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Choix cornélien à Rouen : Gisèle Halimi ou Napoléon ?

Ne me demandez pas pourquoi à vingt ans j’aimais bien Gisèle Halimi.  C’était totalement irrationnel, je l’avoue.

Car elle a défendu dès les années 1950 des militants pour l’indépendance de l’Algérie, des membres du FLN, qui étaient nos ennemis, puis Djamila Boupacha, qui avait quand même posé une bombe dans le Bar des facultés, à Alger en 1959. Elle militait clairement pour l’indépendance de l’Algérie.

Puis Gisèle Halimi s’est engagée pour la cause des femmes. Je l’ai sans doute admirée parce que avocat, elle était capable de se présenter pour plaider à une audience du tribunal ayant en elle des sondes destinées à lui procurer un avortement, geste auquel par ailleurs je suis totalement opposée, mais cela avait une sorte de panache désespéré auquel je n’étais pas insensible.

En 1972, elle a plaidé avec force et obtenu l’acquittement de trois accusées d’un avortement. Son action a clairement mené à la fin de la sanction pénale pour l’avortement. Il est clair de nos jours qu’une femme est déjà suffisamment sanctionnée par un avortement en lui-même et qu’une sanction pénale ne résout rien.

Je l’admirais aussi parce que sa famille avait voulu la marier à quinze ans à un marchand d’huiles qui avait 20 ans de plus qu’elle, et qu’elle a su prendre sa liberté. Née dans une famille juive séfarade, en Tunisie, elle a résisté contre le statut d’inférieure qui lui était fait dans sa famille.

À treize ans, elle fait sa première grève, victorieusement, contre l’obligation de faire le lit de son frère.

Plus tard elle devient avocat (pour moi, ayant exercé ce métier, ce terme est neutre et le restera toujours), et elle participe à la prise de conscience de ce qu’est réellement le viol. Elle fonde « Choisir la cause des femmes ».

Ensuite, socialiste, admirative de Mitterrand, elle devient une femme politique, elle est député, conseillère régionale, a des fonctions à l’Unesco, l’Onu.

En bref… rien que du très banal, au fond. Ce qu’elle a fait, n’importe qui l’aurait fait. Personne n’est irremplaçable.

Qu’a-t-elle fait pour la France ? Rien.

Et pourtant, voilà que le maire socialiste de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol, élu en juin 2020 avec 67,12 % des voix (avec un taux d’abstention de 70 %) exprime sa volonté de remplacer la statue de Napoléon sur le parvis de l’hôtel de ville, par celle de Gisèle Halimi !

https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/a-rouen-le-maire-socialiste-veut-remplacer-la-statue-de-napoleon-par-celle-de-gisele-halimi/

Napoléon était sur cette place depuis 1865. Comme quoi, rien n’est jamais acquis. La roche tarpéïenne est tout près du Capitole.

La statue équestre de Napoléon est en rénovation à Saint-Rémy-lès-Chevreuse car elle avait subi « des ans l’irréparable outrage ». Regagnera-t-elle seulement Rouen ? On n’en sait rien. Je connais une ambassade de France qui gardait jalousement de magnifiques Gobelins, malgré leur usure manifeste, par pure défiance contre l’administration, capable (qui l’eût cru?) de détourner des œuvres et de ne jamais les rendre.

Mais voilà : la dernière idée brillante à la mode est de remplacer partout où on le peut, les hommes par les femmes. Après tout en temps que femme je reconnais que c’est flatteur… mais est-ce toujours une bonne idée ?

Substituer Gisèle Halimi à Napoléon, il fallait y penser. Gisèle Halimi représente une minorité de gauche, et les féministes. Accordons-lui malgré ses sympathies douteuses et malvenues avec le FLN, quelques mérites. Mais qui est-elle à côté de Napoléon ? Rien.

On ne parle pas de Napoléon en termes de mérites, mais en termes de part de notre histoire. Gisèle Halimi est toute petite à côté de Napoléon et sera emportée par l’oubli alors que Napoléon au Pont d’Arcole sera toujours là.

Je ne suis pas spécialement bonapartiste, mais Napoléon a su fédérer une identité française et rendre la France célèbre à l’étranger. Il a été un législateur hors pair. Un fondateur des institution françaises contemporaines. Un administrateur.

Il a… comment définir Napoléon ? Napoléon, c’est Napoléon, point. C’est notre histoire. Une part indélébile de nous-mêmes. Il nous a donné et nous donne encore du rêve. Gisèle Halimi, elle, n’est rien à côté, on a honte de le dire.

Alors, entre Gisèle Halimi et Napoléon, franchement, devant le maire de Rouen et ses délires déjantés plus ou moins électoralistes, on  reste pantois et on se frotte les yeux. Si entre les deux son cœur balance, c’est que la France et son histoire vont bien mal. Gisèle Halimi oui, s’il y tient tant que ça, encore que… mais sur une placette tranquille, dans une ruelle ombragée, certainement pas à la place de Napoléon dans l’endroit le plus en vue de la ville.

Sophie Durand