Charb, Luz et Charlie Hebdo vont au-delà de la dhimmitude

Si j’étais membre de la rédaction de Charlie Hebdo, je prierais pour que le fantôme du Professeur Choron, surgissant de sa tombe, vienne couvrir sa très libre ironie le bêlement parfaitement inaudible de ses successeurs. L’à-plat-ventrisme ce ces boutonneux pris le doigt dans le pot de confiture serait simplement risible s’il ne dissimulait l’une des plus belles escroqueries intellectuelles de notre temps.
Où, ancien lecteur du journal et même possesseur des tout premiers numéros de Hara-Kiri, j’attendais le cri de la Liberté mise au feu de l’obscurantisme, je découvre ce que Gérard Brazon appelle la dhimmitude de Messiers Charb et Luz (pour ne citer qu’eux), en vérité quelque chose qui se situe bien au-delà de cette sujétion à un ordre dominant. Nous sommes là dans un espace nouveau dont les géographes de la pensée n’ont pas encore fixé les limites. En l’espace de quelques heures et sur le même canal (France 5), les tenanciers de l’hebdo ont démontré à quel point il est possible de manier la malhonnêteté de l’esprit quand surgit la menace du châtiment corporel. En d’autres termes, ces hommes supposés courageux ont publiquement baissé leur pantalon, courbé leur dos et, toute fierté abolie, se sont prosternés aux pieds de ceux-là mêmes qui rêvaient de les empaler vivants.
Il a fallu le talent rhétorique de William Goldnagel  pour sauver Charb du naufrage face à Tarik Ramadan. Bredouillant, mort de trouille, le patron de Charlie Hebdo, avouant du bout des lèvres qu’il est désormais placé sous la protection du Diable, de cette police nationale tant et tant insultée dans les colonnes de son journal, Charb donc n’a dû son salut qu’au talent d’un avocat parfaitement au courant de la réalité du monde et capable, en quelques phrases, de renvoyer à ses études coraniques le loup prêt à faire de la brebis franchouillarde son dîner. L’énervement du fauve contrarié, du faux-derche démasqué, fut l’un des moments exquis de la rencontre arbitrée (?) par Paul Amar le 5 Novembre.
Moins de vingt quatre heures plus tard, ce fut, le 6 Novembre, au dessinateur Luz de mettre le pied dans la marmite où se prépare la cuisson de la vieille carne républicaine française. Et cette fois, pas de modérateur, juste un journaliste formaté multiculturel, une ombre de passage sur un plateau, rien ou presque. Moyennant quoi le vice-Président du CFCM, commis à son tour aux fourneaux et ayant jaugé en quelques secondes à qui il avait affaire, a pu se payer, hilare et presque étonné de triompher si facilement, un bon repas au frais du contribuable.
La poignée de mains en fin d’émission valait son pesant de takkia. L’homme d’église repu, souhaitant même, peut-être, que l’on abrégeât la souffrance de sa proie, et l’acnéique de service déviant la conversation vers les horribles extrêmistes chrétiens, ces monstres dont les crimes quotidiens ne se comptent plus à travers le monde, cette chiennerie à exterminer d’urgence! J’aurai vu ça dans ma vie. Ma foi, à peine la télévision éteinte, j’ai encore du mal à le croire.
Un nouvel espace s’ouvre devant notre civilisation, oui, auquel il faudra trouver un nom. On dira dhimmitude, lâcheté, abandon, trahison, félonie, que sais-je. Comme dit l’autre, la vérité est ailleurs. Ces deux émissions faisant suite, à chaud, à l’attentat contre Charlie Hebdo, méritent en fait d’être conservées comme exemples de ce que la bêtise, la toute-puissante bêtise, l’insondable bêtise, peut enfanter dans une société totalement déboussolée.
Au Nigéria, à cette heure précise de grand débat français, l’on tue, incendie, pille, viole au nom de la seule vraie religion, celle qui doit survivre à toutes les autres. Loin de l’Afrique et tout près en même temps, ici, les carnassiers sont à table dans le restaurant gaulois délabré. Ils ont faim et claquent des mains pour appeler les serveurs. Et ceux-là accourent ventre à terre. On leur a donné des gifles, des coups de pied au cul, on leur a brûlé la couenne pour leur apprendre les rudiments du métier. Ils pourraient se rebiffer, au lieu de quoi ils en redemandent. Encore un peu, s’il vous plaît! Quand on y prend goût, c’est dur de s’en priver, comprenez-vous. 
Servir. Jusqu’au coma terminal.
Charlie Hebdo est mort en Novembre 2011.
Alain Dubos
 

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