Cela fait 40 ans que j’assiste à tous les reniements de la prétendue gauche

Publié le 14 novembre 2011 - par - 480 vues
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« Où sont ces intellectuels de salon complices de la barbarie islamique quand, en France, on force des fillettes à se murer dans une prison portative ? »
(Chahdortt Djavann, « Bas les voiles »)

Pardonnez-moi si j’ai l’air de raconter ma vie, même si la question n’est pas là. Mon « ego » n’a aucune importance en la circonstance. Ce sont les épisodes que je vais évoquer qui comptent, je n’en suis que le témoin.
J’obtiens mon premier poste d’enseignant dans un lycée en 68. Il va de soi qu’il y règne une relative effervescence, ce qui, après tout, est compréhensible. Nourri de « culture » républicaine, j’adhère immédiatement à un syndicat, en l’occurrence le SNES, sans me soucier outre mesure de sa tendance supposée (« cégétiste » si je me souviens bien). Discipliné comme il se doit, j’assiste aux réunions de section.
Premier épisode, se situant au bout de 2 ou 3 ans de militantisme dans ce puissant et influent syndicat. Au cours d’une de ces réunions, je ne sais plus pour quel motif mais peu importe, il me paraît à propos que soit faite, sur le communiqué en préparation, référence à la notion de laïcité (un mot que je n’ai d’ailleurs encore jamais entendu depuis mon adhésion au SNES). Sourires gênés dans l’assistance. Un peu comme si, aujourd’hui, je me promenais avec un kodak à soufflets parmi des gens armés d’appareils numériques. C’est instantanément clair : je suis ridicule, obsolète, ringard. Je comprends tout de suite que l’estimable SNES a autre chose à faire que de parler de cette notion dépassée qui sent sa Troisième République et son Émile Combes. Je suis pourtant certain, a posteriori, que mon intervention n’était pas du tout hors sujet. Ces messieurs parlent vite d’autre chose et tournent prestement la page de cette plaisanterie saugrenue et de mauvais goût. N’ayant pas celui de la polémique, je ne dis rien et assiste, humilié mais stoïque, à la réunion jusqu’au bout. Le lendemain, j’envoie une lettre de démission : je ne vais tout de même pas encombrer plus longtemps mes doctes camarades d’un fossile.
Deuxième épisode qui doit se situer en 79 (ou 80). Je m’entretiens dans la salle des profs avec un « collègue » transfuge du PC (où, proclamait-il pourtant 2 ans auparavant, il se sentait « comme un poisson dans l’eau ») vers le PS car « c’est l’efficacité qui compte ». La conversation vient sur le changement survenu en Iran avec la chute du Shah et l’avènement de l’ayatollah que vous savez. Lui trouve cela très bien, moi beaucoup moins. Il se met donc à crier (car, voyez-vous, le socialiste crie quand on n’est pas de son avis ; c’est même à ça qu’on le reconnaît…). Il m’explique que ce qui comptait, c’était d’en finir avec la dictature (sic) et qu’il fallait se débarrasser de cet infâme suppôt du capitalisme et des Américains. Quand je lui objecte poliment, sans crier (n’étant pas socialiste), que l’arrivée au pouvoir d’un intégriste religieux qui va imposer en Iran un régime théocratique où l’on pourra, par exemple, lapider les femmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, ne me paraît pas le meilleur remède à la dictature, il a des haussements d’épaules méprisants et m’affirme avec condescendance que c’est parfaitement secondaire, que ce qui compte, c’est…etc. etc. On connaît la suite (du moins ce qu’on nous en laisse connaître). Et je salue au passage le courage de Taslima Nasreen (Bangladesh) ou encore Chahdortt Djavann  déjà citée (Iran), deux femmes qui ont pris tous les risques pour défendre à la face du monde des valeurs qui nous paraissent élémentaires.
Troisième épisode, actuel cette fois. Voilà deux ou trois mois, un ami (c’est la vérité, ce n’est pas de l’ironie) socialiste (que voulez-vous, j’ai des amis et des ennemis partout), se réjouit devant moi de la « révolution de jasmin », de la chute des dictatures dans le monde arabe et donc de « l’accession de ces peuples à la démocratie ». Comme il me demande ce que j’en pense, je me contente de lui répondre, laconique : « j’attends de voir », sans insister. En vérité, je n’ose, par élémentaire prudence, lui dire que je suis déjà sûr de la suite funeste facilement prévisible. En homme, et ami sincère, courtois et de bonne compagnie, il me répond : « Tu penses qu’il ne faut pas se réjouir trop vite ? ». Et la conversation en reste là. On connaît déjà la suite en Libye. On connaît aussi le résultat des élections en Tunisie. Attendons la Syrie…
A propos de Tunisie, je me souviens d’avoir été frappé, à Tunis, voilà 6 ou 7 ans, par la rareté des voiles chez les jeunes filles et jeunes femmes (par comparaison avec…la France), et par les noms de certaines avenues, par exemple, l’avenue Jean Jaurès. Qu’il me soit permis d’espérer que ces deux constats pourront encore se faire dans les années qui viennent. On peut toujours rêver n’est-ce pas ?
Tout cela simplement pour faire un petit point sur l’évolution de ce qui fut « la gauche » au cours des 40 glorieuses que nous venons de vivre. Et j’avoue mal comprendre que l’on s’étonne aujourd’hui, avec des cris effarouchés, que la plupart des valeurs abandonnées et trahies par cette arrogante bobocratie soixante-huitarde qui paraît-il nous tient lieu de « gauche » soient récupérées par des personnes que l’on dit « d’extrême droite ». Une illustration moderne de l’expression bien connue « le monde à l’envers ».

Yves Pialot

Curieusement (enfin on pourrait le croire) des femmes membres de la Fédération Nationale de la Libre Pensée et prétendument féministes (mais leur féminisme doit être sélectif) ont manifesté devant moi leur total désintérêt et même une certaine répulsion envers le livre de Chahdortt Djavann « Bas les voiles ». Ah ! si elle avait critiqué les catholiques, quelle jubilation n’aurais-je pas vue s’allumer dans leurs pupilles enflammées…

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