Comment l'aile gauche du Parti socialiste peut-elle voter Aubry ?

A entendre Marie-Noëlle Lienemann, dimanche soir, Martine Aubry aurait réussi la synthèse (mot magique pour les socialistes) entre le oui socialiste et le non socialiste de 2005. C’est pourquoi, selon elle, la grande majorité des partisans du non se retrouveraient derrière le maire de Lille. Il n’est pas inutile de revenir sur cet épisode qui a marqué durablement la vie du Parti Socialiste et de toute la gauche.

Le Parti Socialiste avait organisé une consultation interne de ses militants, pour savoir s’il devait ratifier le Traité constitutionnel européen de Valéry Giscard d’Estaing. Ce n’était pas encore la mode des primaires citoyennes, en ce temps là, les militants votaient encore dans leurs fédérations (avec très souvent des fraudes spectaculaires). La majorité des leaders socialistes de l’époque (Hollande, Jospin, Aubry, Strauss-Kahn, Dray, Royal) avaient expliqué que bien évidemment seul le oui était possible. L’aile gauche, constituée par Mélenchon, Lienemann, Emmanuelli, Filoche, avait appelé à voter non, curieusement rejointe par Laurent Fabius, pourtant un des plus farouches européistes depuis toujours, et ensuite Arnaud Montebourg. La consultation interne avait donné 58 % pour le oui, et cela devenait donc la position officielle du PS.

A l’époque, dans les sondages, 6 mois avant le 29 avril 2005, on donnait 65 % de voix pour le oui, et seulement 35 % pour le non. Toute la classe politique, UMP, PS, Verts, Modem soutenait le TCE. L’auteur de ces lignes avait affronté, dans une première réunion publique, une conseillère régionale socialiste qui, malmenée au niveau des arguments, s’en était sortie en disant, de manière condescendante, que de toute façon, le « Non » n’avait aucune chance, et donc que des gens comme lui pouvaient s’agiter, cela ne changerait rien.

Il se passa alors plusieurs événements importants. D’abord au sein de la gauche, en dehors du PS et des Verts, se mit en place, notamment autour d’ Attac, un réseau efficace qui commença à mener la première grande campagne internet. Le conseil scientifique d’ Attac fit un travail remarquable, donnant de nombreux arguments aux militants, pour faire contre-poids au rouleau compresseur médiatique qui, systématiquement, faisait une campagne de type soviétique en faveur du « oui ». Ensuite, au sein du Parti Socialiste, certains battus refusèrent de se plier à la décision majoritaire. Ce furent d’abord Jean-Luc Mélenchon et Gérard Filoche qui affirmèrent qu’ils feraient campagne en faveur du « non ». Henri Emmanuelli condamna d’abord cette initiative, avant de s’y rallier, quelques semaines plus tard. Manuel Valls, qui défendait le « non » au départ, se rallia au « oui », pour sauver l’unité du PS. On pourrait donc comprendre que, pour lui, l’unité de son parti était plus importante que l’avenir de la France.

Se mirent alors en place des comités, dans tous les départements, qui firent, dans l’unité la plus large de la gauche, une campagne remarquable, dans des salles souvent pleines, en faveur du « non ». Filoche et Mélenchon entreront immédiatement dansla danse, et seront parmi les intervenants les plus remarquables des meetings du non. Fabius et Montebourg, eux, se contentèrent d’exprimer leur soutien au non, sans faire campagne.

La mayonnaise prenait, et les sondages changeaient de jour en jour. Dans le même temps, à droite, Philippe de Villiers et Nicolas Dupont-Aignan faisaient, eux aussi, une campagne efficace, qui touchaient beaucoup d’électeurs de leur camp. Les choses étant ce qu’elles sont, et les sectarismes solidement ancrés dans les esprits, il n’était pas possible d’envisager des réunions communes. Mais chacun faisait un bon travail, dans son propre camp.

Les calomnies commencèrent alors à tomber, autour du fameux plombier polonais, que les partisans du non, s’appuyant sur la circulaire Bolkenstein, présentaient comme l’exemple du dumping social qui permettrait, sur le sol français, de tirer les conditions de travail vers le bas, et de faire une concurrence déloyale aux travailleurs et à leurs conventions collectives. La direction du PS, où Martine Aubry ne fut pas la dernière, accusa alors notre camp de « xénophobie », et, rien de moins, de reprendre les propos du Front National. On connait la suite, le camp du « oui » commença à paniquer, Élisabeth Guigou affirma que si le « non » passait, elle arrêterait la politique, les sondages s’inversèrent, et finalement, le 29 avril 2005, la direction Hollande-Aubry se prit une fessée mémorable, avec une victoire du non à 55 %.

Que firent alors les militants de l’aile gauche du PS ? Pas grand chose, si ce n’est que six mois plus tard, tous (à l’exception d’Arnaud Montebourg) voteront une synthèse avec leur direction, au congrès du Mans, qui voulait tourner la page sur cet épisode qui avait divisé le Parti socialiste. Laurent Fabius – dont un livre de Julien Dray nous apprit que son basculement dans le camp du non n’était que tactique – réintégra la direction, et tout le monde voulut oublier cet épisode.

Aujourd’hui, l’aile gauche, pour justifier idéologiquement son soutien à Aubry, essaie de nous convaincre que celle-ci a su faire la synthèse entre le oui et le non. Cela signifie-t-il qu’avoir soutenu la ratification du traité de Lisbonne, contre le vote du peuple français, avoir soutenu les différents plans de sauvetage du FMI du camarade Strauss-Kahn, avoir soutenu la politique de l’OMC du camarade Lamy, avoir soutenu la candidature de Christine Lagarde au FMI, et continuer à défendre l’euro coûte que coûte, c’est une synthèse ?

On sait au moins pour Laurent Fabius que son soutien au non n’était qu’une posture de positionnement. Mais on est amené à s’interroger sur les autres. Leur refus du TCE était-il sincère, ou bien, comme Laurent Fabius, ne s’agissait-il que de stratégie interne pour peser sur la direction, et mieux négocier par la suite son propre rapport de forces ? Certes, nous savons tous que les partisans du non socialiste étaient des européistes, qui ne refusaient pas l’Union Européenne, mais exigeaient une autre Europe, par ailleurs impossible sans abroger le traité de Maastricht. Nous n’avons aucune illusion sur leur attachement à une France souveraine. Mais de là à nous raconter que Martine Aubry, qui est une inconditionnelle du libre-échangisme, pour qui « protectionnisme » est un gros mot, est dans la continuité de leur combat, il fallait oser.

N’auraient-ils pas lu les propos, incontestables, de François Asselineau, qui confirment l’imposture de ceux qui, classés à l’aile gauche du Parti socialiste, font semblant de croire à une synthèse possible avec l’européiste Martine Aubry ?

http://www.u-p-r.fr/actualite/france-europe/lhypocrisie-europeiste-a-son-comble-a-loccasion-du-14-juillet-martine-aubry-se-paye-encore-la-tete-des-francais

http://www.u-p-r.fr/infos/la-fourberie-europeiste-de-mme-aubry

Pauvre aile gauche du Parti socialiste ! Avant, autour de Dray-Mélenchon-Filoche-Emmannuelli, ils combattaient, souvent courageusement et pertinemment, ceux qu’ils appelaient les socio-libéraux du PS, l’aile droite, qui avait pour nom Strauss-Kahn, Fabius, Aubry, Hollande, Rocard, Delors. Ils en ont été réduits à défendre la candidature du « gauchiste » Fabius en 2006, à soutenir le jeune apparatchik Benoit Hamon au dernier congrès, et aujourd’hui les voilà derrière Martine Aubry. En 1995, ils auraient dû appeler à voter Delors, si celui-ci ne s’était pas dérobé. En 2012, ils étaient prêts à nous e
xpliquer qu’il fallait voter DSK pour battre la droite, et, à présent, ils nous racontent que Martine est la femme de la situation, bien plus à gauche que François.

Finalement, ils sont dans leur rôle. Arnaud Montebourg expliquait que sa candidature était une antidote à la montée du Front National, et qu’il permettait de rabattre à gauche des voix qui partiraient ailleurs, sinon. Parfois, d’autres, à l’aile gauche, comme Mélenchon, expliquaient que leur présence empêchait les électeurs déçus de se rabattre vers l’extrême gauche. Bel aveu de l’utilité de l’aile gauche du Parti Socialiste. Tenir un discours à gauche, souvent juste, et, en dernière analyse, servir de rabatteur vers le PS pour y ramener tous ceux qui, écœurés, se voient expliquer par des militants souvent brillants dialecticiens, qu’il faut voter pour le moindre mal, et donc voter socialiste, pour barrer la route à la droite, voire à l’extrême droite. Ils obtiennent, naturellement, en contre-partie, les postes et les mandats électifs qui leur permettent de continuer à exister dans l’appareil, et de jouer le rôle que le système attend d’eux : surtout cantonner le choix des Français entre le PS et l’UMP, et leurs satellites.

Martine Aubry leur dira, bien évidemment, qu’elle a compris leur message, et ils feront semblant de le croire. On peut leur faire confiance, d’ici là, pour avoir monnayé au mieux leur soutien à Martine, qu’ils qualifiaient, à juste titre, il y a encore peu, de social-libérale. Et ils continueront à nous faire croire qu’on peut changer le Parti socialiste de l’intérieur, à condition d’y peser suffisamment…

Pierre Cassen

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