Charles Aznavour ou la nostalgie de la France

Publié le 2 octobre 2018 - par - 32 commentaires - 980 vues
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Pourquoi suis-je ému à ce point en apprenant la nouvelle ?

Pourquoi en ai-je la gorge nouée, soudain, et le cœur assombri ?

Certains êtres, qui ne sont ni de notre famille ni de nos amis proches, font cependant partie de notre vie. Ils s’y sont installés, sans que l’on y prenne garde, au fil des années. Ils en sont des figures familières, ils semblent avoir toujours été là et l’on n’imagine pas qu’ils puissent soudain disparaître de notre univers.

Et pourtant, ils sont mortels, comme nous tous, mais nous l’oublions le plus souvent jusqu’à ce que la réalité des cimetières surgisse à nouveau dans notre quotidien.

Cela ne devrait pas nous surprendre, ni même nous affecter particulièrement.

N’avons-nous pas assez de la disparition de nos proches, de ces petites morts successives qui viennent jalonner notre existence comme les croix d’un calvaire, comme les répétitions du grand final ?

Mais c’est ainsi, nous n’y pouvons rien.

Les grands artistes sont des passeurs d’infini. Ils ont ce don du ciel de donner vie à nos émotions les plus secrètes, les plus enfouies, les plus inexprimables. De leur plume ou de leur pinceau, avec des notes ou par la danse, ils disent ce que nous souffrons, ce que nous aimons, ce que nous redoutons. Ils sont les porte-voix de nos âmes muettes.

Ils furent longtemps des peintres, des compositeurs, des sculpteurs, des écrivains, des comédiens, et ils le sont encore, pour certains, de plus en plus rares cependant dans un monde gagné par le médiocre et le subalterne.

Et puis vint la chanson, un art mineur, disait Gainsbourg à juste raison, mais un art populaire qui mettait la poésie à la portée de tous. Les poètes, d’un seul coup, n’étaient plus enfermés dans leur typographie et nous découvrions Verlaine et Rimbaud chantés par Léo Ferré tandis que Brassens glissait Paul Fort dans son répertoire et que Ferrat interprétait Aragon.

Des auteurs-compositeurs-interprètes apparurent au service de cet art nouveau, dont Charles Trenet fut le génial précurseur. « Sans lui, disait Jacques Brel, nous serions tous des comptables. »

Certains ont peut-être connu l’époque des premiers transistors. Pour qui n’avait pas encore la télévision, enfants ou adolescents, c’était une oreille ouverte sur le monde, sans le fil à la patte de la TSF ou de l’électrophone des parents.

Alors, des hommes et des femmes sont entrés dans notre vie, sans chronologie, sans hiérarchie, et nous avons baigné dans un océan de mots et de musique, portés par les voix de Brassens et de Nougaro, de Brel et de Bécaud, de Barbara et de Piaf, de Trenet et de Sanson, de Gainsbourg et de Lama, de Ferré et de Reggiani.

Pouvais-je oublier, dans cette liste bien incomplète, celle de Charles Aznavour, un peu couverte, un peu voilée et devenue si familière à nos oreilles ?…

Aznavour, c’était un univers à lui tout seul, un des rares à avoir parlé au cœur de plusieurs générations.

C’est que ses chansons étaient faites de mots simples, de mots de tous les jours. Sur des mélodies immédiatement accessibles, elles disaient tout de nous, de notre vie, en quelques minutes seulement.

C’était le génie d’Aznavour et c’est le génie de la chanson française, de cet art poétique en trois dimensions qui a imprégné notre génération. Trois petites notes de musique, comme chantait Montand, quelques strophes et un refrain, et l’on avait parlé de la vie et de la mort, du temps qui passe et des amours perdues, du navire où l’on embarquera demain et du quai de gare où l’on fait ses adieux au bonheur.

Aucun artifice dans tout cela, pas de poésie qui se pousse du col, simplement de l’humain, de l’universel, banal et magnifique, dérisoire et grandiose, à l’image de la vie, qui est tout et qui n’est rien.

Ses chansons, mais pas seulement les siennes, nous ont servi de mots d’amour, ceux que nous n’osions pas prononcer. Le disque posé sur la platine disait ce que nous devions taire, par pudeur, et nos sentiments, chantés par un autre, n’en étaient ainsi pas galvaudés.

Douleur de la solitude, amertume de l’inaccompli, mélancolie des lendemains de fête, tout était là chez le grand Charles, nous permettant de laisser entrevoir, sans trop d’impudeur, la face sombre de notre âme.

Aznavour ne pensait pas comme nous, je le sais bien. Il avait souvent pris position publiquement en faveur d’une immigration dont nous savons tous ici qu’elle signera, sauf miraculeux sursaut de l’Histoire, la fin de notre civilisation et la disparition de notre peuple.

S’il nous avait connus, peut-être nous aurait-il détestés ou méprisés.

Il n’empêche, je ne parviens pas à renier ce que j’ai aimé et le fait qu’il se soit associé, en paroles seulement, au camp de nos ennemis ne retire rien à son immense talent.

Doit-on nier le génie littéraire d’un Céline et le bannir de sa bibliothèque parce qu’on vomit son antisémitisme (comme c’est mon cas) ?

Les petits gauchistes de mes jeunes années crachaient sur Sardou et le traitaient de fasciste, tandis que j’achetais ses disques, simplement parce que j’aimais ses chansons, en dépit du fait que je me croyais, moi aussi, de gauche.

Et aujourd’hui comme hier, j’ai toujours la même passion pour Ferrat, Ferré, Brassens, Nougaro et quelques autres dont on ne peut pas dire qu’ils partageaient nos positions.

Alors, immigrationniste, Aznavour ? Sans doute. Mais toute sa vie, toute son œuvre témoignent de son amour pour la France. Malgré lui, peut-être, il est un exemple pour le camp des patriotes.

Shahnourh Varinag Aznavourian est devenu Charles Aznavour pour être un Français à part entière, comme Ivo Livi était devenu Yves Montand en son temps, et tant d’autres de nos compatriotes venus d’ailleurs qui manifestaient ainsi clairement leur attachement à leur pays d’adoption (t’entends, Hapsatou Machin ? Vous entendez les Rachid, les Ouarda, les Zougatta ?).

L’œuvre de Charles Aznavour, acteur et chanteur, auteur et compositeur, appartient aujourd’hui pleinement au patrimoine culturel français. En soixante-dix ans de carrière, il est devenu un des visages de la France, et pas de la France métissée, pas de la France multiculturelle, pas de la France dont le président bougre affiche sans vergogne son appétence pour le bois d’ébène.

Aznavour, c’est l’image de la France du temps où elle était habitée par des Français, lorsqu’on y parlait encore la langue de Giono, de Colette, de Guitry ou de Pagnol, la France d’avant Médine Zaouiche, d’avant Nick Conrad, d’avant l’ensauvagement arabo-africain.

Aznavour, c’est la France de la nostalgie, et ses chansons, comme d’autres bien sûr, sont nos petites madeleines sonores. Quelques notes surgies de nulle part, et soudain le passé est là, incroyablement présent et inaccessible à la fois, comme une promesse qui ne sera jamais tenue.

Ce n’est pas un sentiment paisible, la nostalgie, c’est une souffrance, un mal au passé qui nous ronge la mémoire.

« C’est comme les coups de soleil, disait Desproges, ça fait pas mal pendant, ça fait mal le soir. »

Désormais, les chansons de monsieur Charles, quelle que soit l’heure, n’ont pas fini de danser leur valse triste dans nos mémoires douloureuses d’un passé révolu.

Raphaël Delahaut

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32 réponses à “Charles Aznavour ou la nostalgie de la France”

  1. josiane Filio dit :

    Très bel hommage Raphaël, qui m’a touchée bien que lu avec retard…
    Afin de rassurer ceux qui lui en veulent de son invitation à accueillir des migrants, précisons qu’il ne demandait pas de les accueillir TOUS, ce qui est bien différent de certains de ses « collègues » du showbiz.
    Et il ne se bouchait pas le nez pour évoquer MLP et le FN…
    https://francais.rt.com/france/47452-charles-aznavour-si-jour-marine-le-pen-etait-elue-elle-serait-aussi-ma-presidente#.W7Sr5m6610V.gmail/

    • Une patriote dit :

      J’espère qu’elle sera présente à son enterrement et qu’il ne se passera pas la même chose qu’avec la famille Hallyday ! Ces derniers avaient refusés que MLP assiste à l’enterrement de Johnny !

  2. Marie d'Aragon dit :

    Merci Raphaël !
    Sublime hommage !

  3. jeanne dit :

    Merci pour ce bel hommage .
    Je pense qu’il a perdu les pédales en vieillissant* , avant il ne faisait pas de politique !
    * au contact de gens bien plus jeunes que lui , peut être?

  4. Natou dit :

    Merci pour cet article .

  5. DUFAITREZ dit :

    Trés beau texte, comme Charles, les mots ont leur parfum.
    OUI ! La Chanson est « devenue » un art mineur. Métissée, boum-boum, anti-France…
    L’Eglise arménienne est minuscule, les Invalides protégés…
    Pourquoi pas les Champs, comme Johnny ? Il y aurait du monde !

    • Une patriote dit :

      En parlant de beau textes, ce matin sur RTL, une journaliste a lu le texte MAGNIFIQUE écrit par son fils sur l’amour qu’il portait à son père. Il se trouve dans le dernier Match !

  6. zabou dit :

    très bel article, merci

  7. Anne-Marie G dit :

    Hommage auquel je souscris avec aussi les réserves indiquées qui n’empêchent pas que ses chansons font partie de nos vies.

  8. batigoal dit :

    Tres beau texte et bel hommage à cet immense artiste. Je ne reviendrais pas sur la questions des migrants. En revanche, je ne vois pas en quoi Mr Aznavour chantait la nostalgie de la france. Au contraire, il etait toujours joyeux, plein d’energie, au service des nouveaux jeunes talents. Un booster de moral contrairement à d’autres que je ne nommerai pas. Et pour le coup de l’assimilation, vous pensez que Shahnourh aurait pu percer? Il avais pourtant autant de talent que Charles.

    • Raphaël Delahaut dit :

      « Quand, au hasard des jours, je m’en vais faire un tour à mon ancienne adresse, je ne reconnais plus ni les murs ni les rues qui ont vu ma jeunesse ; en haut d’un escalier, je cherche l’atelier dont plus rien ne subsiste ; dans son nouveau décor, Montmartre semble triste et les lilas sont morts. »
      La bohème, et ce temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître…
      L’homme était toujours plein d’entrain, mais ses chansons exprimaient souvent la mélancolie et la nostalgie.
      Bien à vous.

  9. hagdik dit :

    Encore un qui était pour l’accueil des migrants pour repeupler les campagnes.
    Beurk !

  10. Marre dit :

    J’aime beaucoup ses chansons mais moins le personnage qui aimer la France pour le pognon qu’il pouvait ammaser.

  11. Paul Blobel dit :

    On peut mettre sur le compte de la sénilité ses déclarations onctueuses sur les migrons
    mais cela demeure un géant de la chanson française et un amoureux de la vraie France (celle des campagnes et des petites villes)

  12. DESPAIGNE dit :

    Enfin un hommage sincère, vibrant et juste loin des homélies « racoleuses » et des mots vides de sens! MERCI Monsieur Delahaut!

  13. Garde Suisse dit :

    Le « taxi pour Tobrouk » est un excellent film dans lequel Aznavour tient le rôle d’un légionnaire. Je vous ferai remarquer que C’est le seul film français qui montre des FFL, dès la Libération les communistes et leurs compagnons de route ont intellectuellement verrouillé la geste de la Résistance et aucun film ne montre la Résistance « de droite », et encore moins les FFL dont la plupart des chefs étaient proches de l’action Française. Donc aucun film sur Leclerc, de Lattre de Tassigny, etc…..

  14. Emile ROUX dit :

    On peut apprécier le compositeur et moins apprécier le bobo narcissique bien pensant

    • Alsace 67 dit :

      hum hum , je suis de votre avis , personnellement et affaire de goût Monsieur Aznavour n’a jamais été ma tasse de thé ,néanmoins je reconnais son immense talent . Sur la fin de sa vie j’ai constaté un homme imbu de sa personne , un peu cabot sous une fausse humilité , pour finir antipathique et me souviens de ses démêlés avec le fisc et les personnalités sans doute soudoyées pour y passer au travers ! Ceci étant 94 ans et toute sa tête je voudrais bien pouvoir y arriver!

  15. Lorong dit :

    Aznavour fut lui aussi un évadé fiscal.

    • Dupond dit :

      A l’inverse de biens des éxilés fiscaux comme « yannik noha  » (sois disant chouchou des français) lui ne nous a pas craché sur la gueule !!!

  16. Florence Labbé dit :

    Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu,
    leurs chansons courent encore dans les rues…..
    Merci pour ce texte.

  17. De Profundis Macronibus dit :

    On savait qu’il n’était pas éternel mais ça fait mal tout de même… Il appartenait déjà de son vivant au patrimoine national français ; maintenant qu’il est mort, il me semble désormais faire partie du patrimoine mondial de l’humanité ! Salut l’ami…

    • ven85 dit :

      aznavour etait un homme libre,je me souviens d’un journaliste a la tv,lui disant, » si vous recontriez monsieur le pen,lui seriez vous la main et aznavour lui a repondu bien sur,pourquoi pas,c’est un francais comme tout le monde,fallait voir la gueule du journaliste,croyant entendre une autre reponse, merci monsieur aznavour

  18. Jean Sobieski dit :

    Très beau texte, qui mettra tout le monde d’accord.

  19. Victor Hallidée dit :

    Très beau.

  20. GTR dit :

    Aznavour adorait la France mais préférait avoir la nationalité et la résidence Suisse. Un paradis fiscal est toujours préférable à un enfer fiscal même si en Suisse on paie des impôts, ceux ci sont raisonnables et Aznavour l’avait compris depuis fort longtemps.

    • astrid dit :

      Je ne suis pas certaine qu’il ait obtenu la nationalité suisse car les conditions sont drastiques.Il avait en tout cas le statut de résident qui permet de payer un forfait en guise d’impôt. Par contre, il avait fait créer une structure via le Luxembourg pour les droits d’auteurs afin de les soustraire à la fiscalité française.

      • Rahouia dit :

        Combien de fortune actuellement sont cachées dans les paradis fiscaux….nous serions surpris de connaître le nom des détenteurs…nous les sans dents…