiles, les phrases ont un sens et il n’y a pas de fautes de français.

3- A une époque sanglante j’ai ramené trois gosses du Rwanda, devenus officiellement mes enfants. J’étais retourné là-bas épouser leur mère (trois mois de semi-clandestinité au Rwanda machette en main, l’histoire intéresse quelqu’un ?). Ils sont arrivés en France un 15 juin ; ils s’étaient habitués au Rwanda à m’entendre parler en français avec leur mère et connaissaient quelques phrases sans plus. Je leur ai appris le français ici le temps d’un été. Rentrée scolaire en septembre, école primaire. Le plus jeune des trois avait cinq ans. En décembre suivant, à Noël, ce petit bantou débarqué de brousse était le premier de sa classe à savoir lire (j’en ai pleuré à l’époque, en cachette). Il n’a jamais redoublé (par contre j’ai fait sauter une classe à sa grande sœur au bout de deux ans en France, qui a eu bien plus tard un bac mention très bien suivi de deux années de prépa. en lettres). Il a fait un second cycle de lycée dur, en section « sport-études » d’un établissement réputé (quelqu’un veut l’adresse ?). Puis DUT et licence professionnelle les doigts dans le nez. Aujourd’hui il travaille à son compte, à l’international (créateur de sites internet et je ne sais quoi).

Tout c’est toujours passé comme si le boulot de l’Education « Nationale » etc était de détruire celui que je faisais avec les trois enfants. Ma contre attaque solitaire a duré des années… tout en étant souvent en déplacement à l’étranger.
Je ne sais plus qui de Lang ou de Jospin (ils ont tous deux été ministre de l’Education Nationale dans ces années-là) avait placé la barre très haut pour l’école primaire, du genre : « apprendre le goût du sucré et du salé ». Avec ma mentalité d’alors, je leur aurais bien mis un coup de machette dans la gueule.

Bon, une petite pause ?
J’envoie peut-être un petit complément plus tard.
Moi aussi j’ai été prof… en Algérie.

29 septembre 2012 à 0 h 11 min

Je complète un peu tardivement mon précédent commentaire.

A la fin de mon service militaire j’envisageais de m’engager à l’armée (troupes de choc, vu mon aversion pour les intellectuels et les planqués). Mais quelque part j’avais envie d’apprendre l’arabe littéraire.
Encore sous les drapeaux, je tombe sur une petite annonce pour un poste d’enseignant en Algérie … et je me retrouve un peu plus tard à M’Sila, 250 kilomètres au sud-est d’Alger, prof de sciences naturelles dans un lycée qui ouvre ses portes. Il n’y a cette première année que des classes de seconde ; j’ai les deux classes francophones, entre 40 et 45 élèves par classe. Certains sont presque aussi âgés que moi (je viens d’avoir 23 ans, le jour même de mon arrivée dans cette ville). L’année suivante je les retrouverai en classe de première. Le poste de prof de physique-chimie n’a pas été pourvu ; à la demande du proviseur, j’accepte de le prendre, mais je n’arriverai jamais à me faire payer pour cela.

D’entrée, le niveau général est voisin de zéro donc je distribue des notes voisines de zéro. Mon comportement avec les élèves n’est apparemment pas celui en vigueur en Algérie. La colère couve rapidement. J’ai plusieurs voisins Egyptiens et un Irakien, enseignants dans le même lycée, qui eux n’ont pas de souci à se faire. A la nuit tombée, des élèves à eux (principalement classes « arabophones »), mal dissimulés dans leur kachabiya (djellabah), viennent leur faire cadeau de nourriture et je ne sais quoi. Parfois il y en a deux ou trois qui font la queue avec des plats recouverts d’un linge, devant la porte du logement de tel ou tel ; à tous les coups, il y a certainement une interrogation écrite le lendemain. Voila comment faire pour, côté élèves, avoir des bonnes notes et, côté profs, ne pas avoir d’ennuis.

Au fil des mois mes élèves, surtout les filles, sont de plus en nombreux à obtenir des notes de 15 et plus. Enorme satisfaction personnelle de pouvoir enfin distribuer des bonnes notes, bientôt à la pelle. Je bosse à fond, et ils/elles bossent à fond, ils y ont pris plaisir.
Mais j’ai beau me défoncer, il y a des garçons, les plus âgés, dont il n’y a rien à tirer. A l’occasion le pire d’entre eux monte sur une table pour hurler et me menacer de tout, y compris jusqu’en France où un de ses frères est proxénète. J’ai compris qu’il aime se prendre quelques baffes de temps en temps; il n‘est pas déçu avec moi. Il m’est arrivé de le trainer dans les escaliers et de le jeter sur les graviers, dans la cour. Personne ne m’a jamais demandé de comptes, ni le proviseur ni la famille.

La première année, à l’occasion des vacances d’hiver, je vais deux semaines en France. A mon retour le petit bâtiment administratif du lycée, un bâtiment provisoire en tôle, n’existe plus, il a fondu, brûlé. Deux de mes plus mauvais élèves –pourtant ils n’étaient pas violents- y ont pénétré nuitamment avec des jerricanes d’essence, déposés par un troisième larron en voiture. Ils sont morts brûlés vifs en brûlant les dossiers scolaires.
Je n’en dirai pas plus sur ces deux ans. Evidemment, au bout de six mois je regrettais de ne pas m’être engagé à l’armée.

Dégoûté à jamais de l’enseignement, je refuse de signer pour une troisième année.
Quinze mois plus tard, au Cameroun, je reçois un courrier d’un groupe de mes anciens élèves. Ils ont passé leur BAC avec succès et me disent que le taux de réussite au BAC de la ville est le plus fort d’Algérie. Ils me remercient.

Au fait, ni en classes francophones, ni en classes arabophones, ni dans d’autres lycées de villes éloignées où je me suis rendu pour motifs divers (surveillance d’examens…), ni dans les rues, ni dans les administrations etc…, je n’ai jamais vu de « voile islamique ». Ni lors de séjours ultérieurs en Algérie, jusqu’à une époque somme toute relativement récente. Pas d’autres commentaires.

Philippe Jallade

Print Friendly, PDF & Email

Riposte Laïque vous offre la possibilité de réagir à ses articles sur une période de 7 jours. Toutefois, nous vous demandons de respecter certaines règles :

  • Pas de commentaires excessifs, inutiles ou hors-sujet (publicité ou autres).
  • Pas de commentaires injurieux ou diffamants envers les auteurs d'articles ou les autres commentateurs.
  • La critique doit obéir aux règles de la courtoisie.
  • Pas de langage ordurier ou scatologique, y compris dans les pseudos
  • Pas de commentaires en majuscules uniquement.
  • Il est rappelé que le contenu d'un commentaire peut engager la responsabilité civile ou pénale de son auteur

Les commentaires sont fermés.

Lire Aussi