Chronique géopolitique des événements d’octobre 2019

Publié le 13 octobre 2019 - par - 2 commentaires - 1 131 vues
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Plusieurs importants dossiers ont marqué l’actualité européenne du mois d’octobre, méritant chacun une analyse approfondie :

  1. Attaques islamistes à Paris et « dénislamisme »

– la défaillance politique, dans la prévention du terrorisme islamique et du djihad silencieux (Touati), au sein de l’appareil d’État français, et la prise de conscience du dénislamisme (Brezet), comme dissimulation et cécité volontaire du pouvoir, face à l’islamisation rampante de la société. Le passage à une « société de vigilance » est désormais le mot d’ordre lancé à ce sujet par le Président Macron

– le débat « sans tabou« , à l’Assemblée nationale française sur l’immigration et sa maîtrise, promu par l’exécutif, à partir du 7 octobre, en ses différentes facettes, politiques, sociologiques, sécuritaires et éducationnelles. On prétend que ce débat sur les « politiques migratoires en France et en Europe », a été promu par Macron, pour se positionner en vue des élections présidentielles de 2022.

  1. Les prévisions du ralentissement de la croissance mondiale, qui atteindra selon le FMI le 3,2 du PIB en 2019 et le 3,5 en 2020, avec un recul plus marqué au Brésil, au Mexique et en Russie. Cette baisse s’explique par les tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis et exige des mesures concertées contre les liquidités excessives et les bulles spéculatives, pour éviter un effondrement des échanges et des paiements internationaux, en cas de krach du système multilatéral.
  1. BREXIT ET diplomatie

– les répercussions globales du Brexit sur la scène européenne et mondiale, au-delà des impasses d’une négociation âpre UK-UE, dans laquelle Boris Johnson rejette la responsabilité sur l’UE et accorde le primat politique aux résultats du vote référendaire britannique et implicitement à une sortie du Royaume-Uni à tout prix. Le choix entre Deal et No Deal étant le pari final d’un jeu de poker extrême.

  1. Les transformations du jeu diplomatique et l’importance acquise par la « diplomatie d’influence et le « soft power », dans une conjoncture de renouvellement du paysage électoral en Europe et en Amérique et dans le cadre plus général.

– des « guerres hybrides ». Analyse des cas russe, ukrainien, syrien, iranien et turc, en réponse aux menaces sur la souveraineté et la stabilité des pays concernés et sur la stratégie dictée par une diplomatie réaliste en relations internationales (renforcement de l’emprise de la politique extérieure sur la politique interne).

– une des répercussions de cette diplomatie d’influence est constituée par les déclarations et manœuvres, visant le déclenchement, par les démocrates, de la procédure « d’impeachment » du Président des États-Unis au Congrès américain.

Cette initiative ouvre la voie à une épreuve de force entre la Maison-Blanche et la Chambre des représentants ayant pour objet la légitimité, contestée par Trump, de la Commission d’enquête, mise en œuvre sur la base d’accusations non prouvées, d’avoir sollicité assistance à l’étranger, en sa qualité de candidat à l’élection présidentielle, interdite par la Constitution.

  1. Les Kurdes, le revirement de Trump et la détermination de Erdogan
    Le banc d’essai de cette transformation de la diplomatie publique internationale, en géopolitique de la menace, et, plus loin, d’une véritable « Stratégie du conflit » (Th.Schelling-1960), est représenté par le retrait des soldats américains de Syrie et par l’accord tacite, accordé par Trump à Erdogan, de créer dans le nord-est de la Syrie une zone de sécurité pour les intérêts turcs, afin d’y ré-installer des réfugiés arabes sunnites (3,6 millions). Bien évidemment ces masses de réfugiés constituent un moyen de chantage et une menace ultérieure pour l’Europe, si elles devaient être utilisées en rouleau compresseur et par vagues successives.

Ce marchandage tacite, autorisant Erdogan à utiliser la force contre les Kurdes de Syrie, met simultanément en échec la Syrie, la Russie et l’Iran et achève, selon l’ancien colonel américain Mc Gregor,une série d’alliances contre-nature, constituées dans la lutte contre l’Isis, les États-Unis contre la Syrie et des groupes terroristes contre d’autres groupes terroristes. Ce revirement permet de jouer les uns contre les autres, aux intérêts opposés.

Dans le cas syrien, Trump donne suite au revirement stratégique d’Obama, consistant à délaisser le Moyen-Orient au profit de l’Asie-Pacifique et met en œuvre ses promesses de campagne, visant à soustraire l’Amérique aux guerres périphériques, tribales, coûteuses et sans fin.

  1. Le retrait des troupes, la théorie de Th. Schelling et le « coup stratégique » de Erdogan

Les promesses de campagne faites à l’Amérique et non à l’establishment ont été motivés par le but de leur éviter le piège d’une triple menace, pour les troupes américaines, russes, syriennes et iraniennes.

En revanche, pour certains pays, dont la France, l’Italie et l’Allemagne, la décision de Trump serait une volte-face vis-à-vis des Kurdes, car le départ des forces américaines ne permettrait plus d’empêcher la résurgence de l’État islamique, accroîtrait le risque de dispersion des djihadistes étrangers, qui pourraient se réorganiser, gênerait les menées de l’Iran et perdrait une monnaie d’échange dans les négociations face à la Turquie.

Nous avons ici un parfait exemple d’application de la théorie de Th. Schelling sur la « Stratégie du conflit ».

Selon cette approche, les concepts de dissuasion (conventionnelle), de guerre limitée et de négociation seraient intimement liés à l’existence d’intérêts communs aux adversaires et refléteraient leur dépendance commune, géopolitique et stratégique.

Ainsi, suivant la théorie de Schelling, Erdogan aurait adopté le concept de « coup stratégique », puisqu’on retrouve dans son mode d’action tous les concepts clés de sa théorie, « d’engagement », de « menaces », de « promesse » et de « contrainte » (ou coercition).

Dans les conditions de « négociation » où se trouvent désormais engagés tous les acteurs impliqués par l’initiative de Erdogan, les aspects distributifs de la manœuvre de crise doivent tenir compte des aspects intégratifs de la négociation finale du conflit et influencent ainsi les concessions réciproques, étant entendu que les Américains ont déjà payé, par le consentement initial de Trump et que les Européens auront un prix lourd à payer, sur la base de la « menace » d’envoi vers les pays européens de 3,6 millions de migrants.

L’ouverture des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne en octobre 2005 et les accords Merkel-Erdogan de novembre 2015, pour freiner l’afflux de réfugiés, ont coûté déjà très cher, en termes de compensations politiques et financières.

  1. La « Commission géopolitique » d’Ursula von der Leyen

– la tentative européenne de se soustraire au leadership américain, supposé « fatigué ou déclinant », par l’annonce, de la part de la présidente de la Commission européenne, Mme Ursula von der Leyen, de vouloir créer une « Commission géopolitique », autrement dit, d’essayer d’unifier le « pouvoir morcelé » (A. Sapir) de l’Union européenne entre géopolitique et économie, à l’image des États-Unis.
En effet, dans un monde de plus en plus modelé par les rapports de force, la centralité du dollar a permis aux États-Unis d’imposer unilatéralement ses choix stratégiques.

Les objectifs affichés par Mme von der Leyen  impliquent une triple transformation, d’orientation culturelle, de structure institutionnelle et de philosophie opérationnelle, ce qui se traduit par l’apprentissage de la souveraineté économique, l’adoption de la pensée stratégique et la soumission de ces options à l’intérêt à long terme de l’Union.

L’acquisition des capacités d’une « diplomatie de risque », en substitution d’une diplomatie du « statu quo » est-elle possible, sans un changement préalable de la « boîte à idées » ? De surcroît, les nouvelles initiatives de l’UE, en matière de sécurité et de défense, (rapport sur « la stratégie globale de l’UE » de 2016, la coopération structurée permanente en matière de défense, (CSP), la constitution du fonds européen de défense (FED), l’accroissement des pays qui ont rejoint « l’Initiative européenne d’intervention » (IEI), destinée à augmenter l’autonomie stratégique de l’UE, sont-elles la preuve d’une volonté d’instaurer une défense commune ?

Sont-elles suffisantes à accentuer la perception que l’Europe s’achemine sur la route d’un véritable projet fédérateur ?

  1. La montée du niveau de conflictualité entre la Chine et les États-Unis

La marche ascendante de la Chine en termes de croissance économique et de puissance militaire ne peut se faire dans l’aveuglement ni dans la cécité de la part de l’Occident.  À la voie des coalitions qui pourraient faire basculer le monde dans le chaos, une autre voie devrait s’imposer. Or la vision monolithique du Chung Kuô, qui a fêté le 1er octobre le soixante-dixième anniversaire de la proclamation de son réveil communiste, avec un défilé militaire impressionnant, a été marqué par l’assurance, de la part de Xi Jinping, de la validité de la formule « un pays, deux systèmes », malgré les manifestations de Hong Kong.

La célébration du retour pacifique de Hong Kong et Taïwan, pour le centième anniversaire de la République populaire, repousse à plus tard la réalisation du « rêve chinois ». C’est un message de force qui a été renvoyé au monde entier et de défi aux États-Unis. Entre-temps la peur l’emporte sur l’admiration et le retour de la guerre économique conduit à la séparation du système mondial des échanges en deux blocs politiques opposés, comme au temps de la guerre froide. La traduction de cette situation en termes industriels est le blocage par l’Amérique du rachat du spécialiste 3Com par un consortium, constitué par le financier Bain et du champion des nouvelles technologies 5G, Huawei, motivé par le risque d’interférences. La raison en est le mariage du matériel et du logiciel dans les grand services, fait que ces services peuvent être contrôler, voire infecter à distance. Ces réalités, conjointes au non-respect des règles du commerce international et à des pratiques déloyales en matière d’investissements, ont poussé Trump à déclarer la guerre économique à la Chine de Xi Jinping. Au même temps la Commission européenne se limite à publier un rapport d’experts de 28 pays destiné à rester un matériel de pure connaissance.

Irnerio Seminatore

Bruxelles le 13 octobre 2019

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Notifiez de
MYLENE

Cette chronique géopolitique était indispensable et nous manquait. Mais parfois certaines situations politiques sont si complexes qu’un langage plus clair nous aiderait à les comprendre. Mais merci pour ce travail

BUTTERWORTH